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LETTRES
SUR
L'ISLANDE
•r^
■ swr-
37.
Î2J
LETTRES
SUR
^ISLANDE
I>ll*RIM£IlIE DE H. FODRmER ET C'',
AOK DS SliaK, «. l4 BIS.
LETTRES
SUR
L'ISLANDE
PAR X. MARMIER.
PARIS,
FÉLIX BONNAIRE, ÉDITEUR,
10, RUB DES BEAUX-ARTS.
Ï>CCC XXXVI c.
9^S
l^^
M. VILLEMAIN,
SSG&iTAIRX PEEPiTVXI. OB L*AGAIV]&MZE F&ÀITÇAZSX.
/
•
INTRODUCTION
hem juillet de l'année 1 833 , un brick de
guerre appareillait dans le port de Dun-
kerque, pour se diriger vers les mers du
Nord; et les habitans de la ville saluaient à
son départ et accompagnaient de leurs vœux
ce bâtiment qui allait protéger leur pêche
parmi des peuplades étrangères et explorer
des côtes lointaines. C'était le brick la LU-
loise, commandé par M. Jules de Blosseville.
Tout jeune encore, M. de Blosseville s'é-
tait acquis un nom honorable dans la marine.
Élève de première classe, il avait fait, en
a
U INTROBUCTIOI^.
1 822 , avec M. le capitaine Duperrey, le beau
voyage de la Coquille. Enseigne de vaisseau,
il parcourut, en 1827, sur la Chevrette^ les
mers de l'Inde. En 1 828 , il fut nommé lieu-
tenant de vaisseau , puis il passa trois années
dans TArçhipel. Dès 3Qn prçujief voyage, il
s'était distingué par son amour de la science,
par son zèle pour le travail. M. Lesson,
membre de l'Institut, qui était attaché comme
naturaliste à l'expédition de la Coquille , a
écrit sur lui quelques lignes que nous pre-
nons plaisir à citer.
c( En trois années de mer, dans les pas-
sages les moins connus du globe, Blosseville
montra à quel degré d'intelligence du métier,
de hardiesse de coup d'œil et de connais-
sances pratiques, son heureuse aptitude
pouvait le faire parvenir. C'est dans un carré
d'état-major, par le contact perpétuel des in-
dividualités, parle frottement des angles de
chaque caractère que s'établit la plus juste
appréciation de la valeur intrinsèque d'un
homme; et l'opinion des camarades et de
ses chefs fut unanime. Pour M. de Blosseville,
riche d'illusion et de courage , il restait in-
nnnooDcncnf* ttt
différent à ces malités haineuies, à oe8
ombrageux dénigremens, qui, a bord, ae
font jour dans les chuchotteries de Vamour-
propre et de la jalousie. Après les heures de
service il se renfermait dans vaM étroite ctK
bine; et là, en présence des travaun des
grands navigateurs et des cartes des plus
célèbres hydrographes de TËurope^il amas^
sait un trésor de science; hardi et aventu-
reux, il était toujours le premier à s'élancet
avec les sauvages, à les accompagner seul,
souvent sans armes, dans leurs pirogues et
dans leurs villages/ Que dé fois il est resté
plusieurs jours à 'leur merci , loin du bord
et de toute protection! Sa confiance ou plu**
tôt sa témérité n'a jamais été trompée, tant
son coup d'œil jugeait avec sagacité du de*-
gré de confiance qu'il devait accorder à ces
hommes. Seul, avec une boussole de pochd,
un léger plomb de sonde maniable, un eom^
pas portatif, son sextant, dans des pirogues
de sauvages y il levait le plan des côtes ^ soih
dait les havres et enrichissait l'expédition
de travaux qu'une susceptibilité inquiète ne
.lui avait pas permis de faire avec les embar-
IV nrrRODUCTioN.
cations du vaisseau. C'est ainsi qu'il a levé
les plans, aujourd'hui gravés, de l'île de
-Maurua, la grande baie des Iles, etc., etc.,
travaux aussi consciencieux que remar-
quables. Dans toutes les relâches il s'abou^-
chait avec les capitaines étrangers, lisait leurs
journaux, tirait un savant parti de leur
expérience; et c'est à de telles sources qu'il a
puisé les matériaux des deux mémoires qu'il
a publiés sur la Nouvelle-Zélande, et en
tête desquels, avec cette candide loyauté,
apanage de son beau caractère , il a placé le
nom du pilote Ëd wardson , qui les lui avait
communiqués , comme pour les îles de l'Ar-
chipel de la mer Mauvaise , découvertes par
le capitaine Dibbes , il les a publiés sous le
nom du marin anglais. A cet âge , qui ne
connaît pas l'égoîsme , Jules de Blosseville
se livrait avec la même ardeur à la récolte
des objets d'histoire naturelle; il les remet-
tait aussitôt à ceux chargés de les rassembler
dans l'intérêt de la mission , tandis que plus
d'un de ses collègues les conservait pour les
vendre à son arrivée à Paris (i). »
F fanée littéraire ^ noyfemhre iS^6,
INTRODUCTIOÎT. V
Dans le voyage de la Chevrette^ cette ar-
deur pour le 'travail , cette aptitude pour la
science , ne se démentirent pas. On vit alors
M. de Blosseville faire tour à tour avec une
rare précision des observations magné-
tiques , des observations de météorologie et
de marée , des recherches géologiques.
M. Arago présenta en 1 829 , à l'Institut , un
rapport sur le résultat scientifique de ce
voyage ; le nom du jeune lieutenant de fré-
gate s'y trouve cité à chaque page.
De retour à terre, M. de Blosseville tra-
vaillait à mettre en ordre ses notes de voyage ;
il recueillait ses souvenirs; il racontait ses
émotions. Dans sa ville natale de Rouen,
commp sur le banc de quart de sa frégate,
il poursuivit sans cesse ses études de marin.
Quand il avait achevé son journal de bord ,
il reprenait l'histoire des grandes décou-
vertes et la vie des navigateurs célèbres.
Nous avons lu de lui , dans la Revue desDeuay
Mondes (i) deux articles qui nous ont vive-
ment intéressé : l'un sur Georges Powell ,
1
VI llfTRODUCTIOir.
capitaine du Rambler^ qui fut tué par les in-
sulaires de Varnoo ; l'autre sur l'histoire des
explorations de FAmérique. Le premier est
le récit naïf d'une aventure romanesque,
dramatique , dont M. de Blosseville connais-
sait parfaitement le héros. Le second forme
une œuvre sérieuse, étudiée, écrite avec
talent et chaleur. On voit que celui qui
a tracé ces tableaux de voyage s'était pas-
sionné pour les pilotes aventureux dont il
raconte l'histoire. S'il eût vécu au 1 5® et au
i6® siècle, au temps où l'on comptait chaque
année par une découverte , il eût été de ceux
qui se jetaient dans un frêle bateau pour
s'en aller au-delà des mers chercher une rive
inconnue, planter leur étendard dans un
nouveau monde.
A cette époque, M. de Blosseville eût
voulu tenter une longue exploration dans
la Nouvelle-Zélande. Une rencontre fortuite
tourna ses pensées d'un autre côté et décida
de. son sort. En 1 832 , il trouva à Patras un
officier de la marine anglaise, dont il avait
fait la connaissance à Paris dans le salon de
M. Arago; c'était le capitaine Franklin-
onmoBvoTioir. tu
Fendant trois années de suite (i)) Mi Fran-*
klin avait nariguë dans les mers polaires*
£n Tentendatit raconter ses excursions pe*
rilleuses, ses belles découvertes^ M^ de Blossd^
ville se passionna pour les mêmes dangers
et ambitionna la même gloire*
Il revint en France , étudia avec ardeur
rhistoire de la navigation septentrionale,
l'histoire du Groenland ^ et demanda à s'en
aller dans le Nord. Il avait d'abord obtenu
l'autorisation de s'embarquer sur un bald.-
nier français pour visiter la baie de Baf*
fins. Mais on n'en équipa cette année-là aa-"
cUn; il résolut alors de partir avec un navire
anglais. L(s entraves qu'il rencontra dans
rexécntion de ce projet l'obligèrent à y re-
noncer ; il crut devoir alors abdiquer toutes
ses espérances; il se résigna à retourner
au port» Déjà il avait pris congé de sa
famille , déjà il avait dit adieu à ses amis , il
allait se mettre en route pour Toulon , quand
la chambre de commerce de Donkèrque prîa
le ministre de k marine d'envoyer su^ les
(i) i8a5, i8a6, 1827.
viii mTRODUcnoir.
côtes d'Islande un bâtiment de guerre pour
protéger la pèche. Le même jour l'amiral
de Rigny accueillit le vœu de la députation
de Dunkerque et signa Tordre qui s^pelait
M. de Blosseville à prendre le commande-
ment du navire désigné pour cette nouvelle
^ navigation.
M. de Blosseville partit , et il emmena
avec lui trois officias jeunes aussi et in-
struits : MM. Lepelletier d' Aulnay, Rulhière,
Lieutier ; M. Garnier l'accompagnait en
qualité de chirurgien , et M. Lancrenon en
qualité d'agent comptable. Nous citons avec
tristesse les noms de ces hommes dont le
sort est maintenant un douloinjeijx mystère.
Peut-être la France les citera-t-elle un jour
avec orgueil!
Au mois d'août i833, M. de Blosseville
adressa au ministère de la marine un rap-
port sur ses premières excursions, avec un
croquis de la côte orientale du Groenland
qu'il avait visitée. Il était alors à Vapna-
fiord (i); il touchait à l'époque de l'année
(i) Gète orientale dislande.
INTRODlTCTIOir. IX
OÙ, selon M. de Lœvenhorn , il est moins dif-
ficile d'atterrir au Groenland. Il aurait
voulu débarquer à terre , essayer de péné-
trer jusqu'au lieu occupé par les anciennes
colonies danoises; il était heureux, plein
d'espoir. La dernière lettre que son frère a
reçue de lui est datée du 6 août. Depuis ce
temps , on n'a plus eu aucune nouvelle de
la Lilloise , aucune nouvelle des personnes
qui composaient l'équipage.
En i834 , le brick la Bordelaise reçut
l'ordre d'aller à la recherche de nos mal-
heureux compatriotes. 11 partit au prin-
temps, aborda en Islan4e, et revint au mois
de septembre sans rapporter aucun rensei-
gnement.
L'année suivante, M. Tréhouart prit le
commandement delà corvette la Recherche^
et partit de Cherbourg au mois d'avril pour
faire les mêmes perquisitionar. Le 1 1 mai, il
était en Islande. MM. Gaimard et Robert,
qui l'accompagnaient , débarquèrent à Rey-
kiavik , et parcoururent une grande partie du
littoral, dans un but scientifique, et dans le
but de chercher à recueillir dans la cabane
X iirrtiODuoTiôir.
du pécheut*, dans la chaumière du paysan y
, quelques notions sur la Lilloise.
Pendant ce temps , M. Tréhouart pour-
suivait ses investigations sur les côtes nord-
ouest et nord de l'Islande. Le i^' juillet il
s'avança du côté de la banquise qui s'étend
du cap Langanœs au <îap Farvel ; il côtoya
pendant plusieurs semaines cette ligne
de glaces à quelques encablures de distance;
il voulait pénétrer au milieu de ces monta-
gnes flottantes. Plus d^une fois il crut y dé-
couvrir un passage , mais , après avoir lou^
voyé avec peine au milieu d'un bassin
^ tortueux, il se voyait tout à coup arrêté
par un nouveau rempart , obligé de revenir
en arrière , ou de chercher une autre issue»
A^ès toutes ses tentatives et tous ses efforts ,
il se trouva à quinze lieues de distancé de
la plage découverte sur la côte orientale du
Groenland, par le capitaine Graah. Mais
cette découverte , le capitaine Graah l'avait
faite dans des canots d'Esquimaux, et laRe-
cherche ne pouvait suivre les mêmes défilés,
passer par la même route. Le cap Farvel
était Moqué par les glaces. L'été touchait à
niTBODIICTIOlf. XI
sa fin. M. Tréhouart qui , dans cette peiiible
exploration, avait fait preuve d'une fermeté
rare , craignant d'exposer à des périls pres-
que certains l'équipage qu'il commandait,
se décida à revenir en France. Tout ce voyage
s'était fait sans qu'on recueillît aucun indice
sur la Lilloise.
En i836, /a Recherche appareilla de nou-
veau pour l'Islande , et M. Tréhouart qui,
l'année précédente, avait si noblement rem-
pli son devoir, devait commander encore
cette expédition.
On résolut alors de donner au voyage de
la Recherchée un nouvel intérêt, en y adjoi-
gnant une mission scientifique. Les Danois^
les Suédois , les Anglais avaient tour à tour
visité l'Islande pour étudier ses monumens
littéraires, ses phénomènes naturels. Les
Allemands, les Hollandais avaient publié sur
la topographie, l'histoire et la mythologie
de l'Islande, des livres d'un haut intérêt; et
nous, nous ne connaissions encore cette
contrée hyperboréenne que par les récits
des voyageurs étrangers, par des traduc-
tions. Un seul Français, M. de Trémarec,
XII INTAÔDtrCTÏON.
avait tenté de les décrire /mais il y avait
passé à la hâte , efr soq rQcit ne présente
qu'un petit nombre de notices forfr courtes
et fort incomplètes. Un autre Français,
M. de la Pereyre, pendant un séjour qu'il
fit à Copenhague, recueillit syp^rès des sa vans
danois des notions sur l'Islande ; mais son
livre n'est autre chose quelle résultat de quel-
ques conversations inachevées , de quelques
lectures superficielles et sQuvent fautives.
Au mois de septembre i835, MM. Gai-
mard et Robert étaient revenus en Finance
avec une riche moisson d'objets d'art et dlhis-
toire naturelle ; ils avaient ouvert le-livre de
l'Islande à la première page, ils voulaient
voir les autres ; ils avaient gravi la cime du
Snaefels, ils voulaient connaître celle de
l'Hécla; ils avaient étudié les mœurs, la
physionomie , l'aspect de la nature sur tout
son littoral, ils voulaient continuer leurs
observations de l'autre côté. Leurs récits in-
térèssans, curieux , sin cères, ne tardèrent pas
à faire des prosélytes. Au mois de mai 1 836 ,
. cinq passagers nouveaux allaient suspendre
leurs hamacs aux lambris de la Recherche.
DfTRODUCTION. XIÎI
Ils faisaient partie d'une commission orga-
nisée par Tordre de M. le ministre deJa ma-
rine, destinée à étudier l'Islande sous ses
divers points de vue , et présidée par M. G ai-
mard , qui le premier avait conçu l'idée de
cette expédition, et qui, pendant tout le
temps qu'elle a duré, a fait preuve d'un grand
dévouement et d'un zèle infatigable. M. Ro-
bert devait poursuivre ses études géolo-
giques; M. Lottin était chargé des obser-
vations d'aiguille aimantée; M. Angles, des
observations de météorologie; M. Meyer, à
cpii nous devons plusieurs beaux tableaux
de marine , emportait sa palette , et M. Bé-
valet devait dessiner les objets d'histoire na-
tucelle. L'Académie française voulut bien
m'accorder un mandat littéraire : je le reçus
avec reconnaissance. Il est bien vrai cepen-
dant que j'aurais pu trouver, à Paris,
à la Bibliothèque du Roi, une grande partie
des trésors poétiques que j'allais chercher
si loin. Il est bien vrai aussi que toute la lit-
térature islandaise a été transportée à Co-
penhague, que les savans danois l'ont fouillée
jusque dans ses derniers replis, et que, quand
xrv nrTROBucnoir.
rétranger s'en ir^ut de village en village, de
maison en maison , quêter les manusorits , il
ne trouverait pas une malheureuse strophe,
pas une pauvre ^ga qui n'eût été déjà
recueillie par Magnu&sen, commentée par
Bafn, analysée par Millier. Mais c'est une
chose importante de voir le pays dont on
étudie l'histoire, de vivre parmi les hommes
dont on veut connaître la langue. Il y a entre
la poésie d'un peuple et la terre qu'il habite,
et la nature qui l'entqure, et le ciel sous le-
quel iWit , une alliance intime , alliance que
peu de livres révèlent, et qu'il faut avoir
observée sur les 4ieux mêmes pour la bien
sentir. Ainsi je partis avec joie , et à ceux qui
me parlaient des sagas de la Bibliothèque du
Roi, et des manuscrits amassés à Copen-
hague, je répétais ces vers de Gotfthe:
Vfer das Dichten iviU Tersteten
Muss in's Land der dichlung gehen.
Yfev die Dichter wiU verstehen
Mus in Dichter's Laender geben (i).
(i) Celui qui veut comprendre la poésie doit aller dans la terre de
la poésie. Celui qui veut comprendre les poètes doit Tistter le pays
des poètes, ( Le Divtm. )
Quelques jours après notre arrivëe en
ïsl^aidej la RecfierchecfvittB. Reykiavik. Elle
visita les diverses parties de l'île où abor**
dent les pêcheurs français et se dirigea vers
la côte orientale du Groenland. Je dois
à Tamitié de M. Méquet , qui a fait avec
distinction cette campagne , en qualité de
lieutenant de frégate , quelques notes sur le
voyage de la Recfàerche à Frederickshaab.
Je oroia pouvoir les placer dans oette introït
duction.
Le 29 juin, l'équipage s'aperçut du Toi<-
sinage des glaces, à la couleur de la mer
verte et foncée. Le ciel était pur, l'horizon
étendu. A midi, la vigie signala une glace
flottante* Une heure après on en comptait
un grand nombre. La nuit vint ; l'obscurité
était profonde ; le bâtiment mit en panne.
Le lendemain , au lever du soleil , on dé»
couvrit du haut des mats l'immense espace
occupé par la banquise; cette banquise n'est
point, comme on se le figure généralement,
une mer de glaces unie , compacte. C'est un
amas de blocs gigantesques chassés par la
tempête,, emportas par. le courant, qui
XVI iirrRODucTioif.
flottent comme les vagues, s'agglomèrent,
s'attachent l'un à l'autre, et quelquefois se
disjoignent. A une certaine distance^ on ne
' distingue pas, il est vrai, leurs açpërités,
et toutes ces lignes échancrées, tortueuses,
irrégulières , apparaissent comme une sur-
face plate et continue. Mais à mesure qu'on
en approche, ces glaces se dessinent sous
les formes 4es plus étranges, les plus va-
riées. Les unes projettent dans les airs leurs
pics aigus, comme des flèches de cathé-
drales ; d'autres sont arrondies comme une
tour, crénelées comme un rempart. Celle-ci
ouvre ses flancs aux flots impétueux qui la
fatiguent, elle se creuse, se mine, s'élargit
comme une voûte, et ressemble à une arche
de pont; celle-là se dresse fièrement au mi-
lieu des autres comme un palais de roi ; elle
a ses murailles de granit , sa colonnade , sa
terrasse italienne, et le soleil qui la colore , la
rend éblouissante comme un de ces temples
d'or où demeuraient les dieux Scandinaves.
Souvent aussi au milieu de cet océan désert,
sous ce rude ciel du nord , on retrouve des
formes de végétation empruntées à d'autres
INTRODUCTIOX. XVII
climats. On aperçoit des plantes qui sem-
blent se balancer sur leur tige; des arbres
qui penchent vers les vagues leur feuillage ;
des animaux qui dorment sur leur lit de
glace. Quelquefois les Européens ont vu
dans cette nature fantastique l'image des
lieux qu'ils venaient de quitter. Des mai-
sons construites symétriquement^ alignées
comme dans une rue, leur apparaissaient
de loin. Des bancs à dossier semblaient les
appeler à prendre du repos; des tables
se dressaient devant eux. Ni les bouteilles
au long col, ni les verres, ni la nappe
effrangée, rien n'y manquait. Mais un in--
stant après l'image trompeuse disparaissait
comme par enchantement, et une autre
image venait la remplacer
Ce qui ajoutait encore à l'effet produit'
par tant de points de vue bizarres, c'est l'ad-
mirable couleur de ces glaces , c'est le bleu
transparent, le bleu limpide et velouté qui
les revêt. A côté de ces tons de couleurs si
purs, si lumineux, l'azur du ciel paraissait
pâle et l'émeraude de la mer était terne.
Mais pour ceux qui devaient la franchir,
XVIII INTRODUCTIOir.
cetteb anquise avait un aspect effrayant.
De loin le regard du matelot contemplait
ces remparts de glace, élevés l'un derrière
l'autre comme des chaînes de montagnes.
On n'entrevoyait pas un espace libre,
pas un chemin ; seulement de temps à
autre une gorge étroite comme un défilé.
C'était là qu'il fallait s'engager, c'était là
qu'il fallait faire manœuvrer le bâtiment.
Le capitaine > M. Tréhouart donna
l'exemple du courage et de la patience ; il était
le chef de cette périlleuse expédition; il en
devint l'ame et la vie. Pendant tout le temps
que la Recherche passa dans les glaces , on
le vit nuit et jour au milieu de l'équipage,
calculant les écueils, dirigeant les man-
œuvres, gouvernant son navire avec la
sagacité d'un vieil officier et l'intrépide
énergie d'un vrai soldat. Si la Recherche^
n'a pas péri dans la banquise, c'est à
lui qu'on le doit , c'est au zèle qu'il avait su-
communiquer à tous ceux qui l'entouraient.
Pendant huit jours, la Recherche louvoya
au milieu des passages sans issue, des gorges
perfides de la banquise , à chaque instant
INTRODUCTION. XiX
arrêtée par une nouvelle montagne, sur-
prise par un nouveau* danger. Un matin ^
une glace flottante vint la heurter, et lui
enleva quatre pieds de son étrave. Il n'en
fallait guère plus pour la faire sombrer ; elle
arriva cependant à vingt lieues de terre,
mais les glaces Tempêchaient d'aborder. De-
puis plusieurs jours, un brouillard continuel
n'avait pas permis de prendre la hauteur
du soleil. Des courans, dont on ne peut cal-
culer la force, entraînaient le bâtiment, et
les officiers ignoraient leur véritable posi-
tion.
Un coup de vent du nord leur fraya uu
passage. Les glaces furent emportées avec
vitesse. Le 5, au matin, la Recherche man-
œuvrait plus à l'aise; les blocs flottants
avaient disparu. Il ne restait autour du bâ-
timent que des masses gigantesques, Içis
unes semblables à des montagnes , d'autres
à des ^édifices en ruines. Le soir un cri de
joie retentit au haut des huniers. Un ma-
telot venait d'apercevoir la terre du .Groen-
land. Le calme arrêta le navire pendant la
nuit , mais le lendemain la brise fraîchit , et
XX INTRODUCTIOir.
après quelques heures de navigation on dé-
couvrit très bien Ift côte élevée, spacieuse
et couverte de neige.
Cependant personne ne connaissait le
point où il fallait aborder; on tira quel-
ques coups de canon dans Tespoir d'at-
tirer des Groënlandais , puis on attendit.
Tout à coup l'oeil exercé des marins dis-
tingue à rhorizon un point noir; ce point
grossit , s'avance, et l'on aperçoit un Esqui-
mau daçs sa pirogue. Il s'approche avec
une sorte d'hésitation , mais aux signes d'a-
mitié qu'on lui adresse il se rassure et vient
se placer au pied du bâtiment. Les officiers
lui crient : Frederikshaab ! et il répond
Pa-mi-ut. Impossible de se comprendre. Le
capitaine lui remet Une lettre du gouver-
neur d'Islande pour le chef de l'établissement
danois de Frederikshaab , lui montre le ri-
vage et lui fait signe de la porter. L'Esqui-
mau baisse la tête, agite sa rame et le voilà
parti.
En quittant le bâtiment il veut montrer
son adresse: il se fait chavirer dans sa
pirogue, il se relève d'un coup de rame; il
INTRODUCTION. XXI
lance un harpon à une longue distance , puis
il fuit avec la rapidité de Toiseau.
Douze heures se passent, douze heures
d'anxiété. Le capitaine se demandait si l'Es-
quimau l'avait compris, et après cette jour-
née d'attente, ne le voyant pas revenir, il
allait aviser au moyen de reconnaître la
terre , quand on vit arriver un grand nombre
de kaiak. Un Groënlandais apportait une
lettre du chef de l'établissement danois ; il de-
vait servir de pilote à nos compatriotes, et la
Recherche entra dans le bassin de Frede-
rikshaab, tantôt à la voile, tantôt remor-
quée par son embarcation ou par des piro-
gues groënlandaises qui l'escortaient avec
une étonnante légèreté. A dix heures dusoir,
elle était dans le port, amarrée à de fortes
encablures. Les officiers oubliaient leurs in-
quiétudes et les matelots chantaient sous le
ciel groënlandais leur chanson de Bretagne
ou de Normandie.
Frederikshaab est un établissement de la
Société de commerce de Danemark. On y
arrive par un canal de deux lieues de lon-
gueur, très étroit^ formé d'une haie continue
XXn INTRODUCTIOir.
de petites îles. Le sol est constamment cou-
vert de neige; la température dans les jours
d'été à o®. Sur la côte, on aperçoit un petit
fort en terre, portant le pavillon danois;
rhabitation du chef de rétablissement , con-
struite avec une certaine élégance , meublée
avec goût, confortable, une chapelle en
terre, et cinq à six huttes d'Esquimaux,
vqilà tout. Un navire danois vient à peu
près toutes les années apporter à cet établis-
sement les denrées européennes et prendre
en échange l'huile, le phoque, le poisson,
les peaux de lièvres blancs et de renards.
Un prêtre qui demeure à vingt lieues de là
vient aussi une fois par an faire un sermon
à cette pauvre peuplade, baptiser les en-
fans, sanctionner les mariages. Le reste du
temps, les habitans de Frederikshaab vivent
dans une ignorance complète du monde ex-
térieur, dans une solitude absolue.
Le chef de l'établissement, M. Mœller et
sa jeune femme, qu'il avait été chercher en
Danemark deux années auparavant , accueil-
lirent nos compatriotes avec la plus tou-
chante cordialité. Un employé subalterne
INTKODUCTIOW. XXStl
de la société, M. Kauffeld, ne fut ni moins
obligeant, ni moins empressé.
La Recherche séjourna là quinze jours.
Les officiers explorèrent les environs tan-
tôt pour faire des recherches d'histoire na-
turelle y tantôt pour observer les moeurs , la
physionomie , le caractère des habitans. Sur
les montagnes ils trouvaient la gelinotte,
le lièvre blanc, le renard bleu; ils péné-
traient dans la hutte du Groënlandais , ils
s'asseyaient à son foyer.
Les hommes sont d'une taille au-dessous
de la moyenne^; ils ont les yeux noirs,
petits , perçans , les pommettes saillantes , le
teint cuivré. M. Méquet leur trouva beau-
coup de ressemblance avec les Indiens de
l'Amérique méridionale, lés Galibis, qu'il
avait vus quelques mois auparavant.
Les femmes ont des cheveux noirs relevés
à la chinoise ; leur figure est douce , souvent
jolie.
Les hommes et les femmes portent le
même costume, une camisole en double peau
de phoque ou de renne, le poil en dedans le
poil en dehors, des culottes en peau de pho-
XXSy INTRODUCTION.
que, et de grandes bottes fourrées en peau de
lièvre ou de renard ; tous ces vêlemens sont
cousus avec des boyaux de poisson, taillés
avec art, ornés de petites bandes de peaux
de différentes couleurs^ quelquefois de
grains de verre. Celui des femmes, surtout,
est fait avec une sorte de coquetterie ; elles
ont de plus que les hommes un capuchon
qui leur pend derrière le dos, et dans le-
quel, en voyage, elles placent leur enfant^
afin d'avoir les mains libres et de ramer.
La hutte des Esquimaux n'est autre chose
qu'un mur en pierre élevé à deux ou trois
pieds de terre et recouvert en peaux de
phoque; elle est formée par im rideau de
lanières de peaux transparentes qui y laisse
pénétrer un peu de clarté. Au milieu de
cette hutte on aperçoit une lampe de forme
ovale, en pierre du pays; elle sert tout à
la fois à tes éclairer, à chauffer leur de-
meure, et à cuire leurs alimens. L'hiver, ils
se creusent des habitations plus solides
dans les blocs de glace qu'ils taillent comme
le roc.
Les habitans de cette malheureuse con-
OTTRODUCTION. XXV
trée n'ont d'autre ressource que la pêche ,
et le phoque compose toute leur richesse;
le phoque les nourrit , les habille , les chauffe ,
les éclaire, et leur donne de quoi acheter^
auprès de l'agent de la compagnie danoise ,
les diverses denrées dont ils ont besoin. Si
•
les phoques venaient à quitter les cotes du
Groenland^ il est certain que toute, cette
population serait condamnée à mourir. La
Providence leur envoie aussi par les cou-
rans de la Sibérie les troncs d'arbres avec
lesquels ils fabriquent leurs harpons et une
partie de leurs ustensiles. La Providence
n'oublie jamais ceux qu'elle semble le plus
complètement abandonner ; elle a placé sur
ce sol humide du Groenland les plantes
anti-scorbutiques; elle a donné à l'Islande le
lichen , préservatif de la phtisie.
Les Esquimaux vont à la pêche dans leur
kaiak. C'est un canot en peau de phoque,
très étroit, aminci aux deux bouts, léger
comme une écorce de liège, glissant sur
l'eau comme un patin sur la glace. L'homme
se place au milieu de cette frêle embarca-
tion; il y entre jusqu'à la ceinture; il y est
XXVI INTRODUCTIOir.
lié , et il la fait manœuvrer avec lui comme
une partie de lui-même. Ce n'est plus un
batelier ordinaire , ce n'est plus le pêcheur
dans sa barque , c'est l'homme avec des na-
geoires, l'homme devenu poisson: Il tient
d'une main une rame plate à deux pelles
avec laquelle il exécute les mouvemens les
plus rapides, les manœuvres les plus étranges,
il a à côté de lui ses flèches, son harpon.
Ainsi armé, il s'élance sur les vagues impé-
tueuses , court à la poursuite des phoques ,
et ne craint pas même d'attaquer la baleinç.
Quelquefois aussi il a recours à la ruse , il
endort l'oiseau de mer par ses sifflemens,
et quand il le voit arrêté , battant de l'aile ,
la tête immobile, le regard fixe, il lui lance
une de ses flèches , et rarement il manque
son coup.
Les Esquimaux ont encore une autre
embarcation qu'ils appellent umiak; c'est
leur grand bateau de voyage, leur yacht,
leur navire ; ils s'en servent pour aller d'une
peuplade à l'autre , pour porter leurs den-
rées à la colonie. Les femmes s'y em-
barquent avec leurs enfans; elles emportent
Il^TTRODUCTIOir. XXVII
avec elles les ustensiles de ménage, les
piquets pour construire la tente. Dès que
l'umiak aborde sur la côte, le Groën-
landais prend ses piquets, déroule ses
peaux de phoque, et voilà sa demeure faite ;
toute la famille couche là. Une petite
planche de quelques pouces de hauteur sé-
pare seulement les jeunes filles des femmes
mariées.
La nouvelle de Farrivée de la Recherche
se répandit rapidement dans les habitations
voisines de Frederikshaab , et l'on vit ac-
courir dans leurs umiaks une quantité
d'Esquimaux empressés de voir le grand
vaisseau dont on leur avait parlé et d'échan-
ger leurs richesses groënlandaises contre
des denrées européennes ; ils donnaient avec
joie pour un pantalon de matelot , pour ime
veste bleue, leurs camisoles et leurs culottes
de peaux de phoque. Les hommes n'avaient
besoin que d'un signe pour se dépouiller à
l'instant; mais les femmes hésitaient; un
instinct de pudeur luttait en elles, avec le
désir de suivre l'exemple de leurs maris:
cependant elles finissaient presque toujours
par céder ; elles se retiraient à l'écart, ôtaie nt
XXVm INTRODUCTION.
leurs vêtemens et les apportaient avec un
timide sourire au matelot.
Dans le cours de ces relations journa-
lières, nos compatriotes furent plus dune
fois frappés de Thonnêteté, de Fintelligence,
de la discrétion des Esquimaux , et il n'est
pas \m mousse de la Recherche qui ne se
plaise encore à faire leur éloge.
Malheureusement le but pour lequel ce
bâtiment avait été à Frederikshaab ne fut
pas rempli. M. Mœller ne put donner à
M. Tréhouart aucun renseignement sur
la Lilloise y et toutes nos investigations en
Islande et au Groenland pourraient nous
faire désespérer du sort de nos malheureux
compatriotes, si Ton devait désespérer avant
le temps d'une noble entreprise soutenue
avec courage.
Le 20 août notre bâtiment était de retour
à Reykiavik, et le 27 septembre, après une
longue et pénible navigation , nous revîmes
les côtes de France.
J'ai cru devoir raconter avec tous ces
détails le voyage de la Recherche. Qu'il me
soit permis maintenant de dire quelques
mots du Kvre que je publie.
nrrRODiTCTioir. xxix
Ces Lettres sur Fis lande ont été écrites ,
en partie pendant mon séjour à Reykiavik,
en partie depuis mon retour à Paris , d'après
des notes prises sur les lieux mêmes. Tout ce
qui a rapport aux mœurs , à la description
du pays, est vrai. J'ai dépeint ce que j'ai vu,
sans y rien ajouter et sans y rien changer.
Quant à la partie littéraire de cet ouvrage je
ne m'en exagère pas à moi-même l'impor-
- tance. Je sais qu'elle aurait pu être plus lon-
guement développée; les Danois ont écrit
sur ce sujet des volumes entiers et n'ont pas
épuisé la matière. Nous n'avons point en-
core de traduction complète de l'Ëdda,
point de traduction des sagas, point de
grandes études sur la poésie des scaldes,
sur les historiens du nord, sur la langue is-
landaise, cette belle et forte langue qui a
régné dans les trois royaumes Scandinaves.
Je sais que tous ces travaux sont à faire; je
crois même qu'ils intéresseraient, sinon la
majorité du public, au moins un grand
nombre d'hommes éclairés. Mais, d'un côté,
j'avoue que je ne me sentais pas encore de
force à les entreprendre ; de l'autre , il m'a
XXX INTRODUCTION*
paru prudent de ne pas offrir d'abord au
public un ouvrage très étendu; il n'y a
pas long-temps que nous avons commencé
à tourner nos regards vers le nord. Avant
de vouloir en expliquer catégoriquement la
science et l'histoire, il est peut-être néces-
saire d'indiquer par aperçu les points prin-
cipaux sur lesquels l'attention doit se porter.
Ce livre n'est donc qu'un récit de voyage
sans prétention , im tableau rapide de quel-
ques faits notables, dignes d'une longue
étude, et si je ne me trompe, peu connus en
France; c'est l'abrégé d'un livre important
qui se fera par le concours de quelques
hommes plus sa vans et plus expérimentés
que moi, et qui sera complété par des tra-
vaux d'art et d'histoire naturelle.
En terminant, je remercie l'Académie
française qui a bien voulu me prêter, dans
cette excursion Scandinave, l'appui de son
puissant patronage. Je remercie ceux qui
m'^nt aidé de leurs conseils , soutenu de leur
amitié dans des études que j'ai entreprises
avec crainte, que je poursuivrai désormais
avec courage.
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essentielles à eoàsnlttr , et celles qui ont d'abord été publiées par là
Société royale de Copenhague. On trouve une liste complète des àagas
en tête de Touvrage de Troïl sur l'Islande , dans un des livres da
Torfesen. 5mej Djrnastorum et regum Dama* Copénk' 4*^, Z7oay et
dans la Seiagraphia d'Einarsen.
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LETTRES
SUR L'ISLANDE.
L
REYRIAVIK.
Une traversée de neuf jours nous a conduits
à Reykiavik. Le ai mai nous regardions fuir
derrière nous les cotes de France; le 3o au
matin le pilote du pays , couvert d'un manteau
de peau de phoque , nous guidait vers la ca-
pitale de l'Islande, une capitale de 700 ha-
bitans, une ligne de maisons danoises au bord
de la mer, et les cabanes islandaises sur les
2 LETTRES SUR L'ISLANDE.
côtés. A voir de loin ces maisons en bois, abri-
tées entre deux collines, posées l'une à la suite
de l'autre le long de la rade, on dirait autant
de bateaux pêcheurs ancrés sur la grève et at-
tendant le retour de la marée.pour se remettre
à flot. Grâce pourtant à ces habitations danoises,
* l'impression que l'on éprouve en entrant à
Reykiavik est moins triàte (Ju'on pourrait se
l'imaginer d'après les relations de plusieurs
voyageurs. On passe encore par certains degrés
de civilisation avant d'en venir à Taspect réel
du pays. Les ornemens de luxe, dont les mar-
chands danois aiment à s'entourer, cachent*
comme un rideau la nudité des demeures islan-
daises , et les maisons bâties en bois nous pré-
parent graduellement à voir la cabane sauvage
qui s'élève à quelques pieds de terre, avec ses
murailles de tourbe et son toit de gazon. Mais
ce dont nulle civilisation étrangère ne peut faire
grâce au voyageur qui arrive ici pour la pre-
mière fois , c'est l'odeur nauséabonde qui le
saisit au moment où il pose le pied sur le sol
de l'Islande. Cette odeur le poursuit partout et
s'attache à tous les objets dont il se sert; c'est
le résultat de cette quantité de poisson que les
j
LETTRES SUR L'ISLANDE. Z
Islandais font sécher en plein air , le résultat de
la malpropreté au milieu de laquelle vivent ces
malheureux, et des matières souvent corrom-
pues dont ils se nourrissent.
L'histoire de Reykiavik ne remonte pas très
haut. Il y a soixante ans , ce n'était guère qu'iïù
village dé pécheurs. Mais sa situation est bonnes
sa rade, protégée par plusieurs petites îles, passe
pour l'une des rades les plus commodes et les
plus sures qui existent, et non loin de là se
trouvent des bancs de pèche justement renom-
més. Peu à peu les négocians danois y établi-
rent leurs factoreries , et la ville acquit chaque
r année plus d'importance. Aujourd'hui c'est la
résidence du gouverneur , de l'évêque, du mé-
decin généi^al du pays , du président du tribunal.
On y trouve une bonne école et une biblio-
thèque de huit mille volumes. Â une lieue de
là est l'école universitaire de Bessestad; à peu
près à la même distance , l'ancienne imprimerie
de Hoolum , transportée à Vidœ. Je ne fais
qu'indiquer ceci en passant, j'y reviendrai plus
tard spécialement.
Malgré cette concentration d'établissemens
publics , Reykiavik n'est qu'une pauvre bour-
4 LETTRES STJK L'ISLAimE.
gade. On la croirait bien à Tabri de toute révo-
lution , de toute idée ambitieuse; et cependant
elle a eu aussi ses jours d'orage politique , son
protecteur et sa constitution. Quand les futurs
historiens de l'Islande retraceront les annales
de cette contrée, ils diront comment la terre
d'Ingolfr, la terre républicaine des émigrés nor-
végiens, a eu l'idée un beau jour de redevenir ce
qu'elle était, de renverser le joug de toute sou-
veraineté étrangère et d'arborer sur les côtes sa
bannière nationale. Yoici le fait : au mois de
juin 1809, un négociant anglais, M. Phelps,
équipa deux bâtimens chargés de denrées pour
l'Islande, et se mit à la léte de sa cargaison avec
un Danois nommé Jorgensen , qui devait lui
servir d'interprète. Le commerce de l'Islande
était alors , comme il l'est encore aujourd'hui,
exclusivement réservé au Danemark. Mais le
Danemark élait en guerre avec l'Angleterre,
et M. Phelps espérait peut-être profiter de cette
époque d'agitation pour échanger en toute li-
berté ses tonnes de sucre et ses balles de café
contre le suif et le poisson desislandais. Ses deux
navires entrèrent à pleines voiles dans la rade
de Reykiavik. Il jeta l'ancre, s'annonça comme
LETTRES SUR L'ISLANDE. 5
négociant anglais et attendit. Mais plusieurs
jours se passèrent , et pas un Islandais ne parut.
M. Phelps, qui se tenàilsur son gaillard d'avjaiiit,
la lunette à la main , comptant bien voir arriver
Tune après l'antre toutes les embarcations du
pays j fut singulièrement désappointé quand il
s'aperçut que pas un canotier ne se dirigeait de
son côté, que pas un paysan ne venait lui de-
mander une once de tabac. Alors il apprit que
le comte Tramp, gouverneur d'Islande , avait
rendu un arrêté par lequel il défendait formel-
lement, à tous les habitans du pays, d'entrer
en relation avec les Anglais. A cette nouvelle,
M. Phelps fut saisi d'une violente colère. Il y
allait de l'honneur de sa nation et de la vente de
ses marchandises ; et , quand il vit le pavillon
britannique , ainsi méprisé, et ses denrées pro-
scrites , il prit une résolution héroïque. U arma
douze matelots et ordonna au capitaine de son
bâtiment d'aller, sans autre forme de procès ,
s'emparer du comte Tramp. C'était un dimanche.
Les habitans de Reykiavik étaient réunis sur la
place et autour de l'église. Le capitaine anglais,
brave comme César, s'avance au milieu de la
foule , entre chez le gouverneur , lui montre ses
6 LETTRES SUR L'ISLANDti.
douze hommes, leurs baïonnettes, et le déclare
prisonnier de guerre. Tout cela se passa sans
rumeur et sans effusion de sang. Les Islandais
restèrent dans la rue, bouche béante , et le soir
même , leur gouverneur couchait à bord du bâ-
timent anglais. Le lendemain on vit paraître
une magnifique proclamation. L'autorité du
gouvernement danois était abolie ; l'Islande re*
devenait libre et indépendante. M. Jorgensen ,
interprète de M. Phelps , prenait le titre d'Ex-
cellence et se déclarait protecteur de l'Ile , gé-
,néral en chef des armées de terre et de mer.
L'ancien sceau national fut remplacé par les deux
initiales du nouveau gouverneur , et l'oriflamme
bleue portant trois morues flotta sur le clo-
cher. Après avoir ainsi annoncé la révolution
survenue dans le pays , Son Excellence M. Jor-
gensen descendit à terre, et pour montrer
qu'il n'était pas si novice dans l'art de gouverner
les hommes , il commença par confisquer la
caisse de TÉtat à son profit; puis il chercha à
rallier à lui les personnages les plus influens de
Reykiavik. Aux uns il promit des places de ma-
gistrat, aux autres des pensions. Il se proposait
aussi d'accorder de nouvelles immunités au
tETXaES SUR L'ISLANDE. 7
clergé y et les prêtres , touchés de ses sentimens
religieux , signèrent une adhésion à. toutes les
mesures prises par lui. Pour compléter sa
royauté , il lui manquait encore une garde ; en
faisant , par ordre de F autorité , une perquisi-
tion dans toutes les maisons de Beykiavik , on
finit par réunir cinq fusils , trois épées , six ca-
potes en drap et deux casques. M. Phelps four*-
nit le reste de l'équipement, et huit hommes,
armés de pied en cap, paradèrent chaque jour
sous les fenêtres du protecteur. Lui-même était
leur général et leur fourrier. Chaque matin il
haranguait pompeusement leur patriotisme, et
chaque soir il livrait à leur appétit une double ra-
tion de bière et de poisson sec Non content d'une
telle milice , M. Jorgensen voulut avoir un fort.
Par ses ordres on éleva sur la côte une muraille
épaisse. On déterra cinq vieux canons que les
Danois avaient oubliés jadis dans le pays , on les
plaça sur le rempart, et dans un conseil de guerre
auquel assistaientle maçon deReyki^vik, comme
directeur des fortifications, et le charpentier,
comme ingénieur, la ville fut déclarée impre-
nable par mer et par terre. Après cela , M. Jor-
gensen parcourut le pays pour prévenir l'émeute
8 LETTRES SUR LISLANDE.
•
et se concilier Taffection de ses nouveaux sujets.
Il voyageait à cheval, suivi de cinq hommes.Trois
d'entre eux criaient sur toute la route : we le
protecteur! et dei^x autres aiguillonnaient , de la
pointe de leurs piques, l'enthousiasme un peu
lent des Islandais. Grâce à ces sages précautions,
il traversa une grande partie de l'île au milieu
des explosions de joie de toute la population , et
si à son retour il ne trouva point d'arc-de-
triomplie à Tentrée de sa capitale , c'est que sa
modestie s'y refusa.
Le règne du protecteur durait déjà depuis
deux mois. Un événement fatal vint l'arrêter
au moment où il tendait chaque jour de{)lus en
plus à s'affermir. Au mois d'août , un bâtiment
de guerre anglais , commandé par le capitaine
Jones, arriva dans un petit port voisin de Rey-
kiavik, à Havnefîord. Les marchands danois,
dont le protecteur avait mis les magasins sous
le séquestre^ portèrent leurs réclamations à
M. Jones. Le comte Tramp , qui était toujours
retenu prisonnier à bord du navire deM.Phelps,
lui adressa aussi ses plaintes. Le capitaine, qui, au
milieu de tous ces conflits , représentait l'auto-
rité légale, commença une enquête sérieuse sur
LETTRES SUR LISLÂITOE. 9
toot ce qui s'était passé , et après avoir entendu
les griefs des uns et des autres, il enleva à M. Jor-
gensen sa garde et son sceptre, et ordonna à
M. Phelps de conduire Tex-prolecteur d'Islande
et le comte Tramp en Angleterre. Les anciens
magistrats de Reykiavik reprirent leurs fonc*
tions. Les anciennes lois furent mises en vi-
gueur, et, quelques jours après cette comédie
mercantile, la vflle avait repris son attitude
habituelle, et le bourguemestre, assis sur son
siège de chêne, gouvernait, comme par le passé,
au nom du roi de Danemark.
Notre première visite , en arrivant ici , était
due au gouverneur, M. de Krieger, et nous ne
baurions trop nous louer de l'accueil qu'il nous
fit. Il a voyagé en France et en Italie , il parle
français facilement, et il s'est fait notre guide et
notre interprète avec une grâce charmante.
Le lendemain nous allâmes voir avec lui l'é-
vèque^ qui habite une jolie maison au bord de la
mer. Autrefois il y avait deux évêchés en Islande,
l'un à Hoolum, l'autre à Skalholt. Tous deux ont
été réunis à Reykiavik en 1797. M. Steingrimr
Jonsson, qui occupe aujourd'hui le siège épisco-
pal , est un homme âgé , fort instruit, autrefois
10 LBITRES SUR L*ISLANDB.
professeur de théologie à. l'université de Besses-
tady et qui a conservé dans. ses nouvelles fonc
tions les goûts studieux qui l'animaient dans;sa
carrière de professeur. J'ai trouvé chez lui une
belle bibliothèque d'ouvrages étrangers, une
riche collection de sagas islandaises y d'éditions
rares et de pièces manuscrites ayant rapport à
l'histoire du pays.
M. Steingrimr nous reçut avec toute la cor-
dialité des hommes du Nord. Tandis qu'il nous
faisait les honneurs de son salon , tandis qu'il
nous montrait avec empressement ses livres et
ses manuscrits , parlant tour à tour latin avec
l'un de nous, danois avec un autre, anglais avec
un troisième, sa fenime préparait elle-même le
café, le vin de Porto, et la bière choisie qu'une
maîtresse de maison islandaise tient toujours
en réserve pour les étrangers. Cette visite avait
d'ailleurs un intérêt particulier pour l'évéque
et pour nous. M. Gaimard lui avait envoyé la
veille divers présens au nom du roi et du mi-
nistre de la marine , et nous assistions à Tin*
stallation de ces objets dans le salon épiscôpal.
Je ne saurais vous dire avec quelle joie naïve
le digne vieillard contemplait la selle en velours
lETTRES SUR L'ISLAKIffî. 11
qui lui était de8tiDée , et les tasses en porce-
laine de Sèvres rangées sur son armoire. Ce fut
bien autre chose quand un de nos compagnons
de voyage tira le cordon d'une pendule que
nous avio»s aussi apportée, et que l'instrument
caché dans la boîte commença à jouer l'ouver-
ture de Zampa , et l'une de nos walses les plus
populaires. Alors il courut avec un bonheur
d'enfant appeler sa femme; avec sa femme vint
la fille d'un de ses amis j et les servantes , qui
n'osaient entrer, s'avancèrent jusque auprès de
la porte; derrière elles , le garçon de ferme se
dressait sur la pointe des pieds pour apercevoir
le magique instrument. Tout cela formait un
tableau d'intérieur plein de grâce, dont Wilkie
eût voulu peindre les détails, et Greuze les
bonnes et candides physionomies. Nous pas-
sâmes ainsi deux heures à visiter les trésors lit-
téraires de Tévéque , à parler avec lui de l'Islande
qu'il connaît bien , de son histoire qu'il connaît
encore mieux, et nous sortîmes enchantés de
son hospitalité.
Cette hospitalité^ nous l'avons, du reste, re-
trouvée partout , avec moins de luxe extérieur,
mais avec la même générosité. Partout où nous
i2 ' LETTRES SUR Ll^LATTDE.
nous sommes présentés , dans la maison de Ton*
vrîer comme dans celle du riche bourgeois,
nous avons vu l'Islandais empressé de nous
tendre la main , de nous faire entrer dans sa de-
meure, et sa.femme courant en toute hâte cher-
cher ce qu'elle avait de meilleur à nous offrir.
Ces jours derniers nous visitions à quelques
lieues d'ici la maison d'un paysan. A côté delà
chambre qu'il occupait , on nous en montra une
autre avec quatre lits réservés pour les voya-
geurs qui viennent souvent, pendant l'hiver,
lui demander asile, et près de la cuisine, une
forge où il a lui-même ferré maintes fois gra-
tuitement le cheval du passant. Après nous
avoir fait servir du lait et du café, il monta à
cheval et nous guida à travers les landes rocail-
leuses où nous voulions aller, passant le premier
les rivières enflées , et prenant nos chevaux par
la bride pour les soutenir au milieu de l'eau.
Quand il nous quitta après quatre heures de
marche, nous nous gardâmes bien de lui offrir
de l'argent, car pendant que nous étions dans sa
maison, lui ayant témoigné le désir d'acheter
une Bible islandaise de Hoolum et une édition
ancienne du Landnamabock que je trouvai dans
I
LETTRES SUE L'ISLAM)E. 18
sa bibliothèque y il avait voulu me les donner ,
mais non en recevoir le prix. A Reykiavik,
nous avons joui du même accueil. Les Islandais
aiment les étrangers. Ils sont flattés qu'on vienne
les voir de si loin ; puis ils avaient gardé un bon
souvenir de M. Gaimard et de son compagnon
de voyage 9 qui étaient déjà venus ici l'année
dernière; enfin, nous leur apportions beau-
coup de choses utiles dont ils n'avaient pas
encore appris à se servir.
Mais ce qui ne serait 'ailleurs qu'un trait de
caractère louable, devient ici une œuvre diffi*
cile, une véritable vertu. Quand ces pauvres
gens vous apportent une jatte de lait , une tasse
de café, ils se privent souvent du nécessaire. Ils
sacrifient en un instant ce qu'ils ont obtenu avec
beaucoup de peine ; ils donnent à l'étranger ce
qui était réservé pour une occasion solennelle
pour leurs fêtes de famille. Hélas! tout ce qu'on
a dit de la misère des Islandais n'est point exa*
géré; et à Reykiavik même, là où l'affluence
des étrangers, le mouvement du commerce,
pourrait servir à la pallier, cette misère éclate
encore de toutes parts. Il y a ici, comme je l'ai
déjà indiqué , deux populations distinctes, les
14 LETTEBS 9UR L*KLA.ia)E.
marchands daaois, les pécheurs et paysans is«
landais* Les marchands viennent chaque année
avec leurs bâtimens chaînés de denrées étran-
gères. Us arrivent au mois de mai, et s'en re-
tournent , pour la plupart, au mois d'août.
Quelques-uns seulement passent ici l'hiver. Ils
ont des habitations élégantes et jouissent d'une
vie confortable. Derrière ces maisons danoises,
bâties à grands frais avec des planches et des so-
lives apportées de la Norvège, on Aperçoit une
construction grossière, une muraille de tourbe
et de mousse, portant un toit de gazon qui s'en
va^ en pointe comme une tente. C'est la cabane
islandaise, le bœr. Il n'est plus ici question d'art *
ui d'élégance. La seule chose que l'on ait eu en
vue en construisant ces demeures massives, c'est
de mettre les habitans à l'abri du froid. La mu-
raille est épaisse de quatre à cinq pieds, recou-
verte en terre et fermée hermétiquement de tous
côtés; une porte étroite au milieu, un carreau
de fenêtre à côté, une ouverture au'-dessus du
toit. L'intérieur est divisé en quatre com'parti-^
métis , le soi entièrement nu , et l'espace si res-
serré qu'à peine peut-on s'y mouvoir . Ici le pê-
cheur prépare ses filets et ses lignes; là deux
LETTKES SUE LlSLAlfDB. 15
mauvais tonneaux , gâtés par l'humidité ^ ren-
ferment ses provisions. Dans la cuisine pendent
ses pantalons en peau de phoque et son manteau
en cuir épais. Deux pierres posées Tune sur
l'autre composent le. foyer , et des ossemens de
baleine ^ des têtes de cheval desséchées , servent
de siège. On n'entre là qu'en courbant la tête ;
on ne peut s'y tenir debout. Au dehors appa-
raît un enclos où le paysan n'a pu faire croître
un peu d'herbe qu'en creusant long-temps cette
terre ingrate. C'est là qu'il récolte du foin pour
l'hiver. Quelques-uns y joignent un petit carré
de jardin. Le gouvernement danoié leur edvoie
chaque année les graines nécessaires. Ih sèment
leurs légumes au commencement de juin; et s'ils
ne la recueillent pas au mois d'août , la moisson
court grand risque d'être perdue. Si à cette ha-
bitation le pécheur joint encore un bâtiment en
planches de quelques pieds carrés j pour faire
sécher le poisson , il peut se regarder comme un
être privilégié. La plupart feint sécher le produit
de leur pêche en plein air sur les murs; mais du
moins ils peuvent être bien sûrs que personne
n'y touchera. Nuit et jour, ime quantité de mo-
rnes sont ainsi étalées au bord du chemin , et
16 LETTRES SUR L'ISLANDE.
jamais on n'a eu d'exemple de voL De temps
en temps , auprès de ces misérables demeures ,
on rencontre, il est vrai^ quelques habitations
plus vastes , mieux aérées et mieux bâties , ap-
partenant à des paysans riches y qui y sans vou-
loir changer le mode de construction nationale,
ont du moius cherché à le rendre aussi commode
que possible; mais ces habitations sont en petit
nombre.
La vie du pécheur islandais est une vie de
privations et de souffrances continuelles, une vie
de lutte contre la nature et les élémens. Au mois
de février, quand la terre est couverte de glaces,
quand le ciel brumeux de l'Islande n'annonce
que des orages , quand les rayons d'un soleil
pâle percent à peine à travers un crépuscule
obscur qui ressemble à une nuit sans fin, le
pêcheur quitte sa famille, sa chaumière. Il laisse
à sa femme le soin de filer la laine, de préparer
le beurre ; à ses enfans , celui de garder les bes-
tiaux. Il s'en va avec sa ligne, le long du golfe ,
commencer sa laborieuse existence. Là se trou-
vent quelquefois réunis jusqu'à trois et quatre
mille pêcheurs, et, dahs tout le pays, les habita-
tions ne sont plus, occupées que par des femmes
lETTRBS SUR LISLANDE. 17
et des enfans. Chaque nuit les pécheurs consul-
tent Taspect du ciel ; si Thorizon leur présage une
tempête, ils restent à terre; sinon, ils se lèvent
à deux heures du matin et s'embarquent, après
avoir fait leur prière, sans doute une prière
comme celle du matelot breton : « Mon Dieu ,
protégez-moi ; ma barque est si petite , et la mer
est si grande! ^ Et toute la journée les pécheurs
jettent à la mer leurs lignes et leurs filets , et
m
vers le soir ils s'en reviennent avec dés bateaux
reniplis jusqu'au bord ; car , si le sol islandais
est ingrat pour eux , la mer du moins les traite
avec libéralité. Mais ces pauvres gens n'ont sou-
vent pour toute fortune que leur frêle nacelle,
et quand ils approchent de la cdte , souvent on
les voit se jeter à l'eau pour la tirer eux-mêmes
à terre et l'empêcher de se heurter trop violem-
ment contre les rochers. Les femmes les at-
tendent à leur retour pour recevoir le poisson
et le préparer. On coupe toutes les têtes pour
les faire sécher. C'est là ce que le pêcheur ré-
serve pour lui; presque tout le reste est destiné
à être vendu. La pêche dure jusqu'au mois
d'avril, quelquefois jusqu'au mois de juin.
Quand le pécheur est rentré chez lui , il compte
'A
Ig LETTRES StXR L'ISLANDE.
ses richesses j rassemble ses provisions > fes pois-
sons qu'il a fait sécher, le dt^ap (vadmdl) que
sa femme a foulé , la laine et le beurre que Ton
a conservé. Les marchands danois de Reykiavik
et de Havonefird sont là qui l'attendent , et il
leur porte le fruit de son travail. Il y a une
grande foire à Reykiavik au mois de juin. Les
paysans islandais y viennent de quarante et cin-
quante lieuesi portant avec eux leur tente pour se
reposer, le poisson pendu à l'arçon des selles, et
les autres denfées enfertnées dans des sacs de
laine. Il n'est pas rare alors de voir arriver,àla file
l'un de l'autre , des caravanes de cent cBievaux f
toUs chargés de provisions.
Le commerce qui se fait entre les Danois et
les Islandais est en grande partie un commerce
d'échange. Les Islandais livrent leurs denrées et
reçoivent de la farine, du sel , du café , de l'eau-
de-vie , quelques meubles de luxe , car la civili-
sation avec ses rafûnemens a déjà commencé à
s'insinuer dans le pauvre bœr , et tel paysan qui
autrefois buvait sa bière dans un vase de
bois grossièrement travaillé , veut aujourd'hui
prendre son café dans une tasse de porcelaine^
Quelquefois ils demandent à recevoir ime par-*
LETTRES SUR L'ISLANDE. 19
tie de ce qui leur est dû en argent , et cela ne
s'opère pas sans quelques négociations , car il j
va de l'intérêt des Danois de payer tout en mar-
chandises. L'argent n'est ^as d'ailleurs pour eut
une chose nécessaire ; ils acquittent ordinaire*
ment leurs impôts avec tant de Hvres de pois*
son y et tant d'aunes de vadmâl. Ils paient de la
même manière leurs domestiques et leurs ou*
vriers , et ceux d'entre eux qui amassent quel*
q\ï&&species^ les laissent paisiblement reposer
au fond d'une caisse. Us ignorent encore l'art de
placer leur argent dans des spéculations de
commerce , ou de le prêter à usure. Cependant
ils n'entament pas leur marché avec les Danois
sans prendre certaines précautions. U y a, près
deReykiavik, une grande plaine où le paysan
dresse d'abord sa tente avant que d'entrer en
ville. Il laisse là ses chevaux , ses denrées , ses
domestiques , puis, après avoir fait dévotement
sa prière , comme lorsqu'on va tenter un péril-
leux voyage , il prend le chemin de la cité et vi-
site, l'un après l'autre, tous les marchands.
Chacun d'eux lui fait ses offres , et lui présente
I. Monnaie danoise et islandaise, qui tant à pea près 5 fr. 5o c.
âO LETTRES SUK L'ISLAM)E.
un verre d'eau-de-vie. Le paysan boit Teau-de-vie
et note soigneusement les diverses propositions
qu'on lui adresse. Sa tournée faite y il va re-
joindre sa caravane. Il passe une soirée entière
et une nuit à consulter sa mémoire et son car-
net. Si sa femme est avec lui y il lui demande son
ans ; et 9 le lendemain, il s'^n va, suivi de toutes
ses richesses, chez le marchand en qui il a le plus
de confiance. Mais souvent , le résultat de ces
transactions avec les Danois , c'est qu'une fois
l'échange fait , le pauvre pêcheur islandais, qui
tout l'hiver a supporté la faim, le froid, la fa-
tigue , se pâme de joie à la vue d'un baril d'eau-
de-vie. Alors sous la tente où ils sont installés,
sur le port , dans les rues, les malheureux Islan-
dais boivent pour oublier ce qu'ils ont souffert ,
puis ils boivent de nouveau pour oublier sans
doute ce qu'ils sont encore destinés à souffrir.
Quand'ils en sont là, au lieu de faire du bruit
et de se battre , ils se prennent la main , et s'em-
brassent avec effusion de cœur; puis ils montent
à cheval et se mettent en route. Mais dans leur
état d'ivresse , ou ils oublient de prendre ce qui
leur appartient, ou ils nouent mal leurs sacs,
et ils arrivent ordinairement chez eux dans le
LETTRES SUR L'ISLANDE. 21
plus triste état. Les richesses sont loin ^ et le
propriétaire se réveille. Un de nos amis en a ren-
contré un qui s'en allait ainsi avec ses rêves de
bonheur , Toeil enflammé , la tête tombant sur
la poitrine. A l'arçon de sa selle pendait un
baril d'eau-de-vie qui coulait d'un côté, et un
sac de café qui coulait de Tautre; et le bienheu-
reux Islandais , fermant l'oreille à toutes les re-
montrances , continuait paisiblement sa route.
Une demi-heure après , le sac à café et le ton-
neau devaient être parfaitenlent vides.
C'est ainsi que se terminent souvent ces
voyages de commerce , et le pêcheur rentre chez
lui* pour vivre d'un peu de beurre rance et de
têtes de poisson séchées au soleil. Sa boisson
ordinaire est du lait mêlé avec de l'eau {hlandd).
Ceux qui sont riches boivent de la bière prépa-
rée par k maîtresse de la maison. Il se chauffe
avec de la tourbe qu'il façonne lui-même, et
broie entre deux pierres l'orge dont ^1 a besoin.
Au mois d'août , il fauche l'herbe de ses enclos ^
c'est là sa seule récolte. Encore s'estime-t-il heu-
reux quand cette récolte est assez abondante
pour lui permettre de garder ses troupeaux.
L'année dernière les habitans de Reykjavik ont
ââ LETT&1SS SUE L'ISIiANDf.
été obligés de tuer une partie de leurs vaches et
de leurs chevaux , faute de foin pour les nourrir-
Leç Islandais sont graves et silencieux. C'est
peut*étre de tous les peuples celui qui a le
moins le sentiment de la musique et de la danse.
A les voir 9 on dirait qu'ils sont tous sous le
poids de cette nature austère au milieu de
laquelle ils sont nés. De toutes parts , leurs yeux
ne rencontrent qu'un tableau sinistre , des sou-
venirs de calamité ou des sujets de terreur , une
terre aride et volcanique , de la cendre et de la
lave y et pas une fleur, pas une plante (i); une
mer orageuse et des montagnes de glace. Nous
avons parcouru pendant plusieurs jours , à ilne
assez grande distance de Reykiavik, cette cou*
tré.e sauvage , couverte de rochers vomis par les
volcans. On ne trouve, pour tout chemin,
qu'un sentier brisé à chaque instant , ou par
les rivières qui débordent , ou p^r l'eau fétide
des inarais* L'Islandais seul peut s'aventurer s^u
I . Le gouverneur nous faisait admirer un soir, dans son jardin,
l'arbuste unique de Reyliiayik , un sorbier. Il y a cinq ans qu'il est
planté y et il a deux pieds de haut. Chaque bourgeon qui pousse sur ses
rameaux est un évèoement ; mais quand il arrivera à la hauteur du
mur qui le protège , il monrhi.
LETTRES 8tTE L'ISUUSTDE. S)
milieu de ces landes désertes , comme les navi<*
gateurs au milieu de l'océan ; l'étranger s'y per-
drait. De temps en temps seulement, on aper-
çoit une pyramide en pierre placée comme un
phare pour indiquer la routifià suivre pendant
l'hiver, et de loin en loin aussi , un bâtiment en
pierre, adossé contre une montagne et construit
successivfsment par les paysans. Le premier qui
fait halte dans un lieu commode et abrité contre
le vent , pose la base de l'édifice ; un autre ar-
rive qui continue l'œuvre de son prédécesseur ;
puis up troisième travaille sur le même plan , et
chaque paysan qui vient là passer une nuit croit
devoir payer à ceux qui l'ont précédé , à ceux
qui le suivront , le tribut d'une heure de tra-
vail. Le monument se trouve ainsi achevé. Les
Islandais qui voyagent savent où il faut le cher-
cher; ils se dirigent là le soir avec leurs che-
vaux et s'endorment entre ces quatre murs.
C'est la tente du désert, c'est le caravansérail
des montagnes du Nord. Quelquefois, après
avoir traversé pendant plusieurs heures ce sol
fangeux et mouvant des marais , ou cette terre
calcinée des collines , on est surpris d'apercevoir
tout à coup un espace de verdure et un toit de
24 LETTRES SUR L'ISLÀICDE.
gazon d'où s'échappe un nuage de fumée. Cest
une ferme, un bœr. Cest là que demeure la fa-
mille du paysan, isolée du monde entier , visitée
parfois, dans les beaux jours, par quelques voya-
geurs , et abandoiyiée l'hiver à elle-même. Cinq
ou six bœr comme celui-là, disséminés à travers^
les campagnes, composent une commune ayant
son maire et son pasteur; en cherchant plus loin,
on trouverait une cabane en terre avec une croix
au-dessus: c'est l'église. Puis, il faut dire adieu
à ces pauvres oasis, et continuer sa route le long
de ces montagnes dont les cimes échevelées
attestent encore l'éruption violente qui les a
brisées. La plupart des volcans qui ont été en-
flammés autrefois sont maintenant éteints ; quel-
ques-uns le sont depuis si long-temps, qu'on
n'a même pas gardé le souvenir de leurs der-
nières éruptions. Mais on marche encore sur
des bassins que l'on dirait éjteints de la veille ,
sur une cendre épaisse , sur une terre rouge qui
ressemble aux débris d'un four à chaux. Au
haut d'un de ces cratères, j'ai trouvé Yarabis
toute seule, élevant sa tige fragile et ses blan-
ches corolles sur cette terre nue et calcinée. La
dernière rose de Thomas Moore était moins
LETTKE5 SUR L'ISLANDE. 25
isolée; la pauvre marguerite de Robert Bums,
moins à plaindre.
Toùscesvc^agesse*fentayecdes chevaux d'une
raceparticùlière^dés chevaux petits comme ceux
dé la CQrse , forts et adroits comme ceux des Py-
rénées, agiles comme les poneys de l'Irlande. La
nature les a donnés comme une compensation à
cçUe pauvre terre d'Islande^ car ils sont doués
d'une patience, d'une douceur, d'une sobriété
admirables. Le voyageur peut sefier à eux, quand
il g«avit les montagnes, quand il traverse les ma-
rais. L'instinct les guide à travers les sinuosités
les plus tortueuses et le sol le plus fangeux. Là
où ils posent le pied , le terrain est sûr. S'ils tâ-
tonnent, c'est qu'ils cherchent leur route; s'ils ré-
sistent àlabride , c'est que le cavaWer se trompe.
Quand ils ont voyagé tout le jour , l'Islandais les
lâche le soir au milieu des champs , ils s'en vont
ronger la mousse des rochers , et reparaissent le
lendemain, frais et dispos comme la veille. Quand
vient l'hiver, le sort de ces pauvres bêtes est
bien triste. Le paysan , qui n'a jamais assez de
foin pour nourrir tout son troupeau, garde seule-
ment un ou deux chevaux , et chasse les autres
dans la campagne. C'est grande pitié que de les
26 LETTRBS SITU VlSLÈSS^t.
voir alors errer au hasard pottf: chei^cher Un peu
de Viourriture et un abri. Us grattent le sol avec
leurs pieds pour trouver sôus la neige qûelijues
touffes de gazon. Us s'en vont au bord de la
mer mâcher les racines flottantes, les fucilï;
quelquefois on les a vus ronger les planches hu-
mides des bateaux. Lorsque le printemps ar-
rive, beaucoup d'entre eux ont péri , et ceux gyi
survivent au¥ rigueurs d^l'hiver, à la disette, sont
tellement maigres et exténués qu'à peine peuv;ent<
ils se sou tenir . Mais dès que la neige est f ondm et
que l'herbe pousse, ils reprennent leur vigueur.
Les moutons sont comme les chevaux, al^an-
donnés dans les champs. La nuit ils se réfugient
dans quelque caverne; le jour, lorsque le vent
du nord souffte avec violence, ils $e serrent l'un
contre l'autre le dos tourné au vent, 1^ tê^^ a»
centre , et forment une phalange arrondie et
compacte sur laquelle l'orage a peu de prise.
Outre le froid et la famine , ils ont à redouter en*
core les inondations. Il y a en face de Reyfcis^vik
une petite île fort basse, où un paysan avait
conduit, au commencement de l'hiver dernier^
un troupeau de moutons. Le printemps venu ,
il alla le ehen?}ier et ne trouva plus rien : Ub>
vagues de la mer avaient tout enlevé.
IBZTBES SVh VlStÀJXDE, «7
Que les agronomes eties men^&bresduclub des
Jockeys vantent les belles races de mérinos, et les
familles pur sang de chevaux anglais ! Celui qui
étudie la nature ^us ses divers aspects doit une
belle page k ces panvres et chétifjp animaux qui,
suc u^e terre ingrate cami|)e celte d'Islande,
partagent toutes les privions cloute la misère
de rhommç. Pour moi, dussé-^je faipe vire ceux
qui n'ont jamais compati aux soufïranafs des
aMH|ua> j'avouerai que, dans mes excursions
ep l^nde^ j'ai souvent pressé entre mes mains ,
avec attendrissement) la tête de mon cheval qui
me portait si patiemment à travers les sentiers
rocailleux 9 qui n'abusait ni de mon ignorance
des chemins, ni de ma maladresse de cavalier;
et lorsqu'il m'arrivait de le frapper , à le voir
pencher humblement le cou et reprendre une
nouvelle allure, je me sentais saisi d'une sorte
de remords comme lorsqu'on commet une in*
justice. .
Si cette tare islandaise porte presque partout
une empreinte de désolation, souvent aussi elle,
présente un aspect grandiose , un caractère au*
btime. Au*dessus d'une des collines d^ Rey^*
vik s'élève un observatoire où les iiw*chaiid&
S8 LETTRES SUR L*IStANBE.
vont replacer pqur déoouvrir au loin leurs vais-
seaux. Là 9 j'ai souvent admiré le vaste panorama
qui se déroulait autour de moi; souvent le soir
à onze heures , le soleilétait encore sur l'horizon,
et ses rayons enflammés se balançaient dans la
mer comme une qplonne de feu; la mer était
calme , seulement une brise légère plissait en se
jouant lesvaguesbleuesy qui retombaient ensuite
avec i0ollesse comme une nappe d'argent , ou
scintillaient comme des étoiles. A travers c^gplfe
dislande s'élèvent , de distance en distance , des
îles couvertes de gazon , ettout autour on aperçoit
une enceinte de montagnes dont le sommet se
perd dans les nuages. Celles qui sont le plus près
de terre ont une couleur bleue limpide que je
ne sais comment définir. Ni les montagnes de la
Suisse que j'ai parcourues avec les premières
impressions de la jeunesse, ni les Alpes que j'ai
long-temps contemplées , ni les Pyrénées dont
j'ai gravi les cimes les plus élevées , n'ont cette
teinte si claire j ces tous lumineux que le peintre
admire sans pouvoir les exprimer. Plus loin l'as-
pect des montagnes change ; à leur base, elles se
confondent avec Veau de la mer ; à leur sommet,
elles se revêtent d'une couleur de pourpre et
LETTRES SUR LISLÂNDE. 29
d'opale y elles ont un manteau de neige qui
éblouit , et des pointes de glaces qui ressemblent
à une couronne de diamans ; et quand le eiel est
clair, quand , à l'extrémité du golfe , le Stideïels
se lève sous le disque du soleil avec sa tête éter-
nellement chargée de frimas , il apparàk au*^
dessus des vagues comme un nuage d'or. En ce .f
moment toute cette partie de l'Islande a Taspect
d'une contrée méridionale. La Méditerranée
n'est pas plus limpide que cette mer du Nord , le
ciel du midi n'est pas plus beau . Tandis que par-
tout ailleurs l'obscurité enveloppe la terre , le
jour le plus pur sourit à la chaumière de l'Islan-
dais, i^lors les enfans du pécheur montent sur
leu r toit de gazon, et passent là de longueslieures
comme sur une terrasse italienne. J'ai rencontré
ainsi un soir deux enfans, un frère et une sœur,
assis au haut de la cabane de leur père ; la jeune
fille , avec ses blonds cheveux flottant sur les
épaules , s'appuyait sur son frère ; un mouton
jouait autour d'eux, et devant la porte de la
cabane, la grand'mère tournait une quenouille
chargée de laine. On eût dit une idylle de Théo-
crite, un poëme d'André Chénier , transportés
dans ces froides régions du Nord, et l'imagina-
30 LETTRES SUR LlSLA]n)E.
tion du peintre n'eût pu inventer tin groupe
plus gracieux^ au milieu d'un paysage plus
imposant.
 quelque distance de la ville > on peut rêver
le déserl , 1^ solitude la plus absolue. Toutes les
«QaisCfns d»paraissent entre les colline^ qui léà
abritent , et l'on n'aperçoit que la mer ^ les mon-
tagneé et le ciel. Là règne ^le silence des lieux
inhabités. Pas une voix humaine ne se fait en»
tendre^ pas un chant d'oiseau ne s'élève datis
l'air f pas une feuille ne soupire. Tout est calme,
repos , sommeil ; et si après avoir contemplé ce
tableau oriental , on reporte ses regards sur cette
terre si nue, sur ces landes rocailleuses qu'on a
à ses pieds , on dirait que la nature a jeté là par
grandes masses tous les élémens d'une création
splendiAe y et ne s'est pas donné là peine d'adie-
ver son œuvre.
l^e pourrait-on pas attribuer à ces magni*
fiques scènes de la nature /à ces contrastes si
vivement tranchés ^ l'amour que les Islandais
portent à leur pays ? Quand ils ont été attristés
pendant six mois par l'aspect d'une nuit conti-"
nuelle , un jour continuel vient aussi pendant six
moi» les récréer. Quand ils ont regardé avec
emmi l^ur terre ccniTerte de lave et de rochers,
ils péuv^it saluer avec enthousiAsme labelle mer,
les majestueuses montagnes qui se découvreilt
à leurs yeiix. Quand la tempêté a ébranlé leur
cabane et baitu pendant plusieurs heures leur
fragile chaloupe^ n'est-ce pas potlr eux une
grande joie qiie de Toir les vagues se calmer et
les nuages s'entr'ouvrir pour faire place à Tatur
du del? Une pèche heureuse , une saison féconde
leur fait oubUer de longues journées de fatigue
etdé soufirance. Un rayon de soleil est pour eux
une aurore de bonheor : c*eÀt un signe bienfai-
sant de la nature ; c^est le sourire d'une mère
avar^ qui les a traités avec rigueur et qiii semble
s'attendrir.
Peut-être aussi n'aiment-ik tant leur payd que
par les peines qu'ib j trouvent, par les efforts
auxquels ils sont condamnés. Les voyageurs
ont observé que les habitans d'une contrée
ingrate restent fixés sur leur sol, tandis que
ceux des plaines les plus riantes s'éloignent sou-
vent sans regret ¥st^cfe uneloi de la Providence?
est-ce un instinct de la nature? est-ce l'effet de
ce sentiment de vanité humaine qui fait que
nous nous attadions davantage aux choses qui
/
nous ont le plus coûté ? Quoi qu'il en soit , nous
voyons chaque année des populations entières
quitter les belles campagnes du Wurtemberg ,
de l'Alsace, pour s'en aller au loin chei^ch^r une
habitation étrangère, une terre inconnue, et
l'Islandais reste sur la colline de lave où il est
né, dans le pauvre enclos de gazon qui lui
donne ^ peine de quoi Bourrir ses brebis et son
cheval. On a souvent essayé d'arracher les Islan-
dais à leur pays , et presque toujours ces tenta*
tives ont amené d'effrayans exemples de noistal-
gie. J'en citerai un entre autres. Un Islandais
avait été transporté en Angleterre ; il y était
depuis plusieurs années, et peu à peu l'impres-
sion de douleur qu'il avait éprouvée en s'éloi-
gnant de sa patrie s'était effacée. On ne l'enten-
dait plus regretter ni sa ferme, ni ses mon-
tagnes ; il parlait une autre langue , et vivait
d'une autre vie. Un jour, tandis qu'il était dans
un état de calme si complet en apparence, quel-
qu'un vint à prononcer devant lui un mot islan-
dais , et soudain , à ce mot jeté au hasard, voilà
toute une chaîne de souvenirs qui se réveille
dans son esprit ; il pleure , il tombe malade , et
ses amis sont obligés de le ramener.
UBTTRES SUR LISLANDE. 33
Les Islandais sont d'une taille moyenne. J'ai
vainement cherché dans leur physionomie le
caractère spécial que je croyais y trouver. Ils
ressemblent, par leur teint clair et leurs che-
veux blonds , aux Allemands et aux Danois. Ils
avaient autrefois un costume national. Ils l'ont
modifié peu à peu, et maintenant leur jaquette
de vadmal, leur long gilet de drap paraissent
taillés sur le même modèle que la veste et le
gilet des paysans d'Alsace.
Les femmes sont généralement gracieuses
et jolies. Elles ont de beaux cheveux blonds ,
soyeux, qu'elles laissent flotter sur leurs
épaules, et des yeux bleus qui donnent une
grande expression de douceur à leur phy-
sionomie. Elles ont, pour la plupart, conservé
l'ancien vêtement du pays; ce vêtement est élé-
gant, et quelquefois riche. Il se compose, pour
les jours ordinaires , d'un corset en drap noir
à manches plates , plissé par derrière, étroite-
ment serré à la taille, et d'une longue robe de
même étoffe. Elles portent, autour du cou, une
cravate cjn soie , et sur la tête un petit bonnet
noir orné d'une longue frange verte qu'elles
n'étalent pas sans une certaine coquetterie. Les
34 LETTRES SUS. LlSLANDB.
jours de fête le corset noir est enrichi de galons
en argent par devant et par derrière; le bas de
la robe est couvert de bandes de velours. Au
bout des manches pendent des boutons d ar-
gent artistement travaillés ; la ceinture est for-
mée d'un cercle d'argent chargé d'omemens^
de feuilles de chêne et de plusieurs plaques
taillées en cœur et en losange sur lesquelles les
jeunes filles font graver leurs initiales et celles
de leur fiancé. Ce jour-là, elles cachent soi-
gneusement leurs cheveux et s'enveloppent la
tête d'un mouchoir en soie au haut duquel s'é-
lève un morceau de toile empesé qui se re-
courbe comme le cimier d'un casque de dragon.
C'est probablement de cette vieille coiffure
Scandinave que provient celle des femmes nor-
mandes. Il a fallu bien des jours de pêche et
bien des livres de poisson pour payer tout(es
ces broderies de velours et ces ceintures d'ar-
gent; mais elles se transmettent d'une généra*
tion à l'autre, et le dimanche, quand les filles
de pécheurs s'en vont à l'église portant ainsi
l'héritage de deux sièdes , on les prendrait pour
de grandes dames.
IL
LE GETSf a ET L'HECLA.
En arrivant à Reykiavik, notre intention était
de n'y passer d'abord que quelques jours. Nous
voulions profiter des vraies semaines d'été pour
faire notre excursion dans les districts les plus
éloignés de l'Islande. Mais un voyage ici ne
s'organise pas si facilement. Il n'y a pas de bu-
reau de diligence où l'on puisse aller retenir sa
place pour partir le lendemain , pas de grandes
36 LETTRES SUR L'ISLANDE.
routes où Ton conduise tout à son aise voiture
et bagage 9 pas de village où Ton espère s'arrêter
de temps à autre. Il faut, avant départir, tout
prévoir et tout disposer, comme si on s'aven-
turait à travers une contrée entièrement déserte.
Il faut emporter sa tente et ses provisions ; car,
passé Reykiavik et quelques pêcheries danoises,
situées sur la côte , on ne trouve plus que de
loin en loin le pauvre bœr, étroit et sale, et
dénué de ressources. Au commencement de
juin , il est toujours assez difficile de se procu-
rer ici de bons chevaux. Pendant l'hiver on ne
leur donne qu'une chétive ration; ils dépérissent
jusqu'à ce qu'au printemps on les reconduise
dans les pâturages, et il faut qu'ils y restent
quelques semaines pour reprendre leurs forces.
Cette année la disette de fourrage avait forcé
les paysans à en tuer plusieurs , et ceux que l'on
nous présenta étaient d'une maigreur à faire
pitié. Enfin, après nous étrç adressés à plu-
sieurs marchands , nous finîmes par réunir le
nombre de chevaux de selle et de bagage qui
nous étaient nécessaires, et le no juin nous
étions en route pour le Geyser.
Je ne fatiguerai pas votre attention par le dé-
LETTRES SUR L'ISLANDE. St
tail journalier de notre voyage ; mais je voudrais
pouvoir VOUS peindre , comme je l'ai vue, cette
nature étrange et souvent grandiose. Certes,
pour celui qui est habitué aux divers aspects
d'une terre plus civilisée , pour celui qui veut
voir des villes, des monuméns, de grandes
masses de peuples réunis sur un même point ,
cette contrée serait triste à parcourir ; mais une
fois qu'on a fait abstraction des choses qui , ail-
leurs , nous sembleraient d'une nécessité abso-
lue , une fois qu'on est décidé à prendre l'Islande
telle qu elle est , à la chercher là où elle existe
réellement, à Fétudier dans ses misères et ses
beautés , elle pré3entê à chaque pas une source
féconde d'observations. Ainsi, lorsque, dans le
cours du voyage , nous avions fait les haltes né-
cessaires pour le peintre et le géologue, c'était
pour nous un singulier plaisir de nous en aller
chevauchant à travers ces landes sauvages, de
noter l'un après l'autre tous les chaiigemens
d'aspect qui s'offraient à nos yeux, et tous les
accidens de la journée. Tantôt nous nous trou-
vions jetés au milieu d'une plaine marécageuse
où l'on ne découvrait pas une trace de chemin,
sur un sol fangeux et vacillant , où quelquefois
38 LBTTEES SUR LISLAKDE.
nos chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Tan-
tôt nous marchions sur des couches de lave,
ou sur un sol couvert de cendre que le vent
chassait par tourbillons. Dans quelques-uns de
ces champs de lave, les vieillards du pays se
souvenaient encore d'avoir vu des pâturages
VQTts et des habitations; mais une nuit le volcan
avait éclaté, et le lendemain tout était enfoui
sous des blocs de pierre et des monceaux de
cendre. Autour de ce lieu de dévastation, on
apercevait de longues lignes de montagnes sté-
riles, sillonnées par des bandes de neige qui
descendaient sur leurs lElancs rocailleux. Nous
marchions ainsi pendant pinceurs heures sans
découvrir un seul vestige de culture, sans ren-
contrer un être vivant, un arbuste, un brin
d'herbe. Mais quelquefois , au milieu de cette
enceinte de rochers volcaniques , nous étions
tout à» coup arrêtés par l'aspect d'un lac bleu
enfermé dans cette terre aride, comme une
coupe d'argent pour l'oiseau des montagnes
qui vient y rafraîchir son aile , pour le voyageur
qui y trouve une eau pure et limpide. Quelque*
fois aussi nous apercevions , à une assez longue
distance , l'endos vert et les murs de gazon du
LEITUS SCR. LlSLàI!a>E. 39
bQer.Noas nous dirigions à la hâte de ce coté;
notre guide frappait, avec le manche de son
fouet , trois coups à la porte , et le paysan Tenait
nous recevoir, et la jeune fille islandaise, timide
et curieuse, s'avançait, avec ses cheveux blonds
sur Tépaule , pour nous offrir une jatte de lait.
Cétait un de nos délassemens de voyage dVn-
trer dans le boer, si pauvre qu'il fût, et de cau-
ser avec le paysan, assis sur une tête de cheval
dans sa cuisine enfumée. L'intérieur de ces ha*
bitations est d'ailleurs curieux à observer.
Comme elles sont toutes éloignées l'une de l'au-
tre, et, pendant plusieurs mois de l'année , pri-
vées de communications , il faut que le; proprié-
taire £aisse en sorte d'avoir dans son étroit
domaine ce dont il se sert habituellement. Ainsi
sa demeure est divisée en cinq ou six compar-
timens rangés sur la même ligne. Dans l'un est
la cuisine et la chambre oît il couche avec ses
domestiques , dans un autre la laiterie , dans un
troisième la forge , les instrumens de menuise-
rie. C'est lui qui ferre ses chevaux , qui fabrique
ses meubles. On a remarqué que les Islandais
ont une aptitude particulière pour tous les ou-
vrages d'industrie. Cette aptitude a dû se déve-
40 LETTRES SUR L'ISLANDE.
lopper par la nécessité où ils sont de pourvoir
sans cesse eux-mêmes aux choses dont ils ont le
plus pressant besoin. Avec la corne fondue, ils
fabriquent des boucles pour leurs brides et des
cuillères. Avec la laine ils tissent leurs draps, ils
tressent leurs cordes. Dans la même chambre,
une femme carde, foule et teint la laine desti-
née à faire une pièce de drap. Us fabriquent
avec des os de baleine , des aiguilles , des bou-
tons , des manches d'instrumens. Un morceau
de lave leur sert de marteau , et un bloc de
pierre, d'enclume. Dans les premiers mois d'hi-
ver, avant le temps de la pêche , la plupart des
paysans passent leurs longues veillées à ces
travaux mécaniques. Il en est qui, à force de
patience , parviennent à faire des sculptures en
bois et des œuvres d'orfèvrerie remarquables.
Nous avons'vu un meuble islandais sculpté par
un paysan avec un rare talent. L'œuvre finie ,
l'artiste avait écrit son nom au bas ; mais le bœr
où il vivait l'a seul connu : combien d'hommes
doués de grandes facultés restent ici sans déve-
lopper leur génie , et meurent sous un de ces
toits de gazon sans être connus!
Dans quelques parties de l'Islande, on décou*
LETTRES SUR L18LANDE. 41
vrè d'heure en heure des habitations de paysans
rangées au bas d'une coltine; dans d'autres,
nous passions des jours entiers sans en aperce-
voir une seule. Tout, autour de nous, avait
l'aspect du désert; tout était morne, sombre^ et
l'on n'entendait que le cri aigu du pluvier, ou
parfois le bruit d'une troupe de cygnes qui s'en-
volaient à notre approche. Avec le souvenir du
paganisme Scandinave, nous eussions pu les
prendre pour des Valkyries qui s'en allaient
présider à quelque grande bataille (i). Dans ces
plaines abandonnées , on éprouve un vrai sen-
timent de joie, quand, par hasard, on vient à
rencontrer une autre caravane. Alors les paysans
islandais descendent de cheval et vont s'em-
brasser, puis ils s'asseoient sur une pierre et se
racontent les nouvelles du pays. Celui qui vient
de l'intérieur sait si la pèche est bonne , si les
chevaux ne sont pas malades. Celui qui vient
de Reykiavik est un personnage important. Il
z. Le« Scandinaves croyaient que les Walkyries se changeaient
parfois en cygnes. Les trois femmes que Veland et ses frères trou-
Tèrent un jour dans une rivière étaient des Walkyries. Elles avaient
déposé à terre leur vêtement ; et pour les empêcher de fuir, les trois
frères s'emparèrent de ce vêtement.
-^'^ LBTTRK 6UR VISLANIXE.
sait le prix courant des marchandises, et quel
est le marchand danois le plus accommodant.
Il sait ce qu'on pense de la paix etde la guerre,
ce que fait Tévéque et ce que dit le gouverneur.
Il répète de point en point tout ce qu'il a ap-
pris , et voilà le journal en plein air, la gazette
officielle de l'Islande.
Ce qui varie à chaque instant le paysage dans
une contrée où il n'y a ni forets, ni champs de
blé , ni prairies , ce sont les montagnes qui tan-
tôt étendent leur longue chaîne jusqu'au bord
de la mer, tantôt s'élèvent par grandes masses
comme des forteresses , ou s'élancait dans les
nues comme des flèches de cathédrale. Leur
couleur change sans cesse , selon le ciel qui les
couvre, et l'heure à laquelle on les observe. Le
matin on les voit surgir comme des vagues
bleues au-dessus de l'horizon ; le soir, le soleil
les inonde de ses rayons, et les fait resplendir
eomm§ des dômes dorés. Souvent , après une
longue journée de marche, soit par un effet de
mirage ou de réfraction , soit par Feôet de notre
imagination, nous voyions ces montagnes se
dessiner devant nous comme les remparts qui
entourent une ville de guerre , et oubliant qu'il
LETTRES fiUtl VfôLàNDE. M
n'y a dans ce pays ni ville ni remparts, nous
avancions avec un indicible mélange de joie et
d'inquiétude. Déjà nous distinguions la pointe
des clochers, le faite des maisons ; il nous sem-
blait entendre la rumeur de la foule, quand
tout à coup notre cheval allait se heurter contre
une pierre , et nous n'apercevions plus devant
nous qu'une masse- de lave. Ces effets de réfrac-
tion apparaissent fréquemment dans le Nord.
Scoresby, dans son Voyage au Groenland^ en
èite des exemples étonnans. Au milieu des glaces
flottantes qui entouraient son navire, souvent il
a vu se dresser devant lui des maisons et des
remparts , des tours bâties efn forme de minarets
et de longues lignes d'édifices pareilles à des
villes orientales. Un jour il reconnut dans la ré-
fraction des nuages lé vaisseau de soû père,
dont il était éloigné de plus de trente milles. Il
nota riieune à laquelle il avait fait cette obser-
vation, et, quelques jours après, son père lui-
même la confirma. Il y tvait, il y a quelques
années, à llle de France , un homme qui an-
nonçait plusieurs jours d'avance, par la dispo-
sition des nuages , l'arrivée des navires.
Du sommet de ces montagnes nous redeseen-
U LETTRES SUR. I/ISLANDE.
dions dans les champs de sable volcanique , le
long des grandes rivières que nos chevaux tra-
versaient à la nage , ou sur la grève , auprès des
baies où viennent aborder le bateau pêcheur
et le navire marchand , et chacun de ces chan-
gemcns de site nous offrait un nouveau tableau
et de nouvelles impressions. Un matin , nous cô-
toyions ainsi les bords de la mer. Les vagues se
déroulaient siu* la grève comme des nappes
d'argent, et venaient baigner les pieds de, nos
chevaux. Un peu plus loin elles s'élançaient avec
impétuosité contre une ligne de brisans, et fai-
saient jaillir dans l'air des gerbes d'eau perlée,
des flots d'écume étincelans. Toute la plage était
déserte, mais l'hirondelle, dans son vol gracieux,
rasait du bout de l'aile les vagues du rivage, et
l'on voyait briller au-dessus de l'eau les yeux
chatoyans du phoque, cette meermaid du
moyen-âge. A quelque distance de là s'élevait la
chapelle en bois construite sur la dune. C'était
un dimanche. Les pécheurs, réunis autour du
prêtre , avaient entonné leur chant religieux , et
ce chant arrivait à notre oreille comme le son
d'une voix plaintive et solennelle , et c'était une
admirable chose que le calme de cette frêle
LETTBES SUR L'ISLANDE. 45
église au bord de la mer agitée , Taspect de cette
croix au milieu de la solitude , et l'harmonie de
ces voix religieuses passant à travers le bruit
des vagues et les sifflemens du vent.
Tout ce qu'il y a de grave et de poétique dans
ces diverses contrées de l'Islande , s'accroît en-
core si l'on y passe avec les divers souvenirs his-
toriques qui s'y rattachent ; car chacune de ces
baies, de ces vallées,' de ces montagnes, a sa
place marquée dans les anciennes sagas , ou dans
les annales modernes. Souvent cette histoire est
triste.; c'est le récit d'une éruption de volcan, le
tableau d'une famine , d une épidémie et de tous
ces fléaux qui ont traversé l'Islande à chaque
siècle; mais en remontant plus haut, elle se
nevêt d'un caractère héroïque qui lui donne un
singulier prestige* C'est le temps des Jarls et des
Scaldes, le temps des mythes religieux et des
combats à main armée. Ici Ingolfr, le premier
colon de l'Islande, retrouve les pénates qu'il
avait jetés à la mer pour lui indiquer le lieu
où il devait aborder; là vivaient les Sturles ;
aillcmrs est la montagne célèbre dans la saga de
Niai. Dans cet.humble bœr qu'on trouve auprès
du Geyser, Arae Frode,'le premier historien de
46 LËXT11E6 SUR L'ISLANDE.
r&laQde, écrivait son Landnama Bok et ses
Sitkedœ. Dans cet autre y non loin de Breida-
bolstadr, Sœmund chantait FEdda. Il n'y a plus
ici, il est vrai, de monumens primitifs; les uns
.ont disparu avec le temps, les autres ont été
trans|iortés à Copenhague. Mais l'histoire est là
qui indique à chaque pas, Fendroit qu'il faut
voir et le nom qu'il faut y chercher.
.Le lieu le plus célèbre de l'Islande, c'est
Thingvalla (1). C'est là que, dans les premiers
temps de la république, les principaux habitans
du pays avaient organisé un gouvernement cen-
tral ; c'est là que chaque année se tenaient ces
assemblées générales , ces althing^ - espèces de
champ-de-mars , où l'on venait délibérer sur les
affaires publiques et promtilguer les nouvelles
lois. Là, en Tan looo, le christianisme fut
adopté à la majorité des voix. Là venaient les
grands juges, et les deux évéques, et les chefs
des différens districts. On réglait les impôts, ou
lisait à haute voix les principaux contrats de
(i) J'emploie ici le mot mis en usage par les étrangers. Le vrai
mot islandais estTliiug-voUr, au pluriel Thingvallr (C/iflw/?J ^m Thing),
Les I^andaSs écrivent Thing avec le caractère nmîqae et •ngki-
siàion dont les Ang^îs ont £ût leur th.
lATTBXS 8Ua L'ISLAUBi. 47
vente et de mariage, car c'était à la fois une
assemblée politique et une assemblée de famille.
Quand le lœgmadr avait parlé pour tout le pays,
le sysçelmadr parlait pour son canton. Les prê-
tres tenaient leur synode, le tribunal supérieur
jugeait les procès criminelft. Non loin du tertre
de gazon où il veïiait siéger, est le rocher où
Ton décapitait les hommes, le lac où l'on jetait
dans un sac les femmes condamnées à mort, et
le bûcher où l'on brûlait les sorciers. Les assem*
blées de Thingvalla commençaient ordinaire-
ment aa mois de juillet et duraient quelques
senàaînes. Les deux chefs de Fakhing occupaient
une petite maison en pierre dont on voit eneore
le» vestiges, les autres campaieni; sous des tentes, .
Pendimt le temps delà répubUcpie, le président
de l'assemblée était le lœgmadr élu par le peuple.
Plus tard , quand l'Islande fut réunie au Dane*
mark, le gouverneur nommé par le roi s'em*»
para successivement des différentes, attribu*
tions d}x lœgmadr , et il ne lui resta plus que
son caractère d'homme de loi et son droit de
juridiction. Les comices de l'althing ont duré
"huit siècles. Us ont passé tour à tour par le
48 LETTBES SUR L'ISLANDE.
paganisme Scandinave . et le christiafiisme , par
la ferveur catholique des premiers temps et la
reformations par la république et la monarchie.
Une ordonnance du roi de Danemark les a sup-
primés en 1800; le tribunal supérieur, le gou-
verneur, l'évêque, sont aujourd'Iiui àReykiavik.
G'.est dans le fond d'une coulée de lave, entre
les masses gigantesques de rochers, que se te-
naient les séances de l'althing. A voir ce vallon
étroit, isolé au milieu des montagnes^ resserré
par ces lourdes murailles de pierre , on dirait
que la nature avait disposé ce lieu exprès pour
les orageuses assemblées d'un peuple de pirates
et de guerriers. Lorsqu'on arrive à Thingvalla,
par la route de Laxelv, on descend dans ce
vallon comme dans un abîme, par une pente
tortueuse, par un sentier fompu qui ressemble
à un lit de Jtorrent. A droite, les rochers s'in-
clinent vers le lac, comme s'ils suivaient encore
la pente que leur imprimait le volcan enflammé ;
à gauche, ils s'élèvent comme de hauts rem-
parts, et se dessinent k l'horizon sous les formes
les plus étranges. D'un côté , le vallon est fermé
par ce chemin où l'on n'avance qu'avec peine ,
V
LETT&ES SUR VÏSLANDE. 49
de Fautre par une cascade. Tout autour on
n'aperçoit que des montagnes rouges, une plaine
semëe de quelques arbustes chétifs, un grand
lac, et au bord du lac la pauvre église de Thing-
valla. Le soir, quand ce paysage est éclairé
par les doux reflets d'une lumière argentée,
quand tout est calme , et qu'on n'entend que la
chute de l'eau , et le léger frôlement de quelques
toufSes de mousse chassées par le vent, c^est
Fun des lieux les plus romantiques qu'il soit
possible de voir; et si, au milieu de cette soli-
tude profonde, on se représente les grandes
réunions d'autrefois, les tentes blanches dressées
dans le vallon, les juges assis sur les blocs de
lave , les chefs de chaque cohorte marchant sous
leur bannière , et le peuple dispersé à travers
les rochers , je ne sache pas de tableau plus
digne d'occuper le pinceau du peintre et la
plume dç l'historien et du romancier.
Tandis que nous étions campés sous notre
tente au milieu du vallon , nous vîmes venir à
nous un homme dont l'extérieur et les vétemens
portaient l'empreinte de la misère, qui nous
demanda dans un langage barbare, mêlé de
latin , de danois et d'islandais , si nous voulions
4
60 LETTRES SUR L*ISLlIiB£.
acheter du lait et dti poissoB. C'était le prêtre
de Thingvalla. Le sort des prêtres dans ce pays
est triste , plus triste encore que celui des pfê-
très d'Irlande , sur lesquels on s'est si sauvent
apitoyé. Ils ne reçoivent rien 4u gouvernement.
Us ont pour tout bien la jouissance de la ferme
qui appartient à l'église ^ et le quart des dîmes
payées par leur paroisse. Si la veuve de leur
prédécesseur vit eacore , ils sont obligés de lui
abandonner une part du produit de la ferme.
Si la vieillesse ou les infirmités les empêchent de
faire leur service, oq leur donne un chapelain
avec lequel ils partagent encore leur mince re-
venu. Ils ont une certaine taxe pour les diverses
cérémonies du culte , mais cette taxe est très
légère , et les paysans la paient avec du beurre
et du poisson. Il y a certaines églises où le pro-
duit \ de la dîme , du casud et de la ferme ne
rapporte pas plus de 20 ^ 3o thalers (60 ou
90 francs ) ; celle de Thingvalla est de ce nom-
bre. Les prêtres ne peuvent plus exiger de cor-
vées de leurs paroissiens. La seule- prérogatives
dont ils jouissent encore , c'est de pouvoir pla-
cer à la fin de l'automne, dans chaque bœr, un
mouton que le paysan s'engage à nourrir pen-
IXTtBXS SUA L1SLANDK. Si
dant l'hiver^ et à leur rendre au printemps. Ne
pouvant vivre avec ce peu de ressources , le
prêtre est obligé de travailler comme le plus
pauvre habitant de son district; il cultive sa
ferme , il ferre ses chevaux, il va à la pèche, il
est , pendant six jours de la semaine ^ pécheur
et paysan. Le septième il revêt le surplis et prê-
che ses paroissiens. Le malheur est qu'avec cette
^ie de labeur, le prêtre finit par s'assimiler aux
bateliers avec lesquels il passe une partie de son
•temps. En travaillant comme eux, il pr^^d Tha»
bitude de boire de l'eau-^-viè comme evau II
oublie lui-même sa dignité de prêtre, et le di-
manche , ^'il prêche k patience et la sobriété,
Dieu sait comment il doit être écouté.
La demeure du prêtre de Thingvalla était plus
•sale, plus misérable que toutes les demeures de
paysans que nous avions visitées jusque-là.
Dans une chambre obscure, humide, sur le sol
nu y nous trouvâmes deux lits qui ressemblaient
à des grabats. C'était le sien, celui de sa femi^e
et de ses enfans. Â côté , il y avait ses provisions,
qui se composaient de quelques pains de suif,
d'un peu de seigle et de lait. Une vieilli^ femme
cardait de la Laine dans une autre chambre , et
52 ' LETTRES SUR L'ISLANDE.
un lépreux broyait le seigle sous une pierre. La
lèpre est une maladie fréquente dans ce pays ,
mais les Islandais ne redoutent pas l'approche
de ceux qui en sont affectés. Ils la regardent
comme une maladie héréditaire , mais non con-
tagieuse. Si le malheureux lépreux de la vallée
d' Aoste était venu daiis ce pays , il aurait pu y
trouver des amis et une sœur.
Nous couchâmes le soir dans l'église. C'est le
refuge habituel des voyageurs , qui , dans les
mauvais temps ^ ne pourraient reposer sous une
tente. L'église n'est dtf reste que comme un ap-
pendice de la ferme du prêtre. C'est là qu'il vient
écrire, c'est là que sa femme étend la laine; et
le tribut que les étrangers lui paient pour y pas-
ser une nuit ou deux , il le garde pour lui.
Le lendemain nous étions en route pour le
Geyser, et nous nous arrêtions avec surprise au-
près du cratère de Trenton, dont le sommet,
chargé de scories de lave, est comme une che-
minée ouverte prête à lancer encore la flamme
et la cendre. De là, çn ne marche qu'à travers
un sol clévasté, jusqu'aux sources chaudes
de Laugarvatn. Nous voyageâmes tout le jour et
toute la nuit. Le matin, au lever du soleil , nous
r-v
LETTRES SUR VVSliÀIXDJi. 53
passions sur une mauvaise planche la large
cascade de Bruara , et deux heures après nous
étions au milieu des vapeurs du Geyser. La tem-
pérature avait changé complètement. Le ther-
momètre était descendu de i a degrés à o, et un
vent violent soufflait dans la plaine.
Les sources bouillantes du Geyser sont situées
sur une colline , au-dessus d'une plaine maré-
cageuse, formée par une ceinture de mon-
tagnes noires qui donnenit à toute cette contrée
un caractère de deuil et de tristesse. Au milieu
le mont Hécla lève sa tête blanche , et à l'extré*
mité apparaît le Blàafial, plus chargé de neige
encore que THécla. Le grand bassin du Geyser
est entouré d'une croûte épaisse de silice,
taillée par parcelles comme une écaille de tortue.
Il a i6 mètres de largei^r et 2 3 de profondeur.
Près de là est \e Strockr (i) qui partage avec le
grand bassin l'admiration des voyageurs. Mais à
chaque pas sur la colline, on rencontre une
quantité d'autres sources , celles-ci larges et pro-
fondes, ouvrant leur bassin de silice rose, et
leurs cavités bleues comme l'azur du ciel ; celles-
(i) Geyser vient de Geys (Jweur), Strockr en islandais signifie
54 lETT&fiS SUK L'ISLANDE.
là commençant à peine à sortir de terre, et;
fumant à travers le gazon qui les recouvre
à demi. De chaque côté, l'eau de ces sources se
répand sur le sol qu'elle pétrifie , et la vapeur
qui s'échappe de la chaudière ardente s'en va
comme des nuages de fumée à travers la plaine.
Aussi je comprends maintenant la naïve pensée
de ce vieil auteur du Kongs-Shugg- Sio (i) , qui ,
ne sachant comment expliquer cette chaleur
souterraine, écrivait , dans sa candide ignorance,
que toutes ces sources étaient autant de four-
naises où le démon faisait bouillir les damnés.
Le Geyser ne jaillit pas régulièrement. Il est
soumis à l'influence de la pluie, dû vent, des
saisons. Nous avions établi notre tente entre les
sources mêmes , afin de voir l'éruption de plus
près, et nous l'attendions avec impatience dès le
moment de notre arl-ivée. Le jour, nous crai-
gnions de nous écarter, la nuit nous veillions
chacun à notre tbUr, afin de donner le signal à
nos compagnons de voyage. Plusieurs fois nous
tûmes réveillés par les cris de celui qui montait
la garde. Le bassin du Geyser commençait à
(i) LiVrë isittidais curieox , écrit an douzième siècle , traduit en
latin sous le titre de Spéculum régale^ imprimé à Sorœ fvii^t^y in-4.
Lsrnu» SUA l*islandb. 55
s'agitet". On entetidait un bruit souterrain pareil
à celui du canon , et le sol tremblait comme s'il
eût été frappé par des coups ^ de bélier. Nous
courions en toute hâte au bord de la colline ;
mais le Geyser, comme pour se jouer de nous ,
montait jusqu^au-dessus de sa coupe de silice ,
et débordait lentement comme un vase d'eau
qu'on épanche. Enfin, après deux jours d'at-
tente , nous fîmes jaillir le Strockr, en y faisant
rouler une quantité de pierres et en y tirant des
coups de fusil. L'eau mugit tout à coup comme
si elle eût ressenti dans ces cavités profondes
l'injure que nous lui faisions , puis elle s'élança
par bonds impétueux , rejetant au dehors tout
ce que nous avions amassé dans son bassin , et
couvraht le vallon d'une nappe d'écume et d'un
nuage de fumée. Ses flots montaient à plus de
quatre-vingts pieds au-dessus du puits, ils étaient
chargés de pierres et de limon; une vapeur
épaisse les dérobait à nos regards, mais, en
s'élevant plus haut , ils se diapraient aux rayons
du soleil, et retombaient par longues fusées
comme une poussière d'or et d'argent. L'érup-
tion dura environ vingt minutes, et deux heures
après , le Geyser frappa la terre à coups redou-
56 LETTRES SUR L'ISLANDE.
blés y et jaillit à grands flots, comme Teau du
torrent , com me l'écume de la mer, quand le vent
la fouette, quand la lumière l'imprègne de toutes
les couleurs de Farc-en-ciel.
Nous assistions alors à l'un des phénomènes
naturels les plus curieux qui exigent ; mais ce
qui a rendu notre séjour au Geyser plus intéres-
sant encore , ce sont les observations de géologie
et de météorologie faites par deux de nos com-
pagnons de voyage. M. Robert a recueilli autour
de ces sources brûlantes des échantillons curieux
de lave et de silice, et M. Lottin s'est assuré
par une épreuve réitérée que la température des
sources bouillantes du Geyser s'élevait à plus de
cent degrés.
Une fois notre travail achevé, nous re-
ployâmes notre tente, et nous partîmes pour
Skalholt en saluant gaiement le Geyser, comme
des moissonneurs saluent le champ où ils ont ré-
colté.
Quand on parle de l'Islande, l'un des pre-
miers noms sur lesquels se reporte d'abord la
pensée, c'est celui de Skalholt. C'est la vieille
capitale de cette fièrie aristocratie des Jarl, qui
auraient voulu faire de chacun de leur village
/
tETTRES SUR 1/ISIiÂjniE. 57
une capitale. C'est la véritable Athènes de ces
landes du Nord , qui , dans les premiers siècles
du moyen-âge, portèrent sur leur couche de
pierre plus de fleurs de poésie que les contrées
méridionales. Le premier siège épiscopal de
rislande fut établi à Skalholt , ainsi que la pre-
mièreécole. Là fut aussi, pendant une vingtaine
d'années, l'imprimerie (i). Là ont vécu des
hommes justement célèbres , des orateurs, des
philosophes , des hi^oriens ; cet Isleifr qui com-
mença, en Tan loS^, ses fonctions de premier
prélat de l'Islande, par assembler autour de lui
une troupe d'enfans, à qui il enseignait les
belles-lettres; ce Gissur, qui, au commence-
ment du xii" siècle , avait visité les grands états
de l'Europe , et parlait la langue de tous les pays
où il avait voyagé , si bien qu'à son retour on lui
donna le surnom de Flos Peregrinationis ;
Thorlstkr, Férudit, et Finnsen, le savant auteur
de \ Histoire ecclésiastique. Deux fois l'église
(i) De 1684 à 1704. Elle était venue de Hoolum , elle y retourna.
Entre antres bons livres imprimés à Skalholt dans oe court espace de
temps y il faut compter le Landnama Bok , la saga du roi Olaf^ les
ffarmonies'épangéliques, la Grammaire latine, le livre de ^Althing.
Nous avons rapporté en France quelques-uns de ces livres, qui sont
à présent 9 en Islande même , de vraies nuretés.
58 LETTRES SUR L'ISLANDE.
métropolitaine de Skalholt fut brûlée j et deux
fois rebâtie à grands frais sur un plan plus
large. L'évêque donnait alors des fêtes aux-
quelles il invitait huit cents personnes , et cha-
cune d'elles, en s'en allant, recevait quelque
présent. Plus tard , lorsque l'école de Hoolum fut
fondée^ celle de Skalholt cotlserva encore sa prér
rogative. En l'an i joo, on enseignait dans cette
école le latin , la grammaire , la poésie , la mu-
sique. C'est plus qu'on n'en savait alors dans
d'autres grandes villes du reste de l'Europe. Au
xn® siècle , dans une de ces écoles , l'évêque qui
la dirigeait surprit un des élèves lisant Y^rù
d'aimer, d'Ovide; et comme l'histoire rapporte
qu'à la vue de ce livre l'évêque entra dans une
sainte colère, on peut supposer que puisque le
digne prélat en connaissait si bien les dangers ,
lui-même autréJFois l'avait lu.
En 1 5 52, le roi de Danemarck établit un
nouveau règlement pour ces deux école». Il
donna aux évêques la jouissance de quelques
biens que la réforraation avait enlevés au clergé,
et leur imposa l'obligation de pourvoir à l'en-
tretien des élèves. Mais trop souvent les évêques,^
au lieu de remplir noblement Içur devcHlr, -«'a-
LETTRES SUR L'ISLANDE. 59
bandonnèrent à un indigne sentiment de cupi-
dité. Ils prenaient pour eux le revenu des biens
qui leur étaient confiés , et dépensaient pour
les élèves le moins possible. Plusieurs fois le roi
leur écrit pour les rappeler à leur devoir.
Finnsen rapporte , dans son Hutoire ecclésias-
tique^ une lettre qui montre dans quels minces
détails il fallait entrer, et quelles précautions on
était obligé de prendre pour garantir les pauvres
élèves stipendiaires de l'avarice des prélats.
Permettez-moi de vous citer quelques passages
de cette lettre vraiment caractéristique , et pour
le tetnps où elle fiit écrite , et pour le pays au-
quel elle s'adresse.
ce L'évêque , » dit le chancelier, qui p^rle au
nom du roi, «entretiendra, pour l'amour de
« Dieu, une bonne école et vingt-quatre éco-
« liers : il aura un professeur et un maître;
« il donnera au premier 60 thalers par an
ce (i6d francs), en beurre, poisson, vadmal, ou
« argent, comme 11 voudra. Il lui donnera de
« plus quatre moutons vieux (4 garnie faar;
a le chancelier avait sans doute peu r que l'évêque
« ne donnât des agneaux) , trois mesures de fa-
60 tETTRES SUR L'ISLANDE.
a rîne j une de sel j une de beurre , deux cents
oc poissons et du lait.
a II donnera au maître 20 thalers par an-
ce Il sera obligé de donner aux élèves une
ce bonne boisson et de bons alimens: aux plus
« grands y à chaque repas 9 le quart d'un gros
«c poisson , ou la moitié d'un poisson ordinaire ;
oc aux plus petits, le quart d'un bon poisson et
a du beurre.
<c Les repas devront être préparés à une heure
ce précise 9 de manière que les élèves ne négli*
ce gent pas leurs leçons.
a Si Dieu voulait que quelques-uns d'entre
« eux devinssent malades, l'évêque devra les
« garder, pour en prendre soin, et leur faire
a servir du poisson frais , du lait et de la soii^e.
a Chaque année, à la Saint-Michel , il fournira
aux élèves des vétemens : aux grands, dix au-
cc nés de vadmal; aux autres, sept aunes.
et II leur donnera de la lumière pour étudia
« le soir et pour se coucher.
a II ne pourra, sous aucun prétexte, les dé*
« tourner de leurs leçons pour les employer à
a quelque travail que ce soit , et sera obligé de
« les garder été et hiver. »
LETTRES SUR L'ISLANDE. 61
Malgré toutes ces précautions , les écoles ne
furent pas mieux entretenues. Les maîtres et les
élèves se plaignirent. Les évéques aussi se
plaignirent de ne pouvoir satisfaire aux obliga-
tions qu'on leur imposait, et, en 1746, ils ob-
tinrent une ordonnance qui, tout en leur con-
servant le même revenu ( i ) , réduisait à huit
mois de Tannée le temps des études. En 1797^
la réunion des deux évêchés de Hoolum et de
Skalholt en un seul entraîna celle des deux
écoles. La nouvelle institution, basée sur de
nouveaux réglemens , fut d'abord établie à Rey-
kiavik; de là elle a été transférée à Besesstad
dans l'ancienne maison du gouverneur, et elle
y est restée.
ïïous arrivions dans la capitale primitive de
l'Islande avec tous les souvenirs de son histoire,
rêvant à ses riches évêques, à ses réunions de
savans; et lorsqu'au détour d'une colline le
guide me dit : <k Voilà Skalholt ! » je ne pouvais
(1) Ce revenu montait à a^Soo tbalers ( 7,5oofr. ) pour Skalholt,
qui devait avoir viogt-quatre élèves, et a,ooo thalers pour Hootan,
qui n'en avait que seize. C'était à celte époque une somme considé-
rable pour rislande. Les évéques recevaient en outre plusieurs élèves
riches qui payaient le prix de leur pension.
62 L£TTR£S SUR VîSLASDE.
croire que le malheureux groupe de ipaisons
que j'apercevais devant moi fut cette vieille cité
dont je m'étais fait un autre t£)bleau. C'était
pourtant bien Skalholt: un pauvre bœr de
p£iysan3 y habité par trois familles , qui se parta-
gent la même laiterie et la même cuisine; une
église en bois y étroite et mal bâtie , voilà Skal-
holt. Le cimetière seul atteste qu'il y avait là
autrefois une métropole. U est tracé dans des
proportions plus grandes que Féglise et le bœr.
Les morts ont mieux gardé que lesvivans la
place où fut le siège épiscopaL Près du cimetière
sont les Ruines de l'ancienne école , .et l'endroit
où le paysan a bâti sa triste cabane est pelui
même où l'évêque avait autrefois sa diamepr^.
L'église aussi a été reconstrqite sur un plan plus
vulgaire, et dans des dimensions beaucoup plu^
petites. Elle a cependant conservé quelques restes
de sa fortune première , plusieurs beaux livres,
plusieurs ornemeris d autel précieux, des /cha-
subles richement travaillées, et un calice en
vermeil, qui, à en j|4gerpar.sespiselure$,par
3es médaillons peints sur émail , doit remonter
aux premiers temps de la renaissance de l'art- Si
je ne me trompe, c'est le calice dont il est parlé
I^TTRES SUE |.*I6LAKBE. flS
daflft riiistcHre ecdésiastique d'Islande , qui fîit
apporté à Skalholt par Té véqn^ Klangr, en 1 153.
Ce qu'il y a ensuite de plus remarquable dans
cette église, ce sont des inscriptions de tombeau.
Une , entre autre$ , m'a frappé par son expres-
^on poétique: elle fut faite pour la fille de Tévéque
Yidalin^qui, lui aussi , peut être ipis au nombre
des hommes distingués de l'Islande ( i ) .
Je vais dans la tombe profonde,
Heureuse épouse du Seigneur.
Mon nom B*élait pas de ce mpnde »
. n est dans un monde meilleur.
La mort apport^ à mon eofipji^e
Le fooid baiser qui fait souffrir.
Mais gaiement là-haut je m'élance y
Je revis pour ne plus mourir.
Adieu donc, lumière infidèle.
Paie reflet d'un jour plus pur.
D'id la lumière étemelle
M'apparait dans ce ciel d'ainir.
Nous visitâmes tout Skalholt et toutes ses
ruin^y et chaque pa^ que nous faisions sur ce
(^ fl a laisfé plM^fn^ recueils d« sermons, un recnef 1 4f dîseoif rs
et^d^ poésies latines , et un livre de religion mtilulé : PostUia evan^
geUcOy qui se Jrouye dans toutes les maisons islandaises. Il avait été
^'alxird proliisfear aT^cnledeSkaUuilt.II mouna«a 1720.
•4 lOTTRES SUR L'ISLAUDE.
soi poétique ajoutait à nos déceptions. Nos rêves
du passé furent interrompus par un incideilt
qui ne pouvait guère les égayer. Le cheval qui
portait nos provisions avait pris une autre route
que la notre. Nous demandâmes du pain au
propriétaire du bœr ; mais les Islandais ne man-
gent pas de pain. Pour le remplacer, la femme
du paysan nous fit, avec de la farine de seigle,
ime espèce de galette, comme on en prépare
ici dans les occasions extraordinaii^es , une ga-
lette qui n'est ni pétrie ni cuite: Quand nous
en eûmes mangé, nous fûmes touà malades;
mieux valait encore faire diète; et nofus par-
tîmes tous de Skalholt plus affamés qu'en y
entrant. *
Delà à l'Hécla, nous avions une longue journée
à faire , et deux larges rivières à traverser ; mais ,
de distance en distance, nous voyions la tête
blanche du cratère se dessiner comme un crois-
sant entre les brunes sommités des antres Monta-
gnes, et alors nous redoublions le pas et nous mar-
chions avec ardeur. Si le long de notre chemin
nous avions été frappés de toutes les tracés' si-
nistres des éruptions de volcans, quand nous
arrivâmes aux environs de l'Hécla, il nous sem-
lETTEES SUR L'ISLANDB. - .' M
bla que nous n'avions rien vu. C'est là qu'il faU
lait venir chercher Faspect de la ruine et de la
désolation. Partout le sol bouleversé, partout la
terre enfouie sous ce déluge de feu ; des blocs
de lave comme des murailles, des montagnes
de cendre engendrées par le cratère, et vomis-
sant à leur tour d'autres montagnes, voilà ce
que nous contemplions avec un sentiment d'ef-
froi et de stupéfaction. Cette fois, nous ne pou-
vions plus suivre en droite ligne notre chemin.
Il fallait passer autour des masses de pierres , se
glisser entre les rochers, éviter les crevasses. Nous
courions des bordées sur cette terre de volcans,
comàic un navire qui a le vent contraire, et qui
marche vers le port en le perdant de vue. A
chaque pas, un rempart de roc, une rivière
formée par la neige des montagnes , ou un ma-
rais baigné sans cesse par la rivière. Nous re-
gardions de temps à autre THécla , dont le soleil
dorait alors la robe blanche, et qui, du haut
de sa crête glacée, semblait se moquer de notre
fatigue et de nos efforts. Enfin, après avoir fait
4e longs détours dans le même cercle à travers
la cendre et la pierre calcinée , nous arrivâmes
dans une jolie vallée, abritée entre des rochers,
66 LETTRES SUR LISLANDE.
coupée par un ruisseau < Au fond y nous aper-
çùmesune ferme, un enclos de gazon. C'était
bien un Eldorado au milieu d'une terre aride ,
une oasis dans le désert, si jamais il en fut.
Nous établîmes là notre tente , après seize heures
de marche. Nous étions au pied du cratère.
Le lendemain , nous partîmes avec un homme
du pays pour faire cette ascension de lllécla ,
quit, dès notre arrivée en Islande, avait été
notre rêve le plus beau. Le temps était sombre,
mais nous craignions qu'un autre jour il ne de-
vînt plus sombre encore. Nous gravîmes à che-
val les premières aspérités. A mesiU'e que nous
avancions, nous pouvions suivre, de distance
len distance , tous les élémens d'une éruption :
d'abotd la piet'rê ponce, poreuse et légère, qui
monte à la surface du Cratère , comme l'écume
à la surface de Téau , et s'envole au loin comme
la cendre chassée par le vent; puis la scorie
broyée , tordue entre les masses de lave dont elle
s'échappe, comme la crasse des lingots de fer;
puis la lave plus ferme et plus compacte ; puis
le basalte serré, luisant, poli comme le marbre;
puis enfin l'ôbsidien, noir comme le jais , bril-
lant comme le verre, dégagé de tout alliage
USTTHES SDK LlSLAia)E. 67
étranger, et sortant du cratère pur comme
l'acier.
Après deux heures de marche , nous mîmes
pied à terre , et alors vint la fatigue. Gomme il
avait fallu nous précautionner contre la neige et
le froid, nous portions de grosses bottes et de
lourds vétemens. Le chemin était escarpé, ra-
boteux , montant en droite ligne; nous mar«-
chions en courbant le dos, et en nous appuyant
sur nos genoux. Bientôt nous arrivâmes au pied
d'une montagne hérissée de pointes de basai te
et de blocs de pierres détachés du sol. Là, rien
ne soutenait nos efforts; quand nous posions
le pied sur un roc, il s'écroulait sous nous;
quand nous croyions marcher en avant nous
redescendions avec les pierres qui suivaient l'é-
branlement que nous leur donnions et nous
entraînaient dans leur chute: Pas un arbuste
ja'était là pour nous servir d'appui, pas une
plante à laquelle nous puissions nous cram-
ponner. Tout ce roc escarpé était comme une
muraille nue et vacillante, qui semblait s'en
aller en morceaux quand nous essayions de la
gravir. A chaque instant , il fallait nous arrêter
pour nous reposer et reprendre baleine, QueU
68 LETTRES SUR L'ISLANDE^
ques-uns de nos compagnons de voyage qui
avaient été sur des montagnes beaucoup plus
élevées, nous disaient n'avoir jamais éprouvé
une telle fatigue. Pour moi , je me couchais tout
au long sur les rochers de basalte, et en éten-
dant les jambes sur cette pierre froide , j'éprou-
vais une douleur comme si on me les eût brisée^.
Lorsque enfin nous fûmes arrivés au sommet
de cette pointe aiguë, nous en vîmes s'élever
une seconde devant nous ; et après celle-ci une
troisième, car toute la montagne n'est qu'une
longue suite de pics escarpés étages l'un sur
l'autre, et fuyant comme des gradins.
Pendant que nous accomplissions ainsi péni-
blement notre ascension , le ciel s'était assombri.
Le vent sifflait, la pluie toniba à flots, et, un
peu plus haut , cette pluie était de la neige. Alors
une brume épaisse enveloppait la montagne;
un rideau de nuages nous serrait dans ses som-
bres replis, et nous ne distinguions plus rien
autour de nous. Notre guide , las et découragé,
refusait d'aller plus loin. Nous n'étions encore
que sur le premier cône de THécla; nous vou-
lions continuer notre route jusqu'aubout. Après
avoir employé toute notre éloquence de voya-
LETTRES SUR LISIANDE. 69
geurs, nous finîmes par le décider à nous mener
jusqu'au pied du second cône; là, nous deman*
dames à aller au milieu, puis au-dessus, et enfin
sur la cime de THécla. L'orage avait cessé. Un
rayon de lumière perçait à travers les brouil-
lards; mais c'était ce rayon de lumière qui ne
sert qu'à £iire mieux ressortir l'obscurité. Nous
distinguions au-dessous de nous les montagnes
comme des masses confuses , la plaine couverte
d'une brume épaisse , et à travers cette brume,
cette plaine, ces montagnes, le soleil voilé par
les nuages projetait de loin en loin une lueur
vague , une teinte blafarde. El tout était morne,
silencieux comme le désert, profond comme
l'abîme. Pas un cri ne se faisait entendre ; pas
un être vivant, pas une plante ne se montrait à
nos yeux. On eùl dit la nature morte, entourée
par la nuit, plongée dans le chaos.
Tçut à coup le rideau de nuages se déchire,
l'azur du ciel reparaît, les rayons de soleil écla-
tent dans l'espace. Le long de la vallée, le vent
balaie le brouillard, qui s'entr'ouvre, s'éclaircit,
et s'en va par lambeaux, léger et transparent
comme un voile de gaze. D'un côté , nous voyons
70 LETTRES SUR L'ISLANDE.
reparaître toutes les montagnes qui environnent
lHécla , avec leur crête rouge et leurs bords
cendrés; de l'autre, les Snœfial, qui portent
dans les nues leurs épaules de neige et leurs pics
de glace, brillans comme des pointes de lance
aux rayons du soleil. A nos pieds , la plaine se
déroule au loin avec les lacs d'eau limpide , qui
parsèment sa robe verte comme des diamans,
et les deux rivières qui la traversent comme des
guirlandes. La montagne bleue, voisine du
Geyser, s'élève au milieu de la vallée; et devant
nous , à l'horizon, nous apercevons comme une
ceinture d'or la pleine mer, étincelante de lu-
mière, et les îles Westmann.
Nous restâmes saisis d'un sentiment inexpri-
mable d'admiration en face d'un spectacle si
inattendu. C'était le jour de printemps de cette
nature désolée; c'était \efiat lux de cette nuit
de chaos. Alors nous oubliâmes en un instant
et la fatigue de notre excursion et le froid et la
neige. Nous saluâmes d'un cri de joie enthou-
siaste ces solitudes lointaines, et notre vieux
guide lui-même partageait nos transports. C'é-
tait la seconde fois de sa vie qu'il montait jus-
LETTRES SUR L'ISLANDE. 71
qu'au haut de THécla, et la première fois qu'il
y montait avec des Français.
Nous avions quitté notre tente à neuf heures
du matin ; nous y rentrâmes à minuit y riches
de nos souvenirs, heureux de notre journée*
/
III.
INSTRUCTION PUBLIQUE.
En partant pour l'Islande, mon but était
d'observer l'état actuel de la littérature et de
l'instruction dans le pays que j'allais visiter,
afin de comparer dans ses rapports intellectuels
l'époque moderne à l'époque ancienne, llslan-
dais laborieux de nos jours à l'Islandais nomade
des sagas. J'ai commencé cette étude avec un
vif sentiment de curiosité, et je l'ai poursuivie
74 LETTRES SUR LISLAIÏDE.
avec un nouvel attrait, lorsque j'ai vu qu'en
me livrant à cette exploration ^ je ne m'aventu-
rais pas sur une terre ingrate.
A voir cette pauvre population d'Islande , ces
paysans condamnés à une vie de labeur et de
privatiçn, et ces pêcl^eurs exposés sans cesse
aux orages de leur mer du Nord, on ne s'atten-
drait pas à découvrir parmi eux le goût de la
lecture et de l'étude , et cependant , il n'en est
pas un qui ne se plaise à porter dans sa chétive
cabane quelques livres. Dans presque tous les
bœr que nous avons visités , dans la demeure
du pâtre comme dans celle du fermier, nous
avons toujours trouvé une bible et des. sagas.
La bible et les sagas , c'est leur dot de mariage^
c'est le legs de leurs pères , c'est le trésor de fa-
mille qui à succédé à la cotte d'armes du Vi-
kingr^ à la hache des Berserkir. Dans les longues
soirées d'hiver, quand la tempête gronde autour
de l'humble bœr , quand la neige couvre tous
les chemins et interrompt toutes les commu-
nications , la famille du paysan se réunit dans
une même salle. Les femmes préparent les vé-
temens de laine , les hommes façonnent leurs
instrumens de pêche ou d'agriculture , et, à la
I£TTR£S SUR LISLANDE. 75
lueur d'un pâle flambeau , le maître de la mai-
son prend un livre et lit à haute voix. Souvent
même, si les livres lui manquent, il récite par
cœur des fragmens de poëme, et des sagas
entières. Ainsi tous apprennent à connaître leur
histoire , les actions de valeur de leurs ancêtres,
et les faits d'armes qui ont illustré le lieu qu'ils
habitent et les lieux qu'ils parcourent. Neuf
siècles sont passés, et les noms de ceux qui ont
peuplé ces montagnes d'Islande sont encore
populaires parmi leurs descendans , et les ex-
ploits de ces soldats aventureux qui s'en allaient
sur leur barque fragile braver la guerre et les
orages font encore palpiter le cœur pacifique
de ces habitans du bœr qui ne pensent plus
qu'à élever leurs moutons , ou à jeter leurs filets
le long de la côte.
Quand le paysan a lu tous les livres qu'il '
possède , il fait un échange avec ses voisins.
Le dimanche il emporte à l'église sa biblio-
thèque. Il prête ses sagas à ceux qui ne les
connaissent pas encore, et les autres paysans
lui prêtent les leurs. Il est aussi tel livre qu'il
relit régulièrepient chaque hiver; il en est d'au-
tres qu'il copie en entier. Nous avons vu dan^
76 LETTRES SUR LISLÂIVDE.
plusieurs habitations de gros volumes in<-folio
écrits avec le plus grand soin. C'étaient les
traditions que le paysan avait lui-même copiées,
faute de pouvoir les acheter. La société de
Copenhague a rendu un grand service à toutes
ces réunions de famille en publiant à un prix
modéré une nouvelle collection de sagas ( i ).
Aussi les paysans islandais ont-ils souscrit avec
empressement à cette collection.
Si de la demeure du fermier nous passons à
celle du prêtre ou du sysselmand (:i), le cercle
de connaissances s'agrandit et Fétonnement
redouble. Que de fois je me suis arrêté avec un
sentiment de vénération dans un de ces presby-
tères isolés au milieu des champs délave! J'en-
trais dans une chambre humide, malsaine, dé-
pouillée de meubles; mais sur les coffres en
bois, sur les fenêtres, sur une planche clouée
contre la muraille , j'apercevais les meilleurs
livres de science et de littérature, et im homme
couvert d'une mauvaise redingote s'avançait
(i) Fommanna scegur, Copenhague, i83o. Il en a déjà paru
XX vol. m-8o. M. Rafh a aussi publié un recueil important sous le
titre de Pornaldar sœgur, 3 vol. in- 80.
(9) Chef de district. En décomposant ce mot, et en le traduisant lit-
téralement , il signifie homme d'affaires.
LETTEES' SUR l/ISLANDE. Tî
vers moi , prêt à me répondre en quatre ou cinq
langues y prêt à me parler des grands poètes
modernes et des classiques anciens ( i ). Dans
ces habitations solitaires, le pauvre prêtre n'a-
perçoit devant lui que Téglise et le cimetière ,
l'église où il a été baptisé , le cimetière où il a
déjà marqué sa tombe à côté de celle de son
père. Pas un être n'est là pour répondre à ses
pensées, pour l'encourager dans ses efforts.
Tout ce que nous appelons gloire, fortune,
moyens d'émulation, tout cela est perdu pour
lui; et cependant, il travaille, il s'instruit, il
se fait à lui-même son monde poétique. Les
muses, pour nous séduire, n'ont pas toujours
besoin de venir à nous, la tête couverte de lau-
riers, et l'étude, que nous devrions déifier
(i) C'est dans un de ces malheareux presbytères que Torlakson
traduisit en vers fidèles et élégans V Estai sur l'homme du Pope, et le
Paradis perdu de Milton. Dans un autre, nous avons trouvé un jeune
prêtre qui avait vendu son mince patrimoine pour voyager, et qui,
en s'imposant de longues privations, était parvenu à visiter successi-
vement TAU magne , la France, TAnglf terre, lltalie et la Grèce. Il
connaissait toute notre littérature moderne , et nous citait avec hou-
heur les noms des écrivains dont il avait étudié les œuvres et des pro-
fesseurs dont il avait suivi les cours. Il lisait la Bévue des Deux
Mondes , et nous témoigna à plusieurs reprises le désir d'y faire in-
sérer des articles sur la littérature islandaise.
78 LETTILES SUR VJSLkSfDU,
comme les muses ^ attire à elle, par un charme
infini^ plus d'un homme simple et dénué d'ambi-
tion , qui n'attend rien de son travail , que le
bonheur même de travailler.
Tous les Islandais savent lire et écrire. Ils
n'ont cependant point d'école élémentaire pu-
blique (i) , et il ne peut en être autrement dans
un pays où les habitations sont toutes dissémi*
nées à travers champs , et éloignées l'une de
l'autre ;* mais chaque bœr est une école, et
chaque mère de famille se £sût elle-même l'in-
stitutrice de ses enfans. Le soir, elle les ras-
semble autour d'elle, et leur donne ses leçons.
Les en&os orphelins, ou appartenant à des
parens incapables de s'occuper de leur éduca-
tion, sont placés, aux frais de la caisse des pau-
vres, dans une autre famille. C'est le prêtre qui
surveille ces diverses écoles , c'est lui qui inter-
roge les élèves, qui approuve ou condamne,
et distribue aux pauvres femmes de pêcheurs
les livres élémentaires dont elles ont besoin. Le
grand jour d'épreuve est celui où les enfams se
(i) Je ne parle pas de l'école de Reykiavik, qui n'est fréqnenlée
que par les eofans de la ville»
LETTRES SUR LISLAITDE. 79
présentent à la confirmation. Pas un d'eux ne
peut être admis s'il ne saitlire et écrire, et ce serait
pour une mère de famille islandaise, un vrai
malheur de voir un de ses fils échouer dans cet
examen religieux.
Deux autres causes contribuent encore à en*
tretenir parmi les Islandais le goût de l'étude ,
ce sont leurs longues nuits d'hiver et leur iso-
lement. Pendant près de la moitié de l'année,
ils vivent seuls, renfermés dans leur bœr, dé-
pourvus de toute société et de tout moyen de
distraction. Que feraient-ils alors, s'ils n'ai-
maient le travail? Les uns lisent , les autres s'oc-
cupent d'ouvrages d'orfèvrerie ou de ciselure.
L'été leur ramène la, vie de voyage : l'hiver leur
impose la vie de sohtude et de recueillement.
Puis l'Islande est maintenant dotée de plusieurs
établissemens dont on aime à reconnaître Theu-
reuse influence. Il y a une imprimerie à Vidœ ,
une bibliothèque publique et une société litté-
raire à Reykiavik , une école latine à Besesstad.
L'imprimerie fut introduite en Islande en
i53o, et établie à Hoolum» Ce fut l'évéque
Gudbrandr qui fit ce présent à son pays. En
i685, l'évéque Thorlakr obtînt qu'elle lut trans-
80 £&TTR£S S0K i;i5LÂm»E.
ê
iérée à Skalholt , mais elle n'y resta que jusqu'en
1704. Un autre évêque de Hoolum la racheta
pour cinq cents impériaux ( i ) , et la transpor^ta
de nouveau dans sa métropole. Il est sorti de
cette imprimerie plusieurs ouvrages remar-
quables , et entre autres deux belles bibles in-
folio , devenues fort rares. En 1770, Olafr-Ols-
sen établit encore une imprimerie à Hrappsey,
C'est là qu'on édita les recueils judiciaires de
Talthing et un grand nombre de livres fort
utiles. Aujourd'hui il n'y a plus en Islande
qu'une seule imprimer!^. Elle appartient au
gouvernement, qui TafFeraie au propriétaire de
l'ianci^n cloître de Vidœ pour deux cents écus
par an. On y imprime des livres d'éilucation-et
de&tîvres de^pHères, quelques recueils de poésie,
et les sagas versifiées que les étudiants islandais
publient sous le titre de Rimur. L'imprimeur
emploie Irais ou quatre œivriers, et des com-
missionnaires distribuent ses livres dans toutes
les parties de l'Islande.
La bibliothèque de Reykiavik fut fondée en
iÇ^i par les soins de M. Kafn, professeur à
(x) Hoanaie^aiicieniie du payi.
unnmis sun lislariik. si
Copaihagae. £Ue stppartioît à toale llslande ,
car toate llslande a coniriboé a la former* à
renrichir. Le gouveraeinent danois ouvrit une
souscription, et les particuliers donnèrent des
Uvres et de F^uf^nL Chaque année encore, le
paysan, le prêtre , le marchand , apportent leur
tribut volontaire à cette bibliothèque, et chaque
année le gduyemement lui envoie les meilleurs
livres imprimés à Copenhague. Aujourd'hui
elle compte près de 8000 volumes, composés de
classiques anciens et d'ouvrages étrangers. Le
but des fondateurs est de la rendre aussi popu-
laire que possible, et surtout d'y former une
collection complète de tous les ouvrages ayant
rapport à Fl^nde. Le lieu qu'elle occupe n'est
pas disposé de manière à ce qu'on puisse y venir
Ure, mais chaque semaine elle est ouverte à
jour fixe , et Ton prête des livres aux habitans
des districts les plus éloignés, pour plusieurs
mois et quelquefois pour un an. Ainsi quand
l'Islandais des montagnes du nord vient à Rey-
kiavik, la bibliothèque populaire s'ouvre pour
lui, il y^ dépose son offrande, et il prend les
livres qu'il veut étudier. Si cette coutume pré-
dâ LETTRES SUR L'ISLANDE.
sente un irêsultat fâcheux , celui de priver pen-
dant un ass^ez long espace de temps la biblio-
thèque de plusieurs ouvrages essentiels , ^elle
offre l'avantage immense de faire circuler dans
les familles une foule de bons Uviies qutUes ne^
pourraient se procurer, de répandre comme
une source abondante la vie intellectuelle dans
toutes les altères de cette lointaine population.
La société littéi*àite d'Islaflde date de iSi6.
Elle se divisé en deux branches , celle de Co-
penhague et celle de Réykiavik. Son but est' de
pwpàger eh Islande le goût de la littérature, et
die faire ilùiprimèt* dans la langue du pays les
livres liés plus utiles. Le notnbre de séis membres
n'est point limité. En même temps qu'elle
cherché à s'attacher par un lien de confraternité
littéraire les âavans étrangers, elle enveloppe '
dans son vaste réseau toute l'Islande intellec-
tuelle. A part 600 ft'ancs qu'elle reçoit chaque
atihée du gouvernement danois, cette société
n'a pas d'autre ressource que la cotisation , à
laquelle se Soumettent ses membres , et avec ^e
revenu précaire , et le produit de ses publica-
tions, elle a fait paraître plusieurs ouvrages
«
popukires (i), et contribué à la confection
d'une carte générale de l'Islande.
Outre ces livres excellens d'histoire, de géo*
graphie , que la société répand dans dhaque dis-
tricty ctie publie encoré'tous les mois un jour^
nal. C'est une simple feuille in-rS, qui a pour
titre Courrier du ilfiVfc' ( Sunitaw Posturinit),
une feuille créée exprès pour le peuple , écrite
pour le peuple. Il n'y a là ni discussions poli*
tiques y ni querelles littéraires. Le paysan d^Is-
lande , tout occupé de sa ferme y de sa pèche ,
est encore étranger à ces graves débats qui agi-
tent si fort nos salons. Setdement le Courrier du
Midi lui dit de temps à autre ce qui se passe en
Europe , s'il y a une révolution, une guerre, un
désastre, et cela lui suffît. Le plus souvent, on
l'entretient de lui-même , on lui donne des con-
seils d'hygiène, d'agriculture, d'économie do-
mestique. Puis un rédacteur lui annonce les
déôouvertes les plus utiles ; un autre lui com-
munique ses observations astronomiques , et de
temps en temps, un troisième chante sur le
mètre des anciens scaldes le bon]|;ieur et les
(x) Je citerai, entre autres, \di Sturlunga saga ^ l^ yol. in-4®; les
Annales d'Islande^ 3 toI. iii-4®'; les poésies de Grœadal, OlaCssen; etc.
84 lETTKES SUR LISLANDE.
vertus de l'Islande moderne. Le paysan est en-
chanté de voir tant de science fet de sagesse ré-
unies dans une si petite feuille^ et chaque mois
il l'attend avec impatience ; aussi le Cotirrieir du
Midi compte-t-il, sur une population de cin-
quante mille habitanSy onze cents abonnés (i).
Une société de jeunes gens instruits et zélés
a fondé, sous le titre de Fiolnir (a), un journal
qui s'écarte dédaigneusement des routes paisi-
bles frayées par le Courrier du Midi. Il y a là,*
en littérature y un souffle romantique venu des
côtes de France; en politique, un vague reten-
tissement de nos éternelles discussions et de
nos passions orageuses, qui étonnent fort, et
quelquefois effraient sérieqisement l'esprit paci-
fique des Islandais. Le premier numéro de FioU
rdr renfermait un fragment des Paroles d'un
Croyant. L'humble prêtre qui avait traduit ce
livre dans la langue des scaldes m'en parlait
comme d'une étrange fiction.
(i) On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de cet amour
des Islandais pour la lecture. Les sagas rimé es de Vidœ sont toujours
imprimées en très grand nombre , et la douzième édition du recueil
de sermons de Vidalin 8*est vendue , il n'y a pas long-temps , à trois
mille exemplaires.
(a) L'un des noms habituels d*Odin.
\
LETTRES SUR L*ISLAin)E. 85
Le journal de la jeune école islandaise parait
chaque açnée. 11 est écrit avec ''chaleur^ si ce
n'est avec habileté, et imprimé avec luxe. '
Il ]^ avait autrefois , comme je l'ai déjà dit ( i \
deux écoles latines en Islande. Toutes deux fu-
rent d'abord réunies à Reykiavik, et en 1806
l'école de Beykiavik fut^ransportée àBesesstad.
Ce qh'on nomme Besesstad n'est autre chose
qu'une . église et une ferme. Il y a là quarante
élèves. Il ne peut y en avdir plus , faute de
pl§ce.^ Encore couchent^ils deux à deux, ou
ptulDf quatre à quatre, dans une espèce d'ar*
moire à double compartiment qui chaque soir
se ferme hermétiquement sur eux , et dont l'as-
pect seul &it frémir. Si Ton a pris à tâche de
leur donner de bonâ maîtres et de leur enseigner
* beaucoup de choses en peu de temps , on s'est
très peu occupé de leur bien-être matériel. Leur
existence est livrée à un économe qui, pour un
prix déterminé (a), se charge de les nourrir et
de leur donner des souliers pendant huit mois
de l'année (3). Celui qui exerce maintenant cette
(x) Voir page 6i.
(a) 40 species ( eaTtron a 40 francs) pour cbacun. lie goo¥eme-
ment danois paie pour iringt élèves.
(3) Il faut remarquer que le soulier islandais n*est autre chose qu'un
86 LETTRES SUR L'ISLANPEi
n
espèce dé inonopole est, il est vrai, un homme
dont la probitë présente de grandes garanties ;
mais il a depuis lon^-temps le désir d'abdiquer
ses fonctions, et quand il sera remplacé, à
quelle triste spéculation les élève& ne seront-ils
pas exposés !
L'école s'ouvre au i*»octobre et se^erme au
î** juin. Les élèves ont huit heures de leçotapaf
jour. Ils étudient l'hébreu , le grec , le latin , le
danois, l'histoire, la géographie, l'arithmé«
tique , et, dès leur entiiée à l'école , la théologie,
car Besesstad est, avant tout, une école ^tclé-
siastique^ une espèce de séminaire^ et de (fette
contraction forcée de divers genres d'étude ré-
sulte un grand inconvénient. Ceux qui devien-
nent prêtres , en sortant de là , sont loin d'avoir
acquis les connaissances qui leur seraient né-
cessaires. Ceux qui suivent une autre carrière
ont passé de longues heures à recueillir des no-
tions de théologie qui leur sont (Complètement
inutiles. Tous les hommes éclairés d'Islande dé-
sireraient qu'il y eût au moins deux écoles dis-
tinctes. L'argent manqué pour les établir.
carré de peau de phoque ou de peau de mouton reployé en deux , et
soutenu sur le pied avec des courroies. Une jolie paire de souliers codte
5o centimes.
LETTRE Svk VÏSlJLSmi^. 87
Il y a à ^esesstad quatre professeurs. Le pre-
ix^er, qui enseigne la théologie et qui représente
racole dans toutes leis occasions importantes ,
reçoit par an 4^^ speci^s ( a4oo francs). Les
autres n'ont que iQoo francs. Tous quatre sont
des hommes yiaiment remarquables y et tels
qu'o^s^Qrait heureux d'en rencontrer dans beau-
coup d'institutions plus renommées que l'hum-
ble école de Bese^stad. L'u^ d'eux est très versé
dans la connaissance de la langue hébraïque et
de l'histoire ecclésiastique. Un autre s'est dis*
tingué par ses travaux de géographie. M. Sgils-
S09 a pris part à toutes l^s grandes publications
d'ouvrages islandais qui se sont faites dans les
dernières années à Copenhague, et prépare en
ce moment une nouvelle édition de l'Ëdda de
Snorri Sturleson, avep une traduction latine.
Le vénérable docteur Schieving , le professeur
de httérature latine , est un de ces hommes sa-
yâns et modestes que l'on n'apprend pas à con*
naître saps émotion , ^t que l'on ne peut oublier
une fois qu'on les a connus. Il y a vingt ans que
M. Schieving travaille à uu dictionnaire islan*
dais-latin (i). Il a tour à tour compulsé les an-
(i) Le meilleur dictionnaire îslandpii q^ ^piis ayoi» est celui de
88 tEtTBES SUE L'ISLANDE.
ciens livres de droit et les anciens livres d'his-
toire , les chants des scaldes et les sagfas. Quand
les livres imprimés lui ont manqué y il est enti^
en correspondance avec les étudians de Copen-
hague j afin de faire compulser les manuscrits
islandais qâi se trouvent à la Bibliothèque. Il a
classé chaque mot dans ses différentes, afiftcep*
tions; chaque acception est justifiée par une
citation , et chaque citation accompagnée d'une
note indiqjiant le livre , la page où elle a été
prise, le sens qu'elle doit avoir. J'ai vu dans la
demeure de M. Sc}iieving à Besesstad Fimmense
quantité de matériaux qu'il a amïissés pour
faire son dictionnaire , et je lui ai demandé s'il
ne pensait pas à le publier bientôt. « Hélas ! non,
m'a-t-il dit; plus j'avance, plus je "^ois ce qui
me manque pour arriven au but que je voulais
atteindre. Quand j'ai entrepris cette longue
tâche , je croyais avoir fini au bout de dix ans.
Maintenant , je ne m'impose plus aucune limite.
Je travaillerai tant que je vivrai.» Et, sans
cesse, il revient sur ce qu'il a déjà fait, et, sans
cesse, il recommence ses recherches, heureux
Biorn, publié par Rask y a vol. io-4« » Copenhague , 1814. H est en-
core très fiintif et très înoomplet.
UTTRES Sun LlSLàNDE. gO
diaccroitre sa nomenclature, heureux de trou-
ver un nouveau mot et une nouvelle acception ,
heureux des devoirs qu'il remplit, et des iastans
de loisir qui lui permettent de reprendre ses
études Êivotîtes. La science n'a pas eu souvent
un disciple aussi dévoué , soumis à un travail
ailssi exempt d'ambition.
Le temps des étudesl^ Besesstad dufe de cinq
à six ans. Les élèves ne sortent de là qu'après
avoir subi un examen. Les uns peuvent devenir
immédiatement prêtres , mais ceux qui se des-
tinent à la médecine ou à la jurisprudence sont
bbligés d'aller étudier à l'université de Copen-
hague (j). Il y a, en Islande, un médecin géné-
ral nommé par le gouvernement , et cinq autres
médecins placés dans les différeus districts. Le
médecin général est M. Thorsteinsson, qui a fait
longtemps pour M. Arago des observations Aie-
teorologiques. C'est un homme aussi distingué
par la noblesse de son caractère que par la va-
(x) Il 7 avait autrefois en Islande un usage assez curieux. Les
élèves , en se présentant à l'université de Gopenhague , devaient avoir
un certificat du recteur de Técole latine de Hoolum ou de Skalbolt ,
attestant leur capacité. Si , par suite de leur premier examen , ils n*é-
taient pas reços, on mettait le recteur à Tameode.
n
M LETTEE8 SUE VI8UNDÉ.
riétéde ses connaissances. Il>eçoit i,8oo frânits
par an, à charge de traiter gratuitement 4es
malades pauvres, Les autres médecins reçoivent
900 francs, et doivent également prêter leur
secours à tous ceux qui le réclament.
Les jeunes Islandais qui entrent à l'université*
de Copenhague jouissent de plusieurs privilè-
ges. Ils h/ibitent une. maison fondée par Chris-
tian VI; et s'ils subissent d'une manière satis-
faisante leur premiei^ examen , on leur donne
tous les mois une gratification Se 3o à 4ofr. (i)J
Aussi le nombre des élèves augmente continuel-
lement. Chaque année , l'université renvoie dans^
leur patrie quelques-uns de ses disciples; et,
chaque année , une nouvelle colonie retourne à
Yalma mater^ et s'instruit à ses leçons. C'est à
•
ceux qui ont étudié à Copenhague que Tçn ré-
serve les fonctions de magistrat , les places de
sysselmand, et les meilleurs presbytères. Tous
reviennent comme ceux qu'on appelait autrefois
les clercs de Paris ^ avec le parfum de la science
(1) En 1759 , Frédéric Vordonna qae cbaque apnée deux élèves de'
Hoolam et de Skalholt Tiendraient, aux frais de Tétat , finir leur éda^
cation dam «ne université de Danemark. Cette ordonnance n'est plor
en vigueur.
y
LETTRES SUR LISLAH ])E. 94
et les fleurs du voyage. Tous répandent dans
leur pays de nouvelles idées. Ils ont échangé la
casaque de vadmal contre rHabit européen , et
les coutumes encore grossières du bcer contre
les.habitudes^plus élégantes des grandes villes.
Peu à peu leur exemple gagne ceux qui les en-
tourent , et la civilisation s'insinue au cœur de
la vieille Islande *par le' côté littéraire , par le
côté poétique. Le christianisme a détruit les pra-
tiques sauvages des farouches enfans d'Odin , et
la civilisation achève d'éclairer leurs descendans
et d'adoucir l'âpreté de leurs mœurs.
.. "t
IV.
DÉ0OUYBRTE DE L'ISLANDE.
Les Scandinaves étaient , comme on sait , d'in-
trépides navigateurs. Ils n'avaient ni le sextant,
ni l'astrolabe , ni la boussole ; ils n'avaient pas
appris à mesurer la hauteur du soleil pour con-
naître leur latitude , ni à pointer une carte pour
déterminer leur distance. Mais ils se jetaient
dans leur bateau, la rame à la main, et s'en
allaient , comme des oiseaux de mer, chercher
94 LETTRES SUE L'ISLANDE.
ta
la côte lointaine. Souvent la vague orageuse
leur servit de guide , et la tempête les condij^sit
au lieu où ils voulaient aborder. Cependant^ nu
VIII® «siècle , Beda (i) avait signalé de jjouveau
cette île de Thulé, dont le nom Se trouve. dans
l'histoire de Pline, dans les vers de Virgile (2).
Cent ans plus tard , le moine Dicuil la dépeignait
non plus d'après de vagues conjectures , mais
d'après des notions positives. Des Islandais y
avaient aborde, àeB moines y avaient séjourné
depuis le mois de février jusqu'au mois d'août,
et l'on retrouva leurs «vestiges. L'Islande était
connue d'un autre peuple de marins; et les
Norvégiens, qui avaient déjà exploré tant d» ri-
vages, ne la connaissaient pas encore. Le hasard,
qui les avait conduits sur des côtes étrangères ,
fut encore cette fois ley pilote. L'orage les jeta
sur cette terre de volcans et d'orage.
Un pirate , nommé Nadodd s'en aHait de Nor*
(2) ^eda mourut TersPannée 735 ou 788. Son livré: De natura
rerum et ratîoné (emporum, fut idiprittié à Cologne en 1737.
(a)lln*est goèi*e..viiiisemblabIe que cette tt^ima Thûbe^ mentionnée
paf les auteurs anciens, soit Tlslande; mais comme les écrivains du nord
ont souvent invoqué ce témoignage, nous ne pouvions guère le passer
sous silence.
LETTRES SCÊL VISLAUDB. M
vége aipt Iles Ferœ (i). Un coup de vent le fie
dévier de sa route et l'emporta au nord. Il se
croyait perdu au milieu de l'Océan; il aperçut
la côte. Lui et ses compagnons amarrent le na-
vire ^prennent leurs armes, descendent à terre,
et les voilà de marcher à travers les champs de
lave ; ik promènent leurs regards autour d'eux ,
et n'aperçoivent aucune trace humaine. Ib
prêtent l'oreille et «n'entendent aucun bruit. Ils
montent sur une colline élevée , et ne Voient ni
fumée ni ha)>itation. L'Islande attendait sa co-
lonie d'émigrés y et elle était <}ésette. Nadodd y
resta jusqu'en automne. Alors le ciel se couvrit
de nuages , Ja neige tomba sttt^'les montagnes ,
et , en partant, il nomma la terre qu'il venait de
découvrir : Terre de Neige ( Snœland ) (a).
Ceci se passait en 86 1. Trois ans après, un
Suédois , appelé Gardas , entreprit un voyage
aUx Hébrides pour y recueillir un héritage : il fut
(i) Je me sera ici d'une expression consacrée par l'usage, tout en
protestant contre un de ces abus de langage qui se représentent fré-
quemment parmi nous. Le mot <e à la fin de Fer, signifie ili. Ainsi,
eïi disant les iles Ferœ , nous faîsoiis le plus Complet pléonasme qu'il
soit possible dUmaginer. Il en est de même de Jersey et de Guernesey :
la particule ey est islandaise et signifie aussi ile*
(a) Landnama bok.
96 LETTBES SUR L'ISLANDE.
surpris comme Nadodd par une tempête , et jeté
sur les rives d'Islande. Il demeura , pendant
l'hiver, à Husavik , et, à son retour, loua beau*
coup le pays qu'il avait vu ( i ).
Il n'en fallait pas tant pour séduire l'esprit
aventurier des hommes du nord. U suffisait de
dire qu'on avait découvert une nouvelle contrée.
Qu elle fut riche ou pauvre , n'importe , ils vou-
laient la voir. En 864 j dans une maison norvé-
gienne, le sang du sacri^ce coulait sur l'autel
des dieux Scandinaves, un piraté, enthousiasmé
par tout ce que l'on racontait de l'Islande , se
préparait à aller visiter cette terre lointaine.
C'était Flocki. Ili9.vait voulu se rendre les divi-
nités propices par des prières publiques ; et il
consacrait il Odin trois corbeaux, qui devaient,
à défaut de boussole , le guider dans son excur-
sion. Peut-être avait-il entendu conter l'histoire
de Noé dans son arche ; peut-être était-ce alors
un moyen employé par plusieurs navigateurs.
Quand il eut doublé les îles Ferœ, Flocki lâcha le
premier de ses corbeaux , qui, ne se souciant
pas sans doute d'entreprendre un voyage de
(x) Landnama bok.
LETTRES S0K IISLÂNDE. 97
*
découverte, s'en retourna tnanquilletnent au
lieu *d'oii il était parti. Peu après , il lâcha le
second , qui s'élança dans les airs , tournoya au-
dessus du navire , et revint lâchement se poser
sur sa cage, effrayé de cette immensité d'eau.
Enfin Flocki lâcha le troisième; et celui-ci, comme
pour venger Thonneur de sa race , s'en alla har-
diment vers le nord; le vaisseau le suivit et
aborda à Reykianes. Nadodd avait vu en au-
tomne les montagnes couvertes de neige, Flocki
les trouva au printemps couvertes de glace y et
donna au pays le nom qui lui est resté Terre
de glace (Island) (i). Il revint, l'été sui-
vant en Norvège, et dépeignit, comme il les>
avait vus , ces champs arides , ces volcans en-
flammés , ces montagnes sauvages de l'Islande.
Mais un de ses compagnons raconta au peuple
crédule que c'était un pays charmant, où le sol
était sans cesse couvert de fruits , où le beurre
découlait des rochers.
Dans ce temps-là, Harald aux beaux cheveux
régnait en Norvège : il avait succédé à son père
à l'âge de dix ans (a). Son royaume n'était d'a-
(x) Landnama bok.
(a) Saga à^Olaf Trfggvason , tom. I.
•-/
98 JSETTKES SUE VlSLAmUE.
bord qu'une de ces étroites principautés, comme
il y en avait eu un grand nombre en Suède et en
Danemark. Mais il avait l'ame ambitieuse , et
il était ; dit la saga, grand, fort, courageux et
habile (i). Dans son audace et sa jeunesse,
quand il eut mesuré son domaine de prince , il
se sentit à l'étroit et rêva guerre et conquêtes :
une femme acheva de lui donner l'impulsion.
Cette femme était Gyda , fille du roi Eirik. Hat:ald
l'avait envoyé demander en mariage ; mais la
fière Gyda répondit qu'elle ne se sentait aucune-
ment tentée d'épouser un si petit roi (2) , et que
s'il voulait être aimé d'elle, il fallait qu'il lui
donnât à partager, non pas sa pauvre couronne
de prince, mais la couronne de Norvège.
Quand les ambassadeurs de Haratd vinrent
lui rendre compte de leur mission, il applaudit
aux paroles de la jeune fille , et jura de ne pas
couper sa chevelure , de ne pas la peigner avant
que d'avoir soumis toute la contrée à son pou-
voir. Ainsi entraîné par ses désirs ambitieux et
(i) Saga tTOlaf Triggposon^ tom. I.
(a) Le tente islandais est plus expressif. « Hun svarar at hun vill
eigi spilla meydomi sinum til tbess at eiga thann kooung eigi Lefir
meira enn nokkur filki tU Forrada. » {Saga dfOla/Trjggvason, tom. I.)
LETTRES SUR L'ISLA]S;DE. 90
ses rêveç d'amour, il déclara la guerre à ses voi-
sins , les subjugua l'un après l'autre , et envahit
leur principauté. Bientôt son armée devint si
nombreuse, soii nom si redoutable, que pas un
de ses anciens rivaux n'osa lui résister. ^ étendit
soii bras de fer sur toute la Norvège; et celle qui,
peu d'années auparavant, semblait prendre en
pitié sa destinée obscure, vint lui tendre la main
sur le champ de bataille, et le salua roi. Mais il
avait conquis ses peuples par la force, et sur sa
route il n'avait semé que la haine et le méconten-
tement. Dès hommes, qui avaient été ses égaux,
gémissaient de le nommer leur souverain; des
familles puissantes s'indignaient de se courber
•
devant lui : elles cédaient à sa volonté , mais en
cherchant autour d'elles le moyen de recouvrer
leur indépendance. Alors Flocki explorait l'Is-
lande , et l'île lointaine , l'île déserte, leur apparut
comme un dernier refuge. Le pays était pauvre ,
disait-on, mais il n'avait point de maître ; et l'aris-
tocratie norvégienne, froissée dans ses intérêts,
humiliée dans son orgueil, s'en alla chercher les
landes arides dont on lui avait parlé , heureuse
de reprendre sa liberté, heureuse de mettre
entre elle. et son despote l'immense espace des
mers.
100 LETTRES SUR L'ISLANDE.
Les deux premiers colons dislande , Ingolfr
et Leifr, surnommé plus tardlliorleifr, avaient
encore un autre motif de s'expatrier. Ils s'étaient
attiré , par un double meurtre ^ la haine d'une
famille nombreuse, et ils fuyaient autant pour
éviter sa vengeance que pour échapper à la do-
mination de Harald. Leur première émigration
date de 870 (i). Mais ce n'était, en quelque
sorte, qu'un voyage d'essai , une reconnaissance
de pays. Ils abordent en Islande et y passent
l'hiver. Au printemps , Hiorleifr s'en va guerroyer
en Islande , Ingolfr retourne en Norvège. Un an
après ils se rejoignent, et cette fois se disposent
à partir pour long-temps. Ingolfr offre un sacri-
fice aux dieux, et consulte les oracles Scandi-
naves qui lui indiquent la route dislande. Hior-
leifr, qui peut-être avait reçu , dans son dernier
voyage, quelques notions du christianisme,
refusa de sacrifier, et accepta pour oracle la pa-
role de son ami. Ils s'embarquent emportant
avec eux tout ce qu'ils possédaient , et parmi
ses richesses de corsaire , Ingolfr avait placé ses
dieux pénates. A quelque distance de la côte,
(i)Laxidaamabok.
LETTRES SUR LlSLÂITDE. 101
ils se séparent. Hiorleifr s'en va k/ l'est. Ingolfr,
avec son esprit superstitieux, jette k la mer ses
idoles , promettant d'aborder là où elles abor-
deront. Mai^ le vent l'entraîna d'un autre côté ,
et il débarqua à l'ouest de la côte , dans un en-
m
droit qui a conservé son nom et qui s'appelle
encore aujourd'hui: Ingolfs hœfdi (promon-
toire dlngolfr). En arrivant, Hiorleifr s'était
bâti une demeure, et avait essayé de labourer
la terre; mais il fut assassiné par des esclaves
irlandais qu'il avait amenés avec lui. En appre-
nant G^tte nouvelle, son compagnon d'armes
s'écria avec sa foi de païen : « C'est un grand
malheur pour un homme comme celui-là de
mourir de la main d'un esclave ; mais tel est le
sort de ceux qui ne veulent pas sacrifier aux
dieux (i). » Après cette oraison funèbre, il
poursuivit les meurtriers , les atteignit aux îles
Westmann , et les massacra. De là vient le nom
des îles Westmann. Cependant jl s'était mis à la
recherche de ses dieux pénates, et, après de
longues perquisitions, il les découvrit auprès
de Reykiavik. Il éleva sa demeure sur le rivage
(i) LaDdnama bok.
103 X£TTRES SUR L*IS^m)E.
OÙ la mer les avait jetés, et, "de pirate qu'il
était, il devint laboureur et pêcheur, Peu à peu
d'autres familles norvégiennes le suivirqiit, et
s'en allèrent habiter diverses parties dQ l'île, ^u
bout de soixante ans, l'Islande e'tait presque en-
tièrement occupée, et le nombre des émigrés
devint si grand, que le roi Harald, craignant
de voir son pays se dépeupler, imposa une
amende de cinq onces d'argent sur toi}s ceux qui
voulaient partir.
Ces émigrés étaient, pour la plupart, des
hommes de famille noble, qui exerçaieqt dans
leur pays un certain droit de souveraineté. Ils.
emmienaient aveceux tous ceux qu'ils avaienteus
autrefois sous leur doiftination, ils fuyaient le
despotisme de leur roi, et redevenaient libres en
posant le pied sur le navire ; mais leurs esclaves
restaient esclaves. Lorsqu'ils débarquaient sur
la côte d'Islande, le chef de la tribu prenait un
tison enflammé et parcourait le pays. Toute la
terre qu'il enlaçait dans ce cercle de feu lui
appartenait, et il la distribuait comme une terre
de conquête à ses vassaux. Puis une fois le par-
tage fait, il se retranchait avec ses serfs dans son
domaine, et vivait comme un seigneur suaçerain.
WtTBXS SUR LlSUflDE. i6e
S'il voulait téoter une excursion maritime/ ses
vassaux étaient obligés de répondre à son appel;
s'il avait une guerre, ses vassaux devaiept le
soutenir. C'était la féodalité norvégienne j^moins
lo roi qui la gênait; c'était Faristocratie des
hauts barons de France» appliquée à une race de
pirates y à un peuple de pécheurs. Quelques-uns
d'entre eux bâtissaient un> temple j et prenaient
le titre de godi. Ils étaient tout à la fois magis-
trats et pontifes. On les appelait comme juges
dans les causes difficiles. On prétait serment sur
Fanneau qu'ils portaient à leur doigt , et chaque
femille leur payait un tribut religieux.
Tous ces chefs de tribu vivaient à l'écart,
maîtres dans leur domaine , jaloux de leur pou*
voir, et indépendans l'mi de l'autre. Mais sou»
vent ils se regardaient d'un œil d'envie. Dans
leur humeur belliqueuse, la moindre contesta*
tion provoquait une guerre , la plus légère étin-
celle amenait un incendie. Ils avaient rapporté
de leur terre natale l'amour des combats. Ils
s'asseyaient à table appuyés sur leur * hache
d'armes , et dormaient sur leur glaive. Au pre-
mier cri d'alarme , on les voyait monter à che-
val', et ils s'en allaient piller et brûler la demeure
104 I.ETT&ES SUR L'ISLANDE.
de leurs voisins. Quand la discorde s'était ainsi
jetée entre eux , c'étaient , de part et d'autre^ des
provQcations continuelles et des représailles sans
fin. Il n'y avait point de loi pour les punir, point
de pouvoir pour les maîtriser, et llslaude dé-
vastée leur demandait en vain merci. Ces guerres
désastreuses firent sentir la nécessité d'une or-
ganisation générale qui donnât une sorte d'u-
nité à tant d'élémens disparates , et mît un frein
à l'ambition de tant de familles rivales l'une de
l'autre. '
Un Islandais, Uffliot , partit pour la Norvège
avec la mission d'étudier les lois en usage et de
les rapporter dans son pays. 11 suivit pendant
trois ans les leçons de Thorleif , surnommé le
Sage, et s'en revint avec un code qui, en 928,
fut adopté à l'Âlthing, non sans quelque con-
testation. C'est le code connu sous le nom de
Gràgas (i). L'Islande fiit divisée en quatre
parties , d'après les quatre points cardinaux , et
subdivisée en douze districts. Chaque district
avait son tribunal, ses réunions particulières;
(x) On en a publié i Copenhague une belle édition en a vol. in-4®,
avec la traduction latine, et il existe sucoe .recueil un très bon oom-
nantaire de SeUcgd.
LETTRES SUE L'ISLÀIQ)E. 105
mais la nation tenait toutes les années une diète
solennelle à Thingvalla. L'assemblée était pré-
sidée par les douze représentans des districts j^ ^t
au-dessus d'eux s'élevait le chef judiciaire élu par
le peuple et proclamé homme de la loi. Glétait
bien l'homme de la loi , car, à une époque où elle,
n'était pas encore éft^rite, il devait la savoir litté-
ralement /?ar cœur, et la répéter chaque année
aux diverses tribus. Pendant deux cents ans, ce
code primitif se perpétua ainsi par le souvenir et
par la parole. Mais les Islandais, qui le gardaient
si fidèlement dans leurs traditions, ne se fai-
saient pas scrupule de le transgresser chaque
fois qu'il condamnait leurs projets de ven-
geance. Souvent la voix conciliatrice des juges
fut méconnue, et la sentence du logmadrétouffée
par des cris de guerre et des vociférations
haineuses. Les chefs de cohorte s'en allaient
à leur diète le glaive à la main, comme les
Hongrois; quand la discussion légale ne leur
donnait pas gain de cause , ils avaient recours à
là force, et le roc sacré, le logberg^ du haut du-
quel le législateur rendait ses oracles, devenait
le théâtre sanglant de leurs combats.
Telle fut l'Islande pendant près de quatre
iQA lETTR]eS SUE 1*|SLA]S1>S!.
sîfcle^y et le christianisme lui-même, avec ses
pieux symboles et ses paroles mis6riçordieu&eSy
ne put adoucir qu'après ^ longues résistances
Iw passions'violehtea de cette race de cpi^saires»
' Déjà leDaneniarlq la Suéde, la Norvège, avaient
^abjuré le culte dç leurs pncietis dieux, et ris-^
,1âtida Ib conservait en^pre. Plus d'une fois l'E-
vangile lui avait été annoncé, el elle ne l'a'i^t
' pas entendu : le» hblocâvstes de s^ng plaisaient
trop à l'imagination de ces hommes* de f[uerre
pour qu'ils consentissent si vite à y renoncer , et
le di^u Tbûr, avec son marteau, emblème
dé la force, était bien le* dieu qu'ils devai^it
adorer. Le premier qui essaya de les arracher à
leur idolâtrie était un Irlandais envoyé par saint
Patrice. Il fit quelques prédications, et bâtit
une église dédiée à saint Colomban. Après lui
vint une fomme de la même nation , qui intro-
duisit la vie chrétienne au milieu du paganisme
Scandinave , et fit poser des crqix au dessus de
plusieurs montagnes. Les Islandais respectèrent
ces croix, quelques<>uns firent de saint Colom-
j^an un héros , et lui donnèrent: une place hono«
rable dans le Yalhalla , mais voilà tout ce que
produisit le zèle des missionnaires irlandais.
■ LETTEES SUR L'ISLANBE.^ i^
Bientôt pourtant une voix plus hardie et plus
opiniâtre se fit çntendre: c'était celle d'uuJs-
landaisy celle de Thorvaldr le voyageur (i). U
avaitfété l;)aptisé par l'évéque Frédéric de Saxe ,
et il amena l'évéque avec lui pour prêcher le
christiaJ9isme dans son pays. Mais il avait Ibpg-
temps guerroyé sur les côtes étrangères, et il se
souvenait trop de son ancien métier de soldats
La parole était pour lui un moyen d'action trop
faible et trop lent ; il eût voulu convertir l'Is-
lande par le fer et par le sang. Ses sermons, res-
semblaient à des cris de colère, et si on liû
faisait une injure , il sentait bouillonner tout Ison
sang de pirate. Un jour, deux poètes islandais
avaient improvisé contre lui une épigramme, il
désespéra de leur salut , et les tua comme deux
mécréans. Une autre fois , il apprit qu'un de ses
ennemis se trouvait non loin de lui : c'était aussi
un païen intraitable qui n'avait pas voulu prêter
l'oreille à ses prédications. Il le tua pour en
avoir plus tôt fini. Le digne évêque n'eut pas le
courage de suivre plus long-temps un tel com-
pagnon ; il retourna dans son église de Saxe et
(x) Le mot vidfœAa signifie plus que Toyageur. Il serait mieux
rtnda per le mot latin peregnnator.
108 . LETTRES SUR L1SLA;NDE.
mourut sakitement.' Quant à Thorvaldr, après
avoir porté son rude prosélytisme à travers
toute l'Islande, il sentit renaître en lui le goût
des voyages lointains. Il s'en alla en Grèce, en
Syrie, à Constantinople et à Jérusalem. Puis , il
s'arrêta en Russie , et fonda un couvent , où il
mourut.
' Après lui vint Thangbrandr, envoyé par le
roi Olaf Tryggvason. C'était un homme de la
même trempe que Thorvaldr. D'une main il
tenait la croix évangélique , mais de l'autre il
tenait le glaive. Il ne reculait ni devant un
meurtre ni devant une bataille , et il savait éga-
lement discuter avec les pontifes païens et lutter
avec les berserkirs. Malgré tant de zèle et tant
de courage, il ne put vaincre l'obstination des
Islandais, et s'en retourna en^Norvége. Mais le
roi Olaf renvoya deux autres missionnaires.
Ceux-ci tâchèrent d'agir sur l'esprit du peuple
par les cérémonies religieuses, et ils réussirent.
Les prêtres catholiques parurent à l'assemblée
du Thing avec leurs blancs surplis et leurs
longues chasubles ; l'encensoir balancé par une
main d'enfant exhala ses parfums, et la cloche
répandit dans les airs ses sons plaintifs et har-
LETTRES SUR L'ISLANDE. M9
monieux. C'est une belle page à ajouter à ces
admirables pages que M. de Chateaubriand a
écrites sur la cloche dans sonGénie du christia^
nUme. La foule s'émut à l'aspect de cette solen-
nité religieuse, et plusieurs hommes qui étaient
restés inébranlables à la colère de Thorvaldr et
aux sermons de Thangbrandr s'inclinèrent, par.
un mouvement involontaire , devant le prêtre
qui s'avançait ainsi précédé de la croix. Puis »
les'leçons évangéliques, répétées tant de fois, s'é-
taient pourtant insinuées dans quelques esprits;
puis, le roi Olaf, qui était puissant, menaçait
l'Islande de toute sa colère, si elle refusait d'en-
tendre la parole des nouveaux missionnaires ,
et enfin une voix s'éleva pour proposer l'adop-
tion du christianisme. Mais, à ces mots, les vieux
Scandinaves sentirent se ranimer toute leur fer-
veur païenne , et l'assemblée se divisa en deux
parties , l'un tout disposé à accueillir la nouvelle
loi, l'autre bien résolu à défendre l'ancien culte.
Dans cet état de crise, on allait, comme de cou-
tume , résoudre la question par un combat , on
allait s'entretuer pour savoir qui l'on devait
adorer, du Christ ou d'Odin. Un Islandais^
plus sage que les autres, demanda si l'on ne
110 LETTRES SUR L'ISLANDE.
*
pourrait pas suspendre encore les hostilités ,
et faire trancher la difficulté par dés arbitres.
Sa proffosition fut écoutée , et chaque parti
nomma ses juges. Mais les missionnaires catho-
liques gagnèrent, pour trois marcs d*argent,
Thorgeir, le plus influent et le plus intraitable
païen. Le lendemain, Thorgeir s'avança au mi-
lieu de la foule , et après avoir cherché à démon-
trer combien ces divisions de parti portaient 3e
préjudice à la république, il s'écria : « Vous tous
qui nà'écoutez, accepterez-vous la religion que
je vais vous proposer ?»Les païens, qui le regar-
daient comme le plus intrépide défenseur de
leur croyance, répondirent qu'ils l'accepte-
raient ; et les chrétiens, qui étaient dans le secret
de la transaction faite avec lui, répondirent de
r
même. Alors Thorgeir proclama la religion
chrétienne, et, malgré les cris d'étonnement et
les plaintes de ses anciens partisans^ elle fut
adoptée. • ^
De cette époque date pour l'Islande une nou-
velle ère de science et de poésie. Elle eut des
écoles, des prêtres instruits, des voyageurs
célèbres , mais elle n'eut pas le repos. Ni la loi
politique ni la loi religieuse ne pouvaient domp-
LETTEES Sun L'ISLANBE* lit
ter Fal&bition de ses principales famiUes. Au
commencement du ix* siècle, une nouvelle
guerre s'alhime entre elles , plus longue, plus
terrible, plus acharnée que jamais.On vit alors
des chefs de parti s'en aller au Thing avec une
troupe de treize cents hommes. Ils traversaient
lé pays comme un fléau, tantôt longeant Us
côtes avec leurs navires, tantôt s'avançant au
milieu de% habitations à main armée, et se
frayant leur route par le meurtre et Fhicendie,
Quand ils $e rencontraient, ce n'était plus
comme autrefois des escarmouches d'un mo-
ment ; c'étaient des batailles sanglantes qui du-
raient tout un jour, et souvent recommençaient .
le lendemain. Quelquefois ils se trompaient l'un
l'autre par une paix simulée , et à peine avaient-
ils quitté l'Althpag qu'on entendait déjà retentir
le cri de guerre. S'ils venaient à succomber, les
hostilités recommençaient sous une nouvelle
bannière, avec un nouveau chef. Dans leur
testament de mort, ils léguaient pour héritage
à leurs fils une bataille inachevée, une vengeance
incomplète, et leurs fils n'étaient que trop fi-
dèles à remplir ce mandat. Tous les principaux
habitans du pays périrent dans ces batailles.
lia LETTRES SUR MSLANDE.
Toute la puisspnte famille des Stiirles s'entre-
détruisit ell6*méine. Snorri Sturleson , le plus
grand écrivais de llslande, fut massacré à
Reykholt par la haine de ses ennemis , et par
l'ordre du roi Hakon. Quand ses grands hommes
furent morts , la république islandaise mourut
^lle-méme. Elle perdit en un jour son nom de
république et son indépendance dont elle était
si fière. Depuis long-temps les rois de Norvège
avaient essayé de la soumettre à leur pouvoir.
\l leur semblait que cette terre , peuplée par la
Norvège, devait leur appartenir; mais l'Islande
avait maintenu avec orgueil sa liberté. Les lon-
gues guerres oligarchiques anéantirent toute sa
résolution. Elle était faible et épuisée, et elle
courba la tête sous le joug qui l'attendait: En
1262 y les trois grands districts dp nord j du sud
et de l'ouest se soumirent à la Norvège ;| en i a64
le district de l'est suivit leur exemple.
Dès ce moment, l'histoire politique d'Islande
a cessé d'être. L'Islande n'est plus qu'une pro-
vince norvégienne qui accepte les ordonnances
qu'on lui impose, qui, en i387, se réunit au
Danemark , et qui attend chaque année du roi
qui la gouverne son tarif de commerce et son
il
« IfiTTRES SUJl L'ISLiNDE. .^ 113
f • • • *
* tdtri de rifilande à faire,** c'est celle d^tobs les
ttaip: q^ l'ont traversée san^ relàclyè , de tous ^
li^ tolCiaxis qui' ont déchirè^ ses entrailles , de
^ tôtat^.ies mâl^^dies qui oii^t décimé sa popula-
yXsm. Çelle-rlà eût triste ef on la lit avec douleur
^Idans &és.monta^ës' inhabitées, au milieu de ses
« •hsÂQps de lave. Vf iôi ses éphémérides de quel- .«
A due^ siècles. Où eii ttouvejrait-on de semblables ?
^'v3oa, : ÉrupRon deVolcan-
.'T 366.» Les glyo^ du Groenland entourent
>,•'.* nie , ertout périt par le froid.
1 3(^8/ Tren^Ueméht de terre. .
.. i3ii. Eruption de vplcan.
§ 1339. Tir^mblement de terre. — irruption
de^ volcan. . *
ïjl^i. Er nation de volcan.
r^ffi. Értptiôn ^e volcan.
1 35b. Éruption de volcan,
.1357. TÉruptign ^e volcan. .
i36o. Éruption de volcan.
1 3^2. TÉruption de volcan.
iSqo. Éruption de volcan.'
1 402' La peste noire enlève les deux tiers
des habitans.
8
114 ^ LETTRES SUR L'ISLANDE.
1419- lûvasion des corsaires anglais' qui pil-
'lent et ravagent le pays.
14^3. Nouvelle invasion non moui^ cruelle
que la première, v "
1490. Épidémie. , " .
* i582. Éruption de volcan. ♦
1 583. Érupt^pn âe volcan'.
1616. Invasion des corsaires aîgérieni. •
1 695. Glaces flottantes.
1707. Épidfémie qui enlève lè quart de la
population.
• 1716. Éruption de volcan. * • "
1 7 1 7. Éruption âe volcan.
l'-y'ao. * Éruption de volcan. ♦
1753. Famine.
1755. Éruption de vofcan- ^ , '' *
1766. Éruption de vqlcari.
1783. Éruption de' volcan. -
Famine. * • *
Ajoutez à cela rindifference dU gouvernement
qui entendit d'une oreille distraite les plaintes
de l'Islande, et n'y repondit pas. Ajoutez le
monopole du commerce , le monopole infôme
qui y pendant deux siècles , enleva à ce malheu-
Épi4<
emie.
LETTRES SlTK L'ISBANDE.^ 115
« <• ^41
reux pays tQut ce que les vc^cans, les pirates,
les rigaeurs du cltpaat^t las tremblemens de
terre ne lui avaient pa» enlevé. Ajoutez les que-,
■^ relies des gouverneurs avec les évêques, les
■divisions intestines , et vcîus aurez une idée de
tout ce que cette terre d'Irlande a eu à souffrir,
* et vous aimerez peut-être ce peuple ferme et
patient qui à supporté ftnt de désastres et n'a
- .point déserté son «pay».
Depvis la fin du siècle dernier les volcans
• t^orjneùtdaos le flanc de% montagnes', le mo-
nopôle' du comrmerce a été aboli, et le gouver-
» nernent danois a compris qu'il y allait de son
^u\firêt de protéger etade soutenir i'}slandé'; mais
^ rien ne permet d'espéjrerquelepays redevienne
jamais aussi puissant qu'il l'a été. Il y a eu autre-
fois des- familles riches en Islande, et mainte-
nait i\ n'y en a pluâ. Il y a eu 100,000 habitans,
.et maintenant la popufation ne s'élève pas à
jJus de So,ooo. L'île est pourtant plus grande
. que le Danemark et le Holstein , et presque
aussi grande que la Prusse. En Russie, on
compte 80,000 habitans par mille carré, en
Norvège io5, en Suède 219, en Islande 34*
■l *
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" . ^ LES SCAIiDES.
».
•
Les scaldes sont les bardes du nord. Comme
Içs poètes celtiques et les rhapsodes grecs , ils ont
célébré les dieux et les héros. Comme les auteurs
des romances espagnols, ik ont chanté la gloire
et les combats. Comme Virgile , ils ont eu leu^s
Mécène; comme Pétrarque, ils sont souvent en-
trés dans le conseil des rois. Comme les Minne-
singer , ils s'enorgueillissaient de leur naissance
et Marchaient de pair avec les jarl et les princes.
•
t
9
118 LETTEBiSUirL'ISfÀNDE..
«
Comme Taillefer, le trouvère normancl, et Veit-
Weber, le soldat suisse .Ifs assistaient eux-mêmes
aux batailles qu'ils devaient ch^ntje^y et combat-
«
taient au* premier rang. * . '
La poésie des Scandinaves remonfe comme
leur histoire jusqu'à la migration des peuples
* d'Asie y et se perd dans des récits obscu^ et
des traditions fabuleuses. Ce$ peuples, qtlè Ton- .
a si long-temps 'appelés barbares, sont pour- .
' tant venus dans }e nord aftrec*des chaiîts, et
comme les Indiens et les Grecs , ils ont tknt de
vénération pour la poésie , q\i'ils l'attribuent à
un dieu , et/ peuvent dire comme Ovide : .\ * '
»
Est deus in nobis , et sunt CjpmiDercia cœli;
Sedibus aetheriis spiritus ille* venit .
La fable qu^ili^ racontent pour expliquer cette
origine est grossière, mais caractéristique, et
mérite d'être rapportée. * \
Il y avait autrefois un homme nommé Kvaser,
qui, par son intelligence et sa sagesse, s'était
élevé au ranff des dieux. Deux nains, ialoux de
ses ta|ens , le tuèrent , recueillirent son sang
dans lui grand vase et le mêlèrent avec du miel.
Ce sang du sage ainsi mêlé avec le suc des
• . L£TTp:$ ^l€K riSLANQE. 119
• «Iv *
/iei^ I aisec l'œuVre inijiustrieus^ 46s a}>eilles ,
^eyipt la source poétiqj^e, Thippocrèiie de^
ScafijcHnaves. Quiconque pouvait y puiser se séu-
t^it àrinstant in^iré et pouvait laire résonner
hariqopieu^emétil: lâs cordas de l^ Jaarpe. Le
fk géant Suttung parvint à s'o^parer^e la poupe
de miœd^^ et il y attachait: un gr^^d prix , quoi*- •
qu'il p'en usât guette; il b dQni^a ^ garder à ^a •
'^lle Gunlqe4a, çt TenflbroMi dans une montagne.
Cepëiaidant , Odin qui était dieu e); qui av^it de
nombreuseï^ attribu,tions éprouvait une grapde
■ envieVd'y joindre encore la faculté poétique;
mais il fallait pour cela séduire Sutfung, et
Sifttifpg était un terrible* hofnme ; ni parolef»
flatteuses ni pro^messes ife pouvaient j'^Uenr
drirj i| gardait son trésor en vr/ii barbare/
pe voulapit p^s eu jouir l^i-^iéme ej ne vpulan^
pas Ta^^^nflonner aux autres. Odin quitta sa de«-
meu^e ^leste, çt vint, çoo^me Apollon chez
Admète, p{i?ser tout u^i été chez Suttung , prp*
nant soin fjes ^esti^qx, récol^^nt le foin , et ^^
demandant: poi^r toute récompense , après ses
longues joi^npes i^^ ^^^euryquequ^qu^sgou^tçy
de miel. Suttung les lui refusa impitoyable-
ment. Après cette dernière tentative i Odin dés-
i
120 JgarKt&lSgR L'ISIÀNDE.
espérant de vaincre l'obçtiq^tion du .géant a
recours à la nise; il se change en serpent , pé- '
nètre dans la mpntagne où est enfermée la coupe
poétique, s'approche, de Gunkeda, la flafte par
ses éloges y la £iscine par sou regard. La pauvre
Gunlœda fit comm§ Eve , eue crut aux parotes •
du serpent , et oublia la défense dç son {>ère. Oâin '
obtint la permission de boire trois fois ^ la coupe
de mioed^et à la troisième fois lei cruel avait tout*
bu. Alors ^il oublia les doux sermens qu'ilavait
murmurés le soir à l'oreille de Gunlœda, il laissa
la pauvre fille qu larmes et s'enfuit sous la forme
*
d'un aigle. Mais Suttung était un habile magi-
cien : il devina aussitôt le vol qui venait de lui
être fait et poursuivit le ravisseur. Déjà il était
•
près de l'atteintjre , déjà Odin tremblait d'es^pier
chèrement sa supercherie, quand tout à coup
lesases vinrent au-devant de lui pour le soutenir
et lui présentèrent une grande coupe, où il
rendit le miœd qu'il avait bu. Mais, dans le mou-
vement de frayeur que lui avait causé Suttung,
il en laissa aussi tomber une partie par terre (i). *
Celle-là appartient aux mauvais poètes, qui
(i) Par respect pour les poètes, j'adoucis ici Texpression textuelJe,
/»
LETTKBS SI311 LISLÂNBS. 121
n'ont besoin que de se baisser pour la voir;
Mais la coupe des dieux est conservée dans le
ciel y et les hommes de génie , les hommes vrai-
ment inspirés peuvent seuls y poser leurs lèvres.
C'est Odin qui la distribue à ses favoris; c'est
lui qui est le dieu de la poésie : a Maintmiant ,
dit TËdda*, le chant d^Odin est chanté, «kns la
salle d'Odin, près de la- salle d'pdin. Heureux
celui jqui^e chantai Hearëiix t^lui qu^ peut le
^re^Jiirej! IJeitréux eerut qui l'apprit ! peureux
"celui Qui l'entendit ! jr V • . ' * '
*.En rJ^^^tapt aux premiers te.mps dfts trois
•monarchies Scandinaves .'nous n'avons sur lerf
scaldes que des notions incomplètes ^^es^jFrag-
mens de Ijiôgraphie et des fragmens de. vers. Au.
VI' et au vn* siècle, ijis occupent déjà de temps à
autre une placé notable dans l'histoire, mais à •
partir du ix« jusqu'au xiii® siècle , ils se suivent
àans interruption l et l'on,' connaît très bien
leur nom, leur vie, leurs oeuvres. Le règne*
de Harald aux beaux cheveux fut l'âge d'or dos
scaldes. Cet homme ambitieux crut que, pour
donner plus de solennité à ses batailles , plus
d'éclat à ses conquétîes, il fallait qu'il s'entourât
^e poésie. Il réunit à sa cour les scaldes les plus
4
120 If^TTKJg^ JSm Js'Ï^XSlJfB, •
1
vantés; U se les 9^jtax^^ P^r^^? pr^ens ^ e}: tout
chantèrei^): S2|. gloirç et s^ j(^axipaj:iû)i. S^s jsuc^'
cçsseurs manifestèxent constaninsent )e même
■
goût. Quelque^uos d'eptre eujc, cprpme M^.
gnus-]^*^Qy iS^r^l^ Sig^r4ssoi^ faisaient dks^
vers ew- mêmes et çhéfiss^ieQ); Jia poésie.* Les •
scaBaf» r>jé9^èrei^( jjong-ibepips ^ Jlnterdfctîbi^
■ ■ . •
Ja^cée coflitire eux p^r [es py^s^onnaif es 'chcë-
tiens, p^/if-le-^ktf jçpQd?mn^it leurs sôuyenij^
mythologiques, et cependant il p^psa qu'U
convenait îi sa majesté de roi d'epi ^ypir plu- ♦
sieurs 4i ça cour. Ce fut }ui qui, les^onduis^pt
*un*jmir âur le chaipp de foi^aîJle, leur dit>
« Plafiez^you$ au premier rang , afin de chanter
. ce qu^ vpus aurez vu çt non ce que vous aure^
ent$nd(i rVsontér/» Mais peu à peu le çhristiar
ni^jtxiç s/insinu9 pli^s avant (jlans les esprits. Les
mœurs , les lois changèrent , et la poésiB c|es
scaJ/deS) fille d'Odin, s'éteignit avec le culte
d'Odin.
A la prendre d^u^s seç monumeM les plu^
apçiei^s, cetjte poésie est claire, sipaple., éïxer-
gique. £lle a tout le caractère des temps primi-
tifs et du vrai chant épique ; mais plus tard , I?^
sçaldes Taltérèrent; elle devint l'œuvre (dp tra-
*•
/
v^tI facj^çe pt des- Bea9x*e$prits» Au tefrips 4^
Bolf-Krage, elle est encore jeune et forte; elle
r^sGBwe hautement au milieu de la fople et dé-
^ei3i4 avec orgû^eil S^a nationalité Scandinave. .
Quatre siècles pjus tard , c'est une poésie vieille,
.viciée , prétentieuse , qui recherche avec aflfec«
fi^tipn\tes formes inusitées , et ^'enveloppe dans .
uif néologisme bizarre^, dans des métaphores
étranges, j^lors on^it des poètes qui redoutaient '
^'ptj-e populaires , et q^ , pour écjiapper à une
telle infortune 9 entremêlèrenf: leurs vers de
t4i)|:-de mots ^^nnois, écossais, anglo-saxons,
et dé tanj deâgures hyperboliques, que le peyple ♦'
renonça à les comprendre, et qu'ils devinrent
un obj^t d'étudç pour les gens les plus lettrés (i).
Cette poésie est restée si oçscure qu'à moins de
l'avoir long-temps analysée, les Islandais eux**
mêmes ne la conçoivent pas , et quand on est
(x) La poésie anglo-saxonne présente la même obscurit4, les
' mêmes affectations de style , le même goût pour les métaphores
Dans sa description du déluge , Cedmon emploie plus de trente sy-
nodymes différentes pour désigner rarche de Noê. « Les poètes anglo-
saxons, 4it M. Tumer, voulaient avoic le monopole du chant et des
avantages qui en résultaient. Pour cela ils rendirent leur style de plus
en plus difficile à comprendre, afin de le mettre hors de la portée du
vulgaire, et leur langue poétique fut tout-à-fait différente de la prose.»
History oftf^ Anglo-^axêns by Sharon Turn$r\ X. 3. p. 974,
^
s *
>
124 , ♦ tETTRES «UR MSLA»DÉ.
"* * parvenu-à eii pénétrer le sens , on eçt étonjié de
'. tous lesi raffinetnQps d'ait auxquels les scaldes
«avaient recours pour vo#er leur penspé. Hs,
' auraient feu honte dp se servir d*une langue qui
ressemblât à la langue .du peuple , à la langue '
vulgaire ^ et ils ont si Bien élaboré leurs vers ,
ù aiguisé leurs périodes et gonflé leurs ^métà-
b ^ phores , quUls ont laissé loin d'eux les ooncetti
italiens , lès phrase^ ampoulées de Dubartas eti
le mélange' hétérogène de la poésie de cour
allemand^. Je ne sache pas, dans aucun pays,
un poète qui redoute comme eux Téxpresâon
* nette , précise j el ^'inquiète autant d'employer
toujours Ja 'périphrase. S'ils parlent du ciel ,
c'est la couverture (^es montagnes.^ la maison
du soleil , le chemin des étoiles ; de la ter^e : c'est
là tille de la nuit, la chair d'Ymer, le vaisseau
. flottant sur les âges ; du feu : c'est le frère du
vent et l'ennemi des forêts; de l'or : c'est la lu-
mière de Teau, la larme de Freya, la dçnt de
pieu, le soleil et la lune. La mer est le sang
d'Ymer et l'anneau du globe ; la tête est la de-
meure du cerveau , le champ des cheveux ; le
sang est le lac des blessures et le vin des oiseaux
de proie. Ajoutez, à cela des expressions équi-
\^
4
* •
thZTTMS SUR L'IÀLWfDE. • 125
m
voques dont ils se servant j^ivec une sorte de
prédilection. Le même mot signifie : nieç et che-
val j vaisseau et'bbucUe«; feu et épôe ; aigle et •
loup. LoAqu ils eippjoient» ces joeutions do«-
teuses ils joignent à l'une des deux ^acceptions
qu'elles renferment toutes les épithètes qui ne
s'appliquem^e):)t qu'à l'autre. *. Ainsi ils disent
également : l'épétil, brûlante 7 ^t le feu, aigu; le
vaisseau d'acier et le ^ucKèr rapide ; Je loup '
aux larges ailes.et l'aigle au pwl roux.
• Pu reste", ife avaient tin grand noipbrd de
licences po^iqùes, ils pouvaient âtipprim^r^
ajouter, contracter plusieurs, lettres* dans un
mot: Ils eniployoient les tropes : l'.épenthèse ,
la-syncùpe, la métQliymie,.Tellipse, cq^me ^
s'il^' eussent été à l'école de Dumarsais , ,et ils
ayaieûtf.tout à la fois le vers métrique des an- ^
■ • »
ci^s/ le v,ers saiolto des Italiens, ie vers rimé-
comme nous; et le vers allitéré comme l'onf
• r " • • •
eu les Allomands, les. Anglo- Saxons ^ comme
Chaucer, Waller et Plowman l'ont employé.
Nous coi]Qpcenons difficilement Tbarmonie des
yers allitérés, ms^s il est certain qu'elle était
assef sensible pdur firapper les anciens homines
du nord. Un de nos poètes , celui de tous qui a
126 LETTRÉS Sui.LlsiiNÏ)E. *
peut-être le jdtts éh^dVé la formé ,• me faisait re-
marquer (îernièremerit que l'allitération lie serait '
pas employée .dans nos vers sans produilte un
certain effet nljusicat Où cite plasieurs v^ dé
Vîrgité , dé Lucrèce, âe Plautè, ou les méâies
le ttres sont évidemment répétées ^vecîhtentfen, -
et Poiif sait que les Espagnols trouvent dans leurs
assonnances une 6orte de Q[ielo£e que les étràn-
gers parviennent difficifeirient ^ Saïsii^*
Les scaldes avaîetii cruatre formés dé ^érs : le
Fortiyrda-lagyX^ Df-ott-kç^çêdit^ie To^oèllty
le Aunhendt, te premier est le plus ancien. Orf . •
l'a ppeliâit' aussi chant des elfes, parce qtfoti^
croyait que les elfes s'en sérvoifent ^ôiir pai^Itt*
au3^ fioniùîes. Le second est celui "c^éi on oph-
naîi le mieux, il fut employé fréquemment
aux IX*, x^ et XI® siècle. Dans le troisième Véài
veil'S riment entre eux. Lés uns ont là rimé com-
plété, tfàûfres n'ont qu'une c(emi-rime, fort
peu àpp'îarénte pour nous» Lé quatrième est lé'
plus récent, fl est encore sojuverit employé en "
Islande.
Les deux cnants lés plus célébrés étâî^t Ife
drapa' et lé flockr. Le drapa était fodé des
grandes; fêtés et dés grands Batailles , lé ditÉy^
« •
LETTRES StJR rlSLAIîDE. 127
■
ratnbe que lés l'ois aimaient à entendre résonner
autour d'eux. Le flocti^ avait aussi un certain
caractère de solennité, mais il était plus courf.
Le scalde Loftunga chanta un jour un flockr
devant le roi Canut. Le roi se fôchà et lui dit
^ue jtisque là on avait toujours fait pour lui '
des drapa.
C'étaient là les fortnes arrêtées , lés grandes
forihes. Mais les scaldes varfaîénlf à Tinfïni leur
mètrè, Ifeurs rimes', leur aUitératîori , et (^land
où étudie" les (Kvers fragmens qu'ils nous ont
laissés, oti voit qu'ils cherchaient éntf-iaêtocs à
. se créei' dés dftecultés métrtques , dans Tespoir
• de donner par là pltts de valeur à leurs oeuvres.
Nous pouvons rire de cette efreur poétique ,
mais je ne pense pas qu'aucun peuple y ait
échappé. Simmias d€ Rhodes écrivit une pièce ^
de vers à laquelle il donna la forme d'un œuf, •
et une autre qui avait ceïfé d*une hache. Où • ;
connaît le poème latin dont tous les mots com«
mencent par un P, et nous-mêmes n'avons-nous *
pas la bouteille de ï^anard; l'acrostiche traversé
quatre fois par le même nom; le quatraiH ba--
'teléj où la rime se trouve répétée à h fin du*
«• *
premier veraet aac6tflroeacemebtdel*lutrîffi1j^ •
le quatrain à rime Mdodhlée, dont Mai^H; mv^
même nous.a laissé des «xwlple^9)fl^qlIal^aiIlr.
fraternisé y où! b jdërnifïte -sytlah^ du'* premîeil .
vers doit ^Ir^reprq^i^'au coiûn|èiiûaai«|filr<lCi
^ second (3), et un graïid nQXpt)rerà''autref^ëk'si
non moins À^i^k^liers? • .• ', ^sf ,. *'\9^
Il y a fl^^m la ppéisie d)te «caMe^iii) aiktraftii^
rite que celui de îa-'fers^c^àtion; c'est soâ carae/-
tère tradî^otinel , sa paMle'autheiilique. Lk'fmw
trotiT€ait.des'4ocuniens que rien ïie remplai^;;
là sont les noiâs les phi» ancien^, ht quelc^és^
■
uns des faits- les plus essentiels de ThiSt^îM "
primitive djiword. l*6us devons âuix scaldestous .
ces firagmièns prëoieuxmir lesquels s'àppuietil'
(^ Qaand ^eptaile , ^QiBsSmt Diea de la /7i«r/ ,. . v. *
é f N Cessa àt armer casac[aeâ et galées , . ,
« ^ . ' Les gallicans bien le durent aimer ^ ' • \' *
£<Wc&ini0r ses grandes eaux saléesw • 4 '
(â).' Lablanchecolôna^tf//?,^^^)'
Souvent 'je yo^&jfHarU^ criani, etc.
(3) ,: Dieu gard ma nutûtresse'et^rtfrenVtf »
Gente de corps et façon, etc.
* Pour dire yray , au temps qui court ,
Cour est uni p«rille«x passage , etc.
»v^
V I
• »
I
I
LETTRES SUE L'ISLÂin>E. 1^9
lés chroniques de Snorri Sturleson et Thistoire
de Saxo le grammairien. Nous leur devons ces
belles strophes intercalées dans les sagas, et
toute TEdda, c'est-à-dire, toute la théogonie et
la cosmogonie Scandinaves. La parure d'emprunt
que ces poètes joignaient à leurs vers n'existait
qu'à la surface. Au fond tout leur était inspiré par
le temps où ils vivaient, par lesévènemens aux-
quels ils prenaient part , par le pays qu'ils ai-
maient. Personne mieux qu'eux ne pouvait ^e
faire l'historien de leur époque. Ils touchaient
tout à la fois aux deux extrémités de l'échelle
sociale. Ils appartenaient au peuple par leur
naissance, aux grands par leur éducation. Us
entraient dans Tintimité des princes , et pas une
bataille ne «e livrait sans qu'ils y marchassent
à côté de lui , pas une fête n'avait lieu sans qu'ils
fussent appelés à en faire l'ornement. Us étaient
là témoins et acteurs. Us observaient et ils
chantaient, et^quelques-uns d'entr'eux avaient
une telle faculté d'improvisation qu'ils poiivaient
à Tinstant même raconter en vers le fait qui les
avait frappés. Rognvald, comte des Orcades, se
vantait de composer, sans préparation, un
poème entier sur chaque idée, qu'on lui indique-
9
130 LETTUflS SUR L'ISLANDE.
rait, et Ton dit que le scaMe Sivard balbutiait
toujours quand il parlait en prose, mais s'ex*
primait avec la plus grande facilité dès qu'il
avait recours à la langue poétique.
Une partie des chants que nous connaissons
ont été composés en Danemark ; d'autres en
Suède , d'autres en Norvège , et un assez grand
nombre en Islande. Mais ils ont été répandus
à travers toute la Scandinavie. Les scaldes ne
restaient pas toujours au même lieu. Ils quit-
taient leur pays avec l'ardente impatience du
jeune âge , et ils y révenaient avec les souvenirs
de la vieillesse. Ils passaient de longues années
à tourir les aventures , à s*en aller chanter de
ville en ville, n'emportant avec eux que leur
luth et leur épée ; pauvres poètes qui devaient à
tout instant remplacer la mélodie des vers par
le cliquetis du glaive; pauvres oiseaux voya-»
geurs à qui la nature n'avait point donné d'abri
sous la feuillée, et qui ne savaient bâtir leur nid
que sur les bords des mers orageuses ou sur les
champs de bataille.
Quand un scalde arrivait à la cour d'un
prince, il se faisait annoncer comme poète, et
le prince le recevait ausâtôt II y avait dan^
LETX&ES SUR L*ISLAIÏD£. 131
chaque salle de festin un siège réservé pour lui.
C'était là qu'il allait prendre place et qu'il en-
seignait ses chants à la foule assemblée pour
l'entendre. « C'est une vieille coutume, » dit Odiû
dans le Havamal^ « dé s'asseoir sur le siège des
chanteurs et de redire de mémoire d'aticiens
chants. Pendant que l'on racontait ainsi les his-
toires du peuple , je m'assis et je kne tus , je
regardai et je réfléchis, i»
Le scalde répétait plusieurs fois les mêmes
strophes y et les courtisans les apprenaient par
cœur afin qu'elles ne tombassent pas dans l'ou-
bli. Les rois eux-mêmes aimaient à les voir se
perpétuer autour d'eux. On raconte que le roi
Edouard d'Angleterre, avant de récompenser le
poète Halle, le pria de rester assez long-temps
à sa cour pour que plusieurs de ses amis eussent
le temps de recueillir les chants qu'ils lui avaient
entendu chanter.
Dans ces temps d'ignorance, le scalde n'était
pas seulement un historien fidèle , un versifica-
teur habile ; c'était un homme qui avait beau-
coup voyagé, beaucoup vu, et chez lequel
l'instinct poétique avait éclairé le jugement, et
développé l'intelligence; c'était un homme poli-
132 LETTRES SUK VISUlSDE,
N
tique et un philosophe. Les princes avaient
confiance en lui, et lui demandaient souvent
conseil. Le scalde alors marchait de pair avec
les grands; son titre seul équivalait à un- titre
de noblesse^ et il avait comme les nobles ses
armoiries de poète : une rose sur un bouclier.
Mais quand un roi avait su rendre dignement
hommage au talent et au caractère d'un de ces
poètes énergiques, il pouvait compter sur sa
bravoure et sa fidélité. Un jour forage jette' sur
les côtes de Danemark le vaisseau d'un jeune
aventurier. C'était un scalde encore peu connu ,
nommé Starkoddr; mais il était grand, fort et
plein d'ardeur. Le roi Frodd l'accueillit à sa cour^
et fut tellement frappé de son air martial , qu'il
lui équipa un autre vaisseau; et Starkoddr
partit , et s'en alla en Suède , en Angleterre , en
Irlande , puis sur les côtes de la mer Baltique, et
pénétra dansla Russie et la Pologne. Le long de sa
route il s'attaquait à tous les vaisseaux de pirates,
il amassait les dépouilles de ses ennemis, puis il
revenaitles partager avec le roi et lui raconter ses
voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célè-
bre, il courait aussitôt se mesurer avec lui. Si un
malheureux lui adressait une plainte, il allait à
lETT&ES SUR i;iSLANDE. 133
son secours. Si un pays gémissait sous la tyrannie
d'un roi, il était comme Tliésée, toujours prêt
à purger les royaumes de leurs despotes et la
terre de ses monstres.
Cependant Frodd , son ami y son bienfaiteur,
est assassiné ; mais il a un fils , et Starkoddr ne
veut pas enlever au jeune prince l'honneur de
venger la mort de son père ; il se retire en Suède ,
et pendant qu'il raconte ses dernières batailles
et se prépare à en livrer de nouvelles , il apprend
que Helga , la fille de Frodd , a été séduite par
un orfèvre. Il part à l'instant , arrive en Dane-
mark y entre chez l'orfèvre , la tête couverte
d'un grand chapeau qui lui masque le visage, et
s^asseoit à l'écart, immobile et silencieux; là il,
reconnaît que tout ce qu'on lui a dit n'est que
trop vrai; il observe en serrant la poignée
de son glaive les caresses que Helga prodigue à
son séducteur. Tout à coup la jeune fille l'aper-
çoit , jette un cri de terreur et repousse son
amant. Starkoddr se lève, et le nialheureuz
orfèvre regarde, pâle et effaré, cette main de fer
qui le menace , et cette épée qui va s'appesantir
sur lui. Aucun moyen de se défendre , aucun
moyen de s'enfuir, et il est là qui tremble et se
134 SiETTRES StJK L'ISLANDE.
coui^be SOUS le regard enflammé du scalde,
comme Toiseau sans force sous le regard san-
glant du vautour. Mais Starkoddr, après l'avoir
fait passer par toutes les. angoisses de la mort,
le repousse dédaigneusement : <c A Dieu ne plaise,
dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier
en tuant un lâche tel que toi. Je t'imposerai un
châtiment plus cruel en te laissant vivre. » Car
Starkoddr, dit Saxo le grammairien, était de
ces hommes qui croient qu'une vie passée dans
le crime et la honte est mille fois phis redou-
table que la mort.
Après avoir ainsi vu pâlir les deux coupables
devant lui , Starkoddr chanta son voyage , et
ses derniers vers s'adressaient a Hdga ; « Û jeune
fille , s'écria-t-il , quelle magie t'a donc aveu-
glée? Quel plaisir pouvais«tu attendre dans cette
demeure sale et enfumée , toi dont l'enfance a
été bercée dans le palais des rois?
ce Comment ces lèvres pâles , ces lèvres cou-
vertes de cendre de ton amant se sont-elles
approchées de ta bouche de rose ? Gomment as-
tu permis à ces brfis de manœuvre d'enlacer ton
beau corps , et à ces mains grossières de toucher
ta peau de satin ? »
USTTRES Sun L'ISIJINinU ^7 185
•
Qiidque temps après y Helga se matie^ avec
le fils d'un roi, et le scalde retourne en Suède*
Mais un jour on vient lui dire que Ingel, le
nouveau roi de Danemark, loin de chercher k
venger la mort de son père , est devenu l'ami de
ceux qui l'ont tué et a épousé leur sœur. A
cette nouvelle I Starkoddr se remet ea route; il'
accourt dans le palais d'Ingel, et , sans se faire,
annoncer, entre dans la grande salle du festin ,
et va s'asseoir sur le siège d'honneur qui, du
temps de Frodd , lui était toujours réservé. La
reine, apercevant cet homme couvert d'habits
poudreux qui s'en allait prendre la meilleure
place, lui ordonna de se retirer. Le scalde ne
chercha pas à se justifier, il ne répondit rien*.
Il descendit, mais dans la rage qui le dominait^,
il donna un tel coup de poing contre les colonnes
de la: salle que toute la maison en fut ébranlée.
Quand'le roi revient de la chasse , il reconnaît*
l^ami'de son père, et quoique le noble vieillard
le géae , il ordonne à chacun de lai faire bon
accueil ; alors les courtisans s'empressent autour
de loi , et la reine lui demande pardon de son.
erreur. Mais Starkoddr écoute tous les éloges et
toutes )és protestations d'un air distrait et indif-
136 LETTRES Sim L'ISLANDE.
férent On prépare pour lui une grande fête, et
il s'asseoit au banquet royal comme à. un ban-
quet de deuil. Toute la table est couverte de •
mets recherchés , de liqueurs rares , et il. se
•
souvient qu'autrefois on n'y voyait que la coupe
d'hydromel et le quartier de bœuf rôti. Quand
le roi l'invite à boire et lui présente les plats
choisis qu'il gardait ordinairement pour lui»,
même, le vieux guerrier le repousse avecmé*.
pris : « Je suis venu ici ,^t«il , pour voir Iç fils,
de Froddr, non pas pour voir un lâche volup-
tueux qui ne songe qu'à manger. » Autour de
lui il entend parler allemand , et sa fierté scan* .
dinave se révolte à cet accent étranger. Tout à
coup les meurtriers 4^ son roi paraissent et
viennent prendre place à table ; à leur aspect ,
le regard de Starkoddr s'enflamma de colère,
et la reine en fiit si effrayée , qu'elle arracha le
diadème d'or qui brillait sur sa tête etle lui pré- .
senta; mais le scalde le rejette avec dédain, et
s'écrie : « Loin de moi. ces folles parures; loin
de moi tes présens! Penses*tu qu'un vieux soldat
se laisse séduire comme une femme à la vue de
l'or?
a Je le dis à haute voix. Celui-là n'a pas un
LETTIUES sua L'ISLANDE. ly
iioMe cœor qui peut poser sur sa tétede.t^k
omemens. La vraie parure du guerrier, c'est la
cicatrice et l'épée. »
A ces mots il s'ëlance sur les assassins de
Froddr, les renverse à ses pieds et retourne. eu.
Suède finir sa vie de héros.
Si, par sa vocation de scalde, le poète occu-
pait une des premières places dans la maison du
prince , par ses rêves de jeunesse, p^r ses affec«'
tipns de famille , il aimait à redescendre au
sein du peuple. Jusqu'au milieu des salles
InillaQtes où l'hydromel coulait dans des cornes
dorées , il se souvenait de l'humble toit .qui l'a-
vait abrité , et le soir, assis à son foyer, il redi-
sait , pojii^laire à quelques-uns de ses anciens
compagnons, les mêmes récits qu'il redisait aux
jarl pour gagner le bracelet d'or. Le peuple
aussi l'aimait et le prenait pour interprète de ses
vœux. Le cri de l'opprimé , la plainte du pauvre
s'adoucissaient en pas/sant par les cordes de la
harpe. Le roi Fécoutait d'une . oreille plus
attentive, et la poésie établissait ainsi. uh lien
niystérieux entre l'esclave et le maître , entre la
chaumière et le trône.
M
A en jjoger par un récit de Saxo le grammai-
ia4 vEms$ sim lisuidc
lien s h peuple Scandinave devait avoir une
§pra»de prédileetion pour la poésie^ (^land
Froddr III mourut , il ne laiismt aucun héritiar
légitima* Le seul homme qui pouvait être appelé
à lui suiso^der était ^i Russie, et on le croyait
perdu depuis long-temps. Le peuple danois
promit de doimer la oouramie à celui qui com-
poserait sur k mort du roi le meilleur chant.
Saxo ne dit pas comment le concours fut établi ,
mais un pauvre scalde, nommé Biam, fort peu
ooimu jusqu'alors, l'emporta suf ses rivaux,
et prit possession des États de Danemark. Awl
jeux <dympiques, Sophocle n'obtint jamais
d'autre royauté que la royauté de la poésie , et
quand, par un beau jour du moiid'av|»l, oq qoih
duisit en grande pompe Pétrarque Mi Capitale,
les cardinaux ne placèrent sur sa tété quHuie
couronne de laurier.
Un grand nombre de scaldes appartenaient
aux plus nobles familles de la Scandinavie^ On vit
id comme en Allemagne et en France, an temps
deS'UÛnnesinger et des trouvères , des jarl, des
princes, des ducs, composer des flockr^ des
drapa , et porter avec orgueil le titre de poète.
Mais soît qu'ils fussent issus d'qne ^sucpille de
USTT&E8 SCH L*I»UJn>K. t«t
•
rois 9 ou d'une famUla de pays^m» , ik étaient
avant tout hommes de guerre. Le glaive effaçait
entre eux toutes les distances* Is. guerre était
leur véritable joie^ leur poésie , et chacun d'eux
pouvait dire comme Autar, le héros des Arabes :
•Ma parenté est dans ma force, ma noblesse
est dans mon courage , et quand on me de<<
mande ma génédogie, je montre ma lance et mon
épée. »
Aussi ne cherchez pas dans leurs vers les
douces idées y les vagues rêveries , qui nous ont
été si gracieuseibeat déprintes par d'autres
poètes ; leur harpe ne sait point soupirer comme
la guitare , gémir comme la mandoline. La main
fuible et timide de la jeune fille ne pourrait en
tirer le moindre accord , et les larmes tombe*
raient sur ces cordes d'ader sans les faire
vibrer. Mais quand le doigt nerveux du scalde
vient à les toucher, toutes ces cordes résonnent
comme le clairon et retentissent comme l'airain*
Le scalde chante l'ivresse du combat, la gloire
•
du héros; il chante le bouclier magique, le
heaume , formé de trois lames de fer, et l'épée
mervdlleuse qui traverse les armures y brise les
ehiânes, partage les rochers en deux; il chante
140 tBTrKB& SUE LlSLANBE.
les valkynes qui vannent recueillir les morts
sur les champs de bataille , et les joies sans fin
qu'elles leur préparent dans le YalhaUa. Tandis
qu'il s'sd^andonne ainsi à son enthousiasme ,
tous les guerriers palpitent en l'écoutant , tous
les glaives tressaillent dans le fourreau, et quand
revient l'heure du combat , lui-même jette là sa
harpe, et s'élance, les armes en main , au milieu
de la mêlée ; s'il succombe , il . sourit à la
n^ort qui s'approche , et s'il lui vient alors une
pensée d'amour, il l'exprime avec énergie.
Le scalde Gisle, poursuivi par ses ennemis ,
s'élance au-dessus d'un rocher, et se défend
long-temps contre eux; puis il tombe, accablé
par le nombre, et chante , et ce qui le réjouit 7
c'est de penser que sa femme saura avec quelle
valeur il a combattu, «c Ma jeune femme , s'é-
crie-t*il, sera fière d'entendre mes ennemis
vanter ma bravoure ; j'ai encore de la force ,
quoique le glaive acéré me déchire : c'est mon
père qui m'a légué cette force pour héritage. »
Uialmar tombe sur le champ de bataille et
chante: « Mon armure est brisée; j'ai sur le
corps seize blessures. Tout est noir devant moi ;
je vacille , si j'essaie de marcher. L'épée d'An-
LETTRES SUS. VmjLlXDE. AH
gantyr a pénétré au cœur, et quand j'aurais
maintenant cinq demeures sur terre , je n'en
habiterais pas une. La blanche fiUe de Hilmir
m'a dit que je ne reviendrais pas ; sa prédiction
va s'accomplir. Tiens, tire cet anneau d'or de mon
doigt y porte-le à mon Ingeborg; en le voyant,
elle saura quenous ne devons jamais nous revoir.
Voici venir les corbeaux, et après les corbeaux, je
vois accourir les aigles, je leur servirai de pâture
jusqu'à ce que le sang de mon cœur soit épuisé;»
Le scalde Hagbard était un jour auprès de la
fille d'un roi de Danemark , et il lui disait : « Si
ton père savait que je suis ici , moi qui ai tué ses
fils , moi qui ai séduit sa fille , avec quel bon-
heur il me jetterait dans les fers , et toi , que
deviendrais-tu s'il me faisait mourir ?» -— ce Je
mourrais , » dit la jeune fille. Peu de jours après
il est surpris avec elle , et condamné à mort. Au
moment oii on le mène à l'échafaud , il veut voir
si son amante sera fidèle à la promesse qu'elle
lui a faite de ne pas lui survivre. Il prie le bour-
reau de pendre d'abord ses vétemens ; à cette
vue, la jeune fille le croit mort , elle ïnet le feu
à la maison et périt dans les flammes. Hagbard
chante : « Hâtez^vous , hâtez-vous de me^ faire
us IXITRES SUR L'IStANDE.
mourir. Il sert doux y o ma belle fiancée , de té
rejoindre dans les airs. £ntendez«vous les pétil-
lemens du feu! Vc^ez-Tous les poutres étin-
eelantës ? Ces flammes rouges scmt pour moi la
bannière de la fidélité. L'amour de ma bien-
aimée éclate à travers Fincendie. Oh! que tu
me ren^s heureux , jeune fille ! tu as rempli ta
promesse , et chacun nous proclame haute-
ment fidèles dans la mort comme dans la vie.
Ce que tu avais juré comme femme , tu l'as exé-
cuté comme un héros. Hâtez-vous, hâtez-vous;
j'en suis sûr maintenant; dans Tempire de la
mort le véritable amour ne meurt pas. Ma bien*
aim^àe , je vais te retrouver avec bonheur. Au
midi comme au nord, on entendra retentir notre
chant de mort; on entendra sur la terre et dans
le ciel répéter ces mots : Également fidèles, égale-
ment tendres , ils sont heureux ensemble.
Le scalde le pluà célèbre de la Scandinavie ,
c'est Ragnar Lodbrok , roi de Danemark. L'his-
toire nous a gardé les principaux traits de sa
vie; mais la tradition populaire les a développés
et embellis, et sa saga est Tune des plus an-
ciennes qui existent (t).
(i) Lç non de Jjodbrok a été ï^iimgDX répandu eà Snèée f
/
LETTBJS SUB. LISUUNBE. 143
11 j avait autrefois en Gothland, dit cette
saga ( f ), un roi puissant qui avait une fille char-
mante appelée Thora, à laquelle il avait donnéle
surnom de Biche , parce qu'elle surpassaittouteb
ta Aflemagne, en Angleterre, et en France. Les poètes Scan-
dinaves 1HU chanlé ses aventures , et les nétres ont nélé s«n toom à
kurs chron^iies. On trouve dans im poëme nanMScrit de Denis Pj-
rame , cité par Sharon Tumer le passage suivant:
Cil Lôthebroc e ses trou fîz
Forent de tilt€ cent haiz ;
Kar uthlajes forent en mer ;
Unques ne finirent de rober.
Tuz jurs vesquirent de rapine ;
Tere ne contrée vei^ne
N'est près d'els où il a laron
N'eussent feit envasiun.
De ISO forent si enrichix
Annintez et flaenantir.
Qu'ils aveient grant armée
De gent e mult grant assemblée
Qu'ils aveient en linr eompanye
Kant erruent oth lor navye.
Destrut en aveient meint pais
Meint pueple destrut et occis :
Nule contrée lez la mer
Ne seput d'els ja garder»
,/
{t) Saga Regnars Konungs Lodbrokir publiée par Eafia ^^q» set
tvmâàu tog«r. T. i. p. ^7.
144 LETTRES Sim VISLAJUIÏE.
les autres femmes par sa grâce et son élégance,
commé^la biche surpasse les autres animaux.
Le roi l'aimait beaucoup. Son plus grand souci
éta[it de chercher sans cesse , pour elle , quelque
nouvelle distraction et de lui préparer de nou-
velles fêtes. Il lui avait fait bâtir un magnifique
château , et un matin il lui apportai^ plus joli
serpent qu'il fiât possible de voir. C'était en
Scandinavie un animal d'une rare espèce. U
avait l'œil vif, la tête* fine ^ la peau brillante; il
était souple et caressant. Thora le reçut avec
joie , le posa sur un lingot d'or , et l'enferma
dans une cage ; mais bientôt le serpent grandit
et grandit à chaque instant d'une manière ef-
frayante. On pouvait le tenir d'abord dans le
creux de la main , et il n'occupait qu'une très
petite place dans le coin de sa cage. U brisa sa
porte et sortit, et toucha aux deux extrémités
de la salle , puis aux deux extrémités de la mai-^
sçn, et il en vint à enlacer dans sa puissante
étreinte toutes les murailles du château. Avec
lui le lingot grandissait aussi 9 et le serpent était
là accroupi sur son or, l'œil enflammé, la
bouche écumante , effrayant par son regard et
par ses sifiQemens tous ceux qui tentaient de l'ap-
LETTRES SUR L'ISLANDE. 145
piHJcHer* Le roi en eut peur et nt proclamer
dans tout )e pay^, qu'il dqnnerait sa fille en
mariage à celui qui tuerait le monstre. Ragnar ,
fils de Sigurd, roi de Danenlark, entendit ra-
conter cette étrange histoire, et?*résolut dcPdéli-
we^Tljork. Il se fit faire un vêteraent de cuir
' trempé dass le bitume et s'avança la lance à la
main pii^s du cliâteau habité*pai( la jeune fille.
• Le serpent yomit contre lui/ des .flots de Tenin,
mais Rjignaïc était protégé par ses vétemens , et
il ei^fonça dans les flancs du monstre sa large»
lame d*acier. Pçu dé-teipps après, il épousa la
belle Thorar, qui lurdonna deu^f fils également
dislîn^és par leur force et leur courage. Mais
.^e moprut, ot Ragnar, pour ,se^ consoler, s'en
alla guerroyer de cdt5 et d'autre ,*s'attaquant à
tout ce'qif ilrçncontraftt, et remportaiit toujours
la vicf^re.
• XJnjour il arrive en Norvège. Ses compagnons
descendent à tirre çt découvrent dans une mi«-
sérable chaumière une jeune ÇUe nommée
iCraka et.remârqu^le*par sa rare beauté. Us
ei^paVlent avec enthousiasme à Ragnar, et Ra-
gnar leur pose une de ces* énigmes dont on re-
tf ouf e de fréquens- exemples -dans les poésies
lO
^ ^ •
146 LETTRES StJH LISLAKDE.
du Nord au moyen- âge. Si cette jeune fille,
dit-il, est aussi belle que ▼ousVoulez me le {aire
croire, amenez-la moi, mais il faut qu'elle vienne
ici , sans être habillée , et cependant sani^ être
. nue,*qu'elle n'ait rien mangé | et qu'elle db aoit
pas à jeun, qu'elle n'arrive pas seule | etf qu'elle
ne soit accompagnée de personne;
(^uand on rapporte cette énigme à Kraka^ elle
la comprend aussitôt; etjpour la résoudre , elle*
laisse tomber ses longs cheveu^ blonds autour de
*son corps^ et s'enveloppe dans un fikit d^ péçbQ.
Elle goûte un peu depoireau ( i ) eC pas uh homme
ne l'accompagne, jnais elle est suivie d'un chien.
Le roi , en la voyant, devint afnoufeux (fellft et
l'épousa. • .'.*''
Quelque temps se passe, et Ragnar, fatigué
de vivre dans le repos-, éi[mpe un iiavire et s'en
retourne, comme autrefois, explorer ^ mers
lointaines et les contrées étrangères. Il yisîte le
roi de Suède , qui l'accueille iaSirec de grandes
marques de 4éférence et le fait asseoir clans la
salle du banquet à la place ^'hoftneur. Caroi* a
une fille fort belle appelée Ingeborg. Ragnar
■
( I ) Bn ek o|im bergia à eiaum Lauk. Le mot Lauk sigaifie aus^i
v
grabse dé viande. . >4^
Lcmxs SOI xisLasde. uf
onUie en là Yoyant le^ lieçs qui rattachent, à
Kraka. Il la demandé en mariage et *se fiance
avec die. Quand* il revient en Danemark, sa
femme le questionne et veut ^savoir ce qui lui
est arrivié pendani soil voyage — « Rien^ dit-iL
.Trois fois elle iui adresse la même-question , et
trois fois il lui ^dnne la même réponse. Eh bien!
s^écri^^t-elley^moi, je sais ce qui jest afrivé. Tu
as deiâ|^é Ingeborg en mariage et tu doisi'é--
podser oientôt. Ce ne st>nt paft tes compagnons
de voyage qui .m'ont révélé ton secret , je Tai
appris par Jrois oiseaux que tu as dû voir vol-
• tiger auprès de toi* Mais ne me fais pas*raffront
« que tu as piiojete , car je ne suis point, comme
ttj Tas cru jusqu'à présent , la fille d'un pauvre
paysan : je suis Aslauga \ la fille de Sigurd qui*
a tfié Fafnir; et pour preuve de ce que je te
* dis 9 il me' naîtra bientôt «un fils dans les yeux
•duquel ^era peinte l'image d'un dragon. Les pa-
•«rôles d'AsJauga se confirment^ et Ragnar refuse
d'épouser Ingeborg. * * *
' A* cet^e nouyelle, le.roi de Suède envoie à •
toutes les tribus* le signal db la guerre , la flèche
qui ap'pellales hommes au combat, et rassemble
ses troupes pour venger l'tnjufe faite à sa fiUe.
148 LETTB^ SUR L^ISLÂNDË.
Mais les fils de Ragnar^sont comime leur père
d mtrépicLes âventuqers. Déjà ils ont afironté
maint danger, et fait couler le^saog dans mainte
bataille. Tandis que leurs frères navigueilt au
loin, les deujc aînés , Agnar Qt Eirik, demandent
à conduire* eux-meme^ Tarm^ danoise en
Suède. Les deux partis s'avancent l'un contre
Jl'autre. Le combat s'engage , les çnfans 4ie Ra-
gnacr le soutiennent avec ardeur ; m^ tout à
Coup voici venir contre «ux une vaçh^uriei^e.
qui,' par ses bonds étranges el ses longs beugle*-
mens^'effraie leurs coropagirops^et r.ép^nd letlés-
ordre dans leur armée. En. vain il^ chercbent^4
la rallier, en vain ils fedoubleni: d'effoffe et cTau-
dace;les Suédois les pressent, les enveloppent.
Ragnar tombe couveil: de blessures. Eirjpk est
fait prisonnier et condamné à mort A cette npu«
velle, Aslauga pleura^ et 3es larmes , dit la cbrO" •
nique, étaient rouges comme le> sang*et dures
comme la grêle. Au même instant, x>n Vint lui»
• • • *
annoacer qu\m autre de ses £Is avait péri glo-
* rieusement les armes à la main, et elle^ écouta ce
récit avec Forgueil* d'une femme s^artiate,« et
elle ne pleura pas. «Celui-là, Vécria-t-elle, a
noblement teint dfe sarifg son bouclier. Il est
LETIftES 8CB. hlSLASDE. 14»
■
mort comme ua bérets doit mourir/ et il ira re^
joindre Odin. » . * ^ . •
Pendant ce «temps Ragnar était allé dans
d'aatrës contrées. Aslauga engagp s^ Çls à ven-
ger leurs frères, fille-méme souffle dans leur
cœur le kti àe là colère; elle-même veut se
mettre h la tête des troupes et les accom*
pa^er en Suède. Dès que les deux armées sont
ma présence Tune de Tautre, dès que les scaldes
ont entonné le cbant dh combat , le roi Eirik
lâche cony*e*les ëmremis la vache £urieuse. Mais
Ivar s'a^ fait faire un arc> avec un grand rsi*
meau d'arbres, et de lourcles flèches fortement
^tfempées. Il se ^k porter par des soldats au
%d^nt<le Tanimar monstrueux et le tue. Alors
1^' frayeur s'empare des Suédois, ils ne re-
stent plus , ils fuient. Les fils de Ragnar les
pauri^ivente^ jonchent la terre de morts et de
blessés. V
Ve iSiils continuent leuv marche aventureuse,
et sîen .^wont de pays en pays , prenant d'assaut
1es*forteresses5 pillant les villes, ravageant les
habitations , partoift redoutés comme un fléau,
et partout victorieuse. La saga dit qu'ils vinrent
m
jusqu'en Suisse, et ils auraient bien voulu aller
150, jMv^im svfi %'mueAis..
^ RonjV. On sait que luoise est Ja ville ti3e.rrçii«
leuse du mayep-âgç. Son .nom se trouve dans
toutes les chroniques j^et tops les poètes l'ont
chanté. Mftlheurèilsement leè fils de Ragaar,
qui ont traversé ta»t âe flwveâ et tant de ri-
vières, ne savent de^uel c^lé se diriger^our
arriver à Rome. Pendafat quHls.en sont 4' se cou*
sultèr et à mettre en commun toute leur sciebcê -
géographique /Hls avisent non loii^ d^eux ùji '
homme qui chçflhine portant le grand çhap^aii
et le bâton ferré des voyagçu/s/Hs l'appellent
et li)i demandent : Qui es^tu ? — Je suis un pè» .
lerid* — Connais -tu ce pays? —Je connais t©u^
les pays qu un homme p^uti çgofconrtv{ c£tr ]%i
passé ma vie à voyager. — SdmmesHalous fmgAre,
loin de Rome? — Loin de Roîn^J s'écria le -pér
lerin; regardez cette paire âe souliers de §Br
que je porte à mes pieds, et cette antre qae'||ç
porte sur mon dos; maintenant ils sont n&é$ ï
je viens de Rome en {lroite*ligne, çt qyaitjjt je
suis parti ils étaient âeùfs. ' - « . '• • *
Après une telle indication, Jes ûis de Ra^ar
pensent quie ce serait uq ft*op long voi^age^ ^
retournent vers le nord. .
Cependant le vieux Lodbrok est revenu en
LETTRES SUR L'J^LANDE. 151
Danemark et a souvent entendu .yanter leurs
exploit^. La gloire qu'ils se sont acquise ranime
son ambition deguerrier.il veut de nouveau tra-
verser les ners, affronter Jes combats et faire
comme autrefois retentir son nom dans les trois
royaumes^ de, la Scandinavie. Bientôt tout est
. en *tnouvemenl , dans les États 'de Danemark ;
lès forgerons fabriquent la Ipurde armure et
*la lanc^' aiguës Les chefs de tribus préparent
^ Ifeurs troupes, et I^agnar fait équiper dei« grands
vaisseaux. Les rois voisins , en apprenant ces
préparatifs, tremblent qu'il'ne vienne les sur-
wendre , et plaeeut ^es sentinelles sur toutes
leurs frontières. Mais \Lodbrok déclare qu'il
veut aller envahir l'Angleterre , et il s'embarque;
çt la nobis Âslauga, que .de sombres pressenti-
mens affligent, lui apporte, au moment du dé-
^ part, .ui^e côtte d*armés consacrée à Odin, éga-
lement impénétrable au fer ,et au feu.
EHi ,* roj d'Angleterre, à été instruit des pro-
jets de it^giiar, et il s'avance contre lui avec une
arpriée npmbreuse. Un combat acharné s'en-
gage. Les Danois font des prodiges de valeur.
Ragnar voit ses compagnons tomber l'un après
É
VsLvAfe autour de lui, et il reste debout plein de
1
152 vErrmss sur lisianqjs.
force encore et protégé par son amnire*. Mais
les soldats anglais le cernent , le pressent, puis
s'élancent sur lui et Fenchaînent. Le roi le fait
jeter dans une grande fosse remplie da^erpens ,
et Ragnar y reste un jour entier. Les serpens
dressent la tête et sifflent contre lui ^ mais n'o-
sent l'approcher, car il porte. encore sa cotte
d'armes magique. £lli la lui fait enlever. A l'ins-
tant les vipères s'enlacent autour dç leur vic-
time j et le vieux guerrier, sentant leurs dards
aigus s'enfoncer dans sa poitrine, entonne son
chant de mort (i).
« Nous avons frappé avec le glaite. Naguère
nous allions en Gothland écraser le reptile. Alors
nous prîmes Thora pour fiancée. Mon épé^
(i) Le roi Rtgnar TÎYait à la fin da vxn*, oq au conaieacenivft
du IX' siècle. Les icriTains da nord ont beaucoup disseig^é surterlkanC
4|U*on lui attribue. Presque tous*penscnt que ce.cbant a élécopposé
par un scalde islandais, les uns disent detixà trois sîèdet^^ieiaillres*
cinq siècles après la mort de Ragnar. Mais le «vaut M. Rafn a cber-
cbé à défendre l'anciennelé et l'authenticité de ce po^e. Le cBant de
mort de Hagnar renferme vingt-huit strophes. H est écçt dans la
forme da Drotikvadi , c'est-à-dire mélangé de trocfaées'et de dactyles
et en certains endroits allitéré. M. Rafn en a publié mont fort belta»
édition avec des notes nombreuses ; le texte dn poème islandais , la
traduction danoise , latine , française. Cette dernière m'a^pafu assez
défectueuse pour me permettre d'en cssater une seconde. Krakas
Mtud Ù€lgi9et af Rafn. i vol. in^S^ Copenhague, z8a6. *
umBs'snR LisLAifw. aoâ
traverisa le corps du serpent Le monstre connut
la force de mon bras , et Ton me donna le nom
de Lodbrok.
«Nous avons frappé avec le glaive. Tétais eq*
core jeune lorsqu'à Torient nous donnâmes aux '
; loups un repas sanglant, et aux oiseaux une
pâture, quand notre rude épée sonnait sur le
heaume* Alors on vit la mer s'enfler, et le cor-
beau marcha dans le sang.
.-«Nous avons frappé avec le glaive. Je ne
' comptais encore que viiigt années quand nous
agitâmes notre lance dans les airs , quand le
combat nous entraînait d^s son tourbillon.
Vers rorient, à Temboucbure de la Dyna,;nou9
. tuâmes huit jarl. Les-loups trouvèineal; à se ws-
..sasier après cette bataille. La sueur (i) tombait
dans la mer, et bien des guerriers mounirenh *
ce Notrs aFons frappé avec le glaive. La f An»e
de Hedin ne nous quitta pas quaifâ nous en-'
"Voy âmes les Helsinger dans la salle d'Odin. Koûs*
, -i^moiUâjnes rila. La morstfre de la flèche ée
J^tLi% sentir. I^e ^euve était ropge di^sang-^cfes
i[^ Le 8aig;i^ C'est ênoorcfin de ces mots à double acceptioik doiif *
les Mtides iHtoaientlrse fiedlir. ,^ ' , ^ *
chaudes blessures. L'épée géiâissaitijurranDure
pt la hache brisait les boucliers*.
«c BTpus avons frappé avec le glaive^ Il meseroble
que dans ce moment j'accortiplis mou sort. Op
' n'échappe pas aux décrets des Nomes, Jaj;ie pen-
sais guère qu'EUi disposerait de ma vie quastd je ..
donnais à manger au feiicon sanglant , quapdje
.m'élançais avec me$ wsseaux sur la mep^ quand
jé'livraîs d^s ks baies d'Ecosse upe pâture auK
aigi^. ^ ■
« J^Qu^ avons frappé avec le glaive. ïè me sé^
'jouis cpiand je songe ^ux larges bancs op. vonit
Vasseoir les convives de Balder. *Biçiitôt noup
boiA>ns la bière dans Ascornes. Le guerriei;^
. sp'plaint ^s. de la mort dans h splendide dei*.
fH^re de F^nir (i). Je ne prononôerai pas une^ '
. jiil^rolët d'effroi eu, «ntrant dans U ^e 4Jb
<ç Nous Ifvotos frappé aviec le glaive, j^eè fiy^
'd'A'slauga év^illeraie* hj«ri tôt avec fcuré arm^
àcéré€(6 le dieii dSes ' combats ^ s'ik «n^aieBt Jks
. tâurm^ift^ que j^ridur^ , s'ils savaient oooun^ i<^
» * • * • * * *
** U) Fils d'Odin tt de Giydur. Oà 1è Vonpiii» êk hùÊdhif i^es
grands dieux. * ' »• . ' *
. serpeib venimeirt m'enlacent. J'ai donoé à
mes enfans une mère qui a mis au mcmde des
héros. ^ * ^
• * a Nous avons frappé^avec le ghàye. La mort
« déjà s'approche. Les serpens me pressent ave^
m
. . force» La vipère s'est logée dans mon cœur, J'e$<»
pSre que la verge de Vidar s'appesantira sur '
• ËlIL La fureur 9'emp^era de mes fils quand ÎW
.' apprendront fa mort de leur père , et Fardent^
Veanesseneleur laissera iplusdairepos.- ;
^ Nous avons frappé avec le glaive. Cinquanjte
et une fois j'ai mené mes enfans au combat. Je ne
- crafdis pas trouver un homme plus ^rt qi)e '
Qsoi. Jeune ; j'appris à rougir le fbr^igu; main*.
^ tenant les ases m'appellent; je xw rWrette pas djs
mOnrin' * -^ , "
'. * « 1149e tardé *d'en finir; Le$ déesses en^^ées
• ** ' * . •
. ,pi|r jB^lin viennent meçh&pcher. Joyeux ; j'Irai
^prendre jilace ;5Ùr* tes ;s(i^ges élevés et* boire
«là bière avec les 'Ases. Lês»heures ' d^ înj vie
touchrai À fenr. };@vm,e/fe ,j]>eurs en riant. Les
^ure^de ma tie touchent à leur terme. Je meurs
je» rumt 9 ^ ' : , * ♦ *
• . , Qilgéji le JOÎ d'AnjJ^ei^e appjil.la mort du
^^iTQB ^ iUut^eur.^q^aâç iHs.he Ij^ vengeassent
1
I
iSé tETTRES SUR L'ISLANDE.
cruellement 9 et il envoya en Danemark des
ambassadeurs pour connaître leurs dispositions.
• iks ambassadeurs trouvent les quatre fils de
Ragnar réunis dans une salle; ils racontent ce *
qui s'est passé , et quand ils disent comment le -^
vieux guerrier est mort , Biorn serre si fortement -
un bois de lance qu'ily lai^ e l'empreinte de ses
doigts ; Huitserk presse avec une tdle colère un
•
^cbiq^ier qu'il se fait jaillir le sang.des ongles ^
et^Sigurd, qui tenait un couteau à 1^ jnain , se
coupe jusqu'à l'os sans y faire attention.
. ' Bientôt aprjès, tous quatre prennent leurs
armes et s'embarquent pour l'Angleterre ; mais
ils sont baltus jet s'en reviennent chercher de
^ngavéUes troupes. Ivar, qui est le plus, adroit •
de tous y les-qjittte et va trower le roi Elli. â Ja
te promets, lui dit-îl,,dQ ne jamais portée les ^
arqies.contre toi ^ si tu veux n^e donner daaas ton.
royaume ^tant de terrç que peut en contenir»
une pe^a de bœuf. » Lç roi £Ili , qui ne connaît «
pas ThistoirQ de 'Dtdon , sourit d'une prièrg
si humble, et lui accorde ce qu'il demande/'
Ivar Qoujj^e la peap. de bœuf par %n^ lABières^,-
• c9Mreloppe-ûse vasie 4t«|idQe d(^ terrain ^ J« '
bâtit la forteresse de Lçgdres. Là ^ il attire à ïél
LETTRES SUR^L!ïSlANDE. 45T
par des promesses , par des présens , les princi-
paux habitans du royaume, et quand il croit pou-
voir compter sur leur appui , il envoie dire à
'ses frères de venir avec leur armée. Ils arrivent
suivis d*une groupe nocfibreuse; mais l^li,
•
trompé par Ivar , trahi par ses anciens compa-
gnons d'arme3 y essaie en - vain de se Refendre.
Les fils de Ragnar s'empar^pt^^ lui et le font
expirer dans^les tortures. Puis, ils retournenJ: en
Danemark , *heureux (}*avoir vengé la mort de
leut père.. Mais Ivar r^pa encoce" de longues
atlnées to Angleîterre , et lorsqu'il' se sçntit près
de mourir, il ordonna à ses amis db l'enterrer
■ àiendroit delà côte le plus expçsé auxinvasion^^
car il protégerait eiteore , disait*il , le royaume ♦
• ».•"' "" ,
après sa moct. Sa voloiîté fut exécutée , et l'on
' racQDte qu'en Tan 1 666 . lorâqite le rôi I{arold
■«„Va,.,^.g.e«re;tt*,.^atf.^de.Uu,«he
d'I^r eirpérit dans^le cdmbat. Mais qyand vint
Guillaume^- le -Conquérant y. ôn*'ouvrit CQ^tte
tombe , et l'oti yî trouva le corps d'Ivar encore
intact; Guillaume le fit brûler, et rfen ne s'op-
posa plus à sa conquête, «
Aduisi finit la saga de Ragnar, et ]p nom du
ISS LETTRES «UR VISLAIVBE.
■
liéros est resté populaire dans là vieille Scandi-
navie. Dans la. chaumière islandaise les paysans
parlent dés anciens jours , et idontent encore
son cliam de mort.
■ 9
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VI.
«TTHOLOCilB.
Les sagds et .les vieux. histprieps l'ont tiit :
Odifi, chef des Ases /s'empara des trois royau*
-mes dé la Scçjidin^vie. Il venait dé FOrient. U
* fipporta avec lui la langue j lés moeurs, et sans
doute a^ssi les. my Ih^ de FOrient. La langue ^
.telle qu'on la p^rl^- encore aujourd'hui en
- Islande ^ a conservé des indices certains de son
origifte. Les moAi]:8 des ancitos Scandinaves ont
160 LETTRES SUR L'ISLASBS. •
eu dans les contrés méridionales leurs analogies^
,et Iç paganisme de ces hommes du- Nord pré-
yhte plus d'ua point, de rapprochepnent avec
les traditions religieuses '.de l'Orient. Mais il ne
^udrait j chercher ni ces ' richeii et fécondes
créa^onsde llnde/ni les mystérieux syihbc^aS
, "» •». ^ .
. de TEgypte, ni les charmantes fables deiaGrèM.
hjf. théogonie qpiéntade s'est aifioindrie eii'pa&«
sant danfe les ^^ns hyperboréennee; Le vent
du îïord a effrayé*t<ïutes ces myriades de ny pipheàf
de 'sylphes j'd'angça' ailés qui voltigent à travers
les forets, dt l'Hiiiialaya et 4es ^rtes Vallées de
Kachèmyre.' Qyand cette armée de dieux s'en
venait avee les bataillons d'Odiivla ptupMtn'oift
pal^'f u;le courage d^eontinuqr une si longue
routé, et«ont retournés* vivre dan^çuç paradis
de fleurs. Les aiilres o&t perdu le long du çhe-
min leur manteau de pourpre , et les- déesses
on( laissé tomber leur, écharpe d'or %t leur-cein-
ture magique.. Le ciel ^cat^inave- est })auvref
on n'y mangQ que du sanglier , on n'j boit ^up *
du lait et de la bière , et les^ieux qui l^abitent
sont les plus malheureu^^ dieiix que je connaisse.
Les géans leur résistent^le loup Fenf is les effraie. • '
Pour échapper aux pièges qu'on leur tend , ils
LETTRES Sim riSLANDÊ. l<|i
ont recours à leur ennemi mortel , Loki. Pour
pouvoir boire à la coupe poétique, Odin est
obligé de se changer en serpent. Pour puiser à
la source de la sagesse , il faut qu'il se prive
d'un œil , et dans les jours de grandes crises , il
descend de son trône , lui le maître de la na-
ture j lui le dieil suprême , et consulte la tête de
Mimer. Tous ces dieux vieiilisent et meurent.
S'ils n'avaient les pommes dlduna qui leur s^r«
vent d'eau de Jouvence , on verrait leur front
se couvrir de rides, et leurs têtes devenir
chauves. Mais un jour ni les pommes d'Iduna ^
ni leurs flèches , ni leurs massues, ne pourront
les sauver. Le monde s'abîmera sous eux , et ils
périront avec le génie du mal , contre lequel ils
luttent sans cesse.
La religion des Indiens est une religion sacer-
dotale- toute pleine de combinaisons philoso*
phiques, de systèmes iqgénieux; celle des Scan*
dinaves , au contraire, a été faite pour un peu-t
pie de soldats ; elle est austère^ et sanjs art ,
énergique et farouche. Son dogme ressemble à
im*code martial. Ses hymnes sont des cris de
guerre. Ses jours de fêtes sont des batailles.
Dans' ses temples ruisselle le sang des yictimes,
IX
162 LETTRES SUR. LlSLANDB.
et le bonheur qu'elle promet à ses héros , c'est
Tétemel coml^at du Valhalla. I^es mythes indiens
^e sont développés comme des rameaux de fleurs
sous un ciel d*azur, sur une terre riante. Les
piy thés Scandinaves sont restés sombres comme
les niiagfs qui flottent au-dessus de b mer Bal-
tique , tristes comme le vent qui gémit dans les
qiontagnes de Norvège on dans les plaines dé*
sçrtes de ll^bnde* Gepend^t, à travers ce
t^^u grossier des traditions primitives , on dé*
ÇQVLXrd parfois des emblèmes ingénieux , et ii
f%% iSSf ) intéresMnt de rechercher les rapports
HW Qi^idtpnt entre cette doctrine celigieuse du
Kpf d , et celle des régions plus heureuses d'où
9» la f»it provenir.
La cosmogonie Scandinave débute comme la
oMmogoq}e de tous les anciens peuples. Au com-
mencement il n'y avait rien, rien que la nuit et
le chaos; mais l'être souverain, le créateur, Yj^U*
fOidcTy existait. Celui-là a été de tout temps , et
subsistera dans l'éternité. Il était seul dans son
vide immense. Il produisit la terre de Ginonga**
pap toute couverte de glace et la terre ardente
de Mttspelheim, gardée p^rSurtur, qui viendra
un jour y amc^neépéefiamboyaqte, combattre
timES XK L'ISLAHDB. M
les dieiix et embraser le moiide. La dudeor n*
taie de M uspelheim pénètre el amollit les glaœt
da Nord. De ce mélange d*hamidité et de cha«
lear, de ce principe de fécondité que llnde al
rÉgypte adoraient j naquit le géant Ynmr. Lei
mêmes élémens produisirent la vache Aodumbla.
De ses flancs découlaient quatre torrens de lait
qui serrirent à nourrir Ymer. Dne nuit le géant
en&nta par son bras gauche un homme et une
femme , par ses pieds on 61$. De 14 vient la rac^
puissante des géans^ et c*es( ainsi que Brabmit
enfanta par sa bouche la race des Brahmes ,
par son bras celle des guerriers , par sa cuisse
celle des laboureurs » par scm pied cellti d^s
parlas.
Cepeodbmt la vache Audumbla se nourrissait
en léchant les pierres couvertes de givre. Le
premier jour le mouventient de sa langue fit
pousser sur la pierte des cheveux ; le secoiid il
en sortît une tête; le troisième jour, un hofrime
se leva; c'était Bor. Ilépousa la fille d'un géant
et mit au monde trois fils : Odin , Vili et Ye.
Tous Irais se réunirent et tuèrent Ymer, le Titan
Scandinave. Son sang, qui coulait k flots , noja
les autres géans y à FeMeption de Tua d'eux
164 LETTRES SUR L'ISLANDE.
qui s'enfuit avec sa femme dans un liateau et
s'en alla ailleurs propager sa race. Avec le sang^
d'Ymer, les fils <le Bor firent la terre, avec son
sangla mer et les lacs, avec ses os les montagnes,
avec ses dents les pierres ; avec son crâne ils for-
mèrent la voûte du ciel, qui est portée par
quatre nains, avec sa cervelle les nuages ; avec
ses sourcils ils élevèrent une palissade pour les
protéger contre les géans ; avec les étincelles de
feu qui tombaient du Muspelheim ils formèrent
les astres et les étoiles.
Cependant il y avait encore dans le pays des
géans un homme appelé Nor. Sa fille fut la nuit,
et elle enfanta le jour. La nuit parcourt le ciel
sur un cheval qui secoue à chaque pas son frein
écumant. C'est de là que vient la rosée. Le jour
est conduit par un coursier impétueux , qui , de
sa crinière brillante, éclaire la terre. Le soleil et
la lune sont deux beaux enfans qu'Odin enleva
à leur père. Ils sont poursuivis par deux loups,
qui menacent à chaque instant de les engloutir.
Voilà pourquoi ils courent si vite. La même
croyance se retrouve chez plusieurs peuples.
Une tradition mongole rapporte que les dieux
voulurentun jour punir Aracho d'un crime qu'il
LETTRES SUE LlSLAin>E. 165
avait commis ; mais il se déroba à leur pour-
suite. Ils le cherchèrent de toutes parts sans
pouvoir le découvrir; puis ils demandèrent au
soleil où il était , et le soleil ne leur donna qu'une
réponse peu satisfaisante. Ils s'adressèrent à la
lune, qui découvrit sa retraite. Depuis ce temps
Aracho poursuit sans cesse le soleil et la lune;
et quand il arrive une éclipse, les habitàns du
Mongol pensent que l'ennemi des dieux: vient
de se jeter sur un des aslnivs qu'il cherche à en*
gfoutir, et, se rassemblai^t en toute hâte, ils
poussent de grands cris, afin de Teffrayer.
Le monde Scandinave était créé; Odin avait
peuplé le ciel; et les géans habitaient la contrée
lointaine que la théogonie islandaise ne désigne
pas. La. terre était encore déserte. Un jour, en
passant sur le rivage de la mer, les dieux aper-
çurent deux rameaux d'arbres flot tans. Ils les
ramassèrent et en firent l'homme et la femme
L'homme s'appela Ask, la femme Ambla. Le
premier leur donna l'ame et la vie, le second le
mouvement , le troisième la parole, l'ouïe et la
vue. I^e dernier acte de la création est un nou-
vel emblème du sentiment religieux que les an-
.ciens peuples manifestaient pour certains arbres.
Lé^ Grec^ plaçaient des nymphes eélestes au sein
d'un hêtre, et demandaient des oracles aux
chênes de Dodone. Les druides cueillaient le gui
avec ûnè se^pe d'or ; les vieux Germains avaient
des forêts sacrées ; ^'est là qu'ils adoraient leurs
idoles; c'est là qu'un jour le Christ passant en-
vironna dés rayons de sa gloire, tous les arbres
^'inclinèrent devant lui pour rendre hommage
à sa divinité. Le peuplier seul, dans son superbe
orgueil, resta deboiK ia tête haute, et le Christ
lui dit: a Puisque tu n'as pas Voulu te courber
devant moi, tu te courberas à tout jamais au
vent du matin , à la brise du soir, x Depuis ce
temps , le peuplier frémît sans cesse, et tremblé
au moindre Souffle. Les Norv^ens croyaient
qu'une armée aVait été changée en arbres , et
c(ud la nuit leurs soldats, enlaces par une rude
écorce, reprenaient la forme humaine, et se pro«
menaient le casque en tête au clair de la luné.
Que clè nierveflles se sont passées au moyen-âge
dans f enceinte mystérieuse des bois ! Combien
de fois' ïës fées n^otit-elles pas attendu , au pied
des verts taillis, les chevaliers qu'elles voulaient
conduire danà leui^ palais! combien de fois la
j[!>oésiè. Intériorité dé cette idée populaire, hV
N
LBirBlS SUR L'ISLÂHDÉ. 107
t«e!Ie pas oélébrë la magie secrète de^ forêû ! Il
vous souvient de la romance du Sctute^ t\m fai>
sait pleurer Desdempna^ et du Roi dès ^àlnei,
chanté par Goethe.
Les dieux avaient commèïicé lettf centre par
établir^ avec les sourcib d'Yuier^ Urte palissade
contre les géaiis. Ils se bàtit*eilt au cefîtré db
monde un château , une forteresse. Ces dieuk
de la Scandinavie, comme cewt de lai Grèce, ré-
présentent, sur une échelle plus élevée, tous les
acteà , toiltes les vicissitudes, toutes \tk paéM6fa's
de la vie hùinaine. Les hommes se battent entre
eux^ lei dieux Se battent Contre lès ^éahs ; lés
hommes se font des armures de fer, et lés dlètix
établissent dans leur demeure de vsiste^ àte-
lîers ; et ke forgent dbd d«^Ues d'o^r et des bou-
cliers éblotif ssans ; les hotrimes tiêtmenf dé^ as-
semblées judiciaires, et les didux ^e réunissent
aussi j k c^tains jours ^ pour jugei* lés étètlè-
mens de la terre et la grande cause dés peitptès.
Le grand conseil des dleirk se ràssefâblâlit àdûs
le frêne Ifgdrasil, image du tem|%. Ce frèné ^ii
te pliis beau, le plus granld arhl*é q[\}i existé.
Seë pieds d^cëûdebt dan$ tes eirtraillés de la
terre ; ^es rameaux couvrait le monde eiitiéi^ ;
168 LETTB£S SUR L'ISLiUSBE.
sa tête s'élève jusqu'au ciel. Trois raeines im-
menses le soutiennent : la première touche aux
enfers y la seconde au pays des géaBs , la troi-
sième à la demeure des dieux. Dans le pays des
géans est la source de la sagesse, qui. appartient
à Mimer. Un jour Odin voulut aller y boire, et
n'obtint la permission qu'il demandait qu'en
sacrifiant un de ses yeux. K'est>ce pas une image
touchante des souffrances qu'il faut subir pour
acquérir la science? Près de la demeure des
dieux est la source du temps passé. C'est là que
le conseil céleste se réunit ; c'est là qu'il pro-
nonce ses sentences. Là. sont aussi les trois
nornes, les trois parques de la Scandinavie, Urd,
Verdandi, Skuld (le passé, le présent et l'ave-
nir ). Elles tiennent entre leurs mains le fil de la
vie humaine; elles le tordent sous leurs doigts
endurcis; elles le roulent sur leur lourde que-
nouille; elles le coupent avec leurs ciseaux de
fi^. Sur les rameaux du fréoe merveilleux, on
voit un aigle qui sait, dit TEdda, une prodigieuse
quantité de choses ; au-dessous de lui est un
. serpent qui ronge les racines de l'arbre. Un écu-
reuil court sans cesse de l'aigle au serpent , et
r cherche à semer entre eux la défiance et la haine.
" ♦
U y a encore auprès de l'Ygdn^ deux beaux
cygnes, qui chanteront un jour son chant de
morf, et quatre cer£i qui se partagent ses feuilles,
comme les saisons se partagent les dépouilles du
temps.
Les dieux habitent des maisons splendides ,
aux murailles d'or, au toit d'argent. Odin a pour
lui seul une grande ville éblouissante comme
le soleil. Autour dé lui sont les alfes lumineux,
esprits ailés, génies charmans, sylphes et trilby/
qui ont aussi pei^lé le monde mythologique
de rin4e(i) et de la Perse, et qui venaient, au
mo^en^âge, dormir au bord des fleuves, dan-
sor dans les pf airies , ou s'abriter au foyer du
laboureur , et se sijsp<&ndre en jouant au fuseau
de la jeune fiUe.
Pour communiquer avec le monde, les dieux
ont bâti^ en forme de pont,'rarc-en-ciel. Au
milieu est un sillon de feu , pour empêcher les
géans d'y passer. Chaque jour, la troupe divine
monte et descend à cheval par celte route aé-
rienne. Thor , lui seul , est obligé de la suivre à
(i) Je rappelle à tous cens qui veulent étudier la mytbologte de
. rinde et le» antarce mylhologies auienncs rçtceUenl tmrni que M. Oui-
goiaat a publié en refoisaut la symbolique de Creuier.
pied 9 Car il èèt êi groâ èl M lôùrà] qtt'fiucuÀ
cheval he t)our^ait te pciMëf .
il y à dôuie gràiids dieux (t). Lé pi*emiér est
Odm(à). C'est lé tnattre dfe riiliivers et l'esprit
des combats; c'est le Siva des Indiens , tout à la
fois créâteûi* et deàtructëtti^; dieu bienfaisant ,
dieu Redoutable ^ tantôt ihVëqûé dâôs de pièiisés
plriè^eë, tantôt adoré avec des hdlocaiistes de
sà^g. C'eit lui qui firéâide le côns^eil célesie, et
il s'asseoit dabs son palais sur Un ^iége élevé
d'oà il découvre tout ce qui &e jifàsse dànlé te
laionlde (3). Il avait douxe nomsi, et il iisUrpâ ce-
lui d'AlIfadèr (père dé tdutes choses); ce.^ui
établit dains Cette tnytbèk^ie ilfiè êtt^angé coh-
tfâdictioiiti ^ car Ôdin itiourfà tth jôu*, et il est
dit que l'Allfader ne doit pas mourir. Lesl Scan-
dinsivesqui, dané teUi^ htfWèur guerrièi^èy se
sôurîaient peu d^une divinité pacifique et Ahi-
(f ) TèUjours te id;fiférieux itfôÀib^e ddU2^ qm êé retrbave ÛÀkk !és
tradilioQS populaires : les douië sigaes du zodiaque, les douze tribus
dlsraël , les douze pairs de France , les douze chevaliers de U Table-
Konde, etc.
(a) Léraueiéf» Àtlèteands Tappeli}^ Vfbioftan, téi Anglo-Saioés
Toden. Selon Grimm, ce nom provient du vieux mot germanique
fVii<4ii»H^onre«pQBd au mol latin Tmdere-i
{^h» pmmm' dm jmqp6b>^6 patlaiÉt wflmvmt «k Die» * ^ai hàmi
siet et de loin mira. *
ïxrrBSA SUE hisLAsam. 171
séricordieiise , adoraient Odin comme le chef
suprême des armées, comme le génie des ba^
tailles sanglantes. Alors il ne s'appelle plus créa-
tear : il s'appelle le dieu terrible^ t incendiaire y
le déi^astûteur j le père du carnage. Il traversie
les airs sur un cheval qui a huit pieds (i); il
plane sur les champs de bataille et anime leb
corobattans. Les guerriers lui déTouerit les
âmes de ceuit qu'ils égorgent ; le bruit du glaive
lé réjouit ; le sang f.qui coule plaît à ses re-
gards ; il pasde , sans qu'on le voie , au milieu
des cohortes ; mais, à Tardeur qui les animé, les
héros reconnaissent son approche, et croient
étitendfe le hennissement de son cheVal. Il s'é-
carte de ceux qui seront vaincue , mais il prêté
si[ lancé à ceux qui doivent remporter la vic-
toire; et quand la lutte sanguinaire est finie,
léÀ tralkyries lui amènent les âmes des guer-
riers qui sont morts après avoir noblement
oôftibattu.
Thor est le dieu de la forcé ; le maître du
(i) Ajitrefois , dans eertaines parties de l'Allemagne , quand les la-
boureurs faisaient leur moisson , ils avaient coutume de laisser sur le
sol ^ttélqoéi éfd» peir le diètal é'OlUS. {i^éUtèéhe HifiHoiûgie von
J. Grimm, pag. xo4- )
17^ LETTRES SUK VJShXTXDU.
tonnerre 7 Tiiùplacable adversaire des monstres
^t des géans j qu'il poursuit comme Hercule ou
coitome Thésée à travers Içs forêts et \eè Mon-
tagnes; il a des gantelets de fer que lui seul
peut porter; il a une ceii^ture qui doitWd ses
forces y et une massue merveilleuse qu^il lance à
la tète de ses enneiiiisy et qui lui revient dans
la main; son, char est attelé de deux boucs.;
quaiid il le fait courir sur les ttiftges , «oq en-
tend résonner ses reqes .d airain, et c'est làile
bruit que nousprenobs. pour le'tonderre» Mi*
jourd'hui encore^ quand il tonjne^ les paysans
suédois ont coutume de dire : « Voilà le vieux
ïhor qui se promèjQe» » Thor a été adoré dans
toute la Scandinavie. Il a donné Mn nom à un
grand nombre de villes , de fleuves., de mon-
tagnes, et à Tun des jours de la semaine (i). Les
poètes ont souvent célé})ré«es cpurses àventu*
f euses , ses combats contre les * géans. Nous
trouverons plus tard , dans l'Edda , 1^'histoire
d'un de ses voyages.
Le troisième dieu était Freyr, -il gouvernait
(i) Islandais, thorsdagr; danois et suédois, taruhgi alUmand,
donnenlag; anglais , thundaj, ^
\f, jpkde. eti» vents, et réglait le cours du so-
leil. Les Scandinaves avaient confiance en lui,
et TiAvoquaient pour obtenir une heureuse
Hipisson.Âu commenceofeiit de Tété, ils plaçaient
sa statue sur mi chat, et la conduisaient autour
de leurs champs, pefsuadés qu'elle devait feire
germer le grain de bl^ dans la terrée , et mûrir
le fruit sur Tarbre. Freyr était aussi un dieu
puissant;et courageux. Il avait une épée d'uûe
trempe si forte > qu'elle coupait ^ comme • un
briri d'herbe , lei, cuirasses de fer et les rochers.
•
Un -joui;, par un fatal mouvement de curipsité,
il monflK sur le^iége élevé d'Odin. De )ii ses
r^ar4s embrassaient , dans l'horison immense,
le monde entier (.1). Aucune barrière, aucun
vodle n'arrêtait sa vue. Toutes les villes lui lAon-.
traient leurs - trésors ; toutes les forteresses,
leurs armures ; toutes les demeures des hommes,
leurs viceç et leurs passions. Mais il ne fut sé-
duit ni par l'or entassé* dans le paTais des rois,
ni par les houcUers brillans^uspendus aux mu-
(i) Une légende d* Allemagne rapporte qu^un jour saint Pierre
monta aussi sur le trônede Dieu, d'où i*on découvre tout ce qui se passe
sur la terre. Il aperçut une femme qui Tolait , et en fut si irrité qu'il
lui lança Tescabeau du Seigneur à ta tête. ( Kinder und Haus Mahrm.
chm^^ gêsammtlt dureh GWmiii,{iag.' 35.)
174 LETTRES SXm. L'IBLAimC
railles des châteaux , ni par les joyeuses réuf
niops où coule l'hydromel. Il venait de voir au
pied des montagnes une je^ine fille d'uae ra*
vis^iai^te h^auté , et i) se retire avec dottleur } son
cœur est agité , son repo^ est perdu* Ses amis,
le Yoyant tout à eoup devenir si pensif , le
questionnèrent à diverses reprises, et il finît
par leur avouer ses rêves d'amour. L'un d'eux
promet d'aller chercher la jeune fille, mais il
exige que Freyr lui donne pour récompense sa
redoutable épée. Le dieu y consent , et , quel-
que temps après , épouse sa bîen-aipié!^. Mais
quand viendra le dernier jour du monde, il se
présentera sans armes au combat , et 4^a
vaincu par les géans.
Ces trois dieux formaient le triangle symbo-
lique, la trînité Scandinave, la> trimourti in-
dienne. Après eux vient Kiord , le Neptune dés
contrées septentrionales, qui gouverne tes flots,
et distribue k ses favofis les trésors engloutis
par les* vaguer de la mer; Tyr, le soutien éés
guerriiers, le protec^ei^r des athlètes; Bregia, le
dieu du chant et de la poésie. *Les runes sont
écrites sur sa langue, et il a épouse Iduna,
poésie vivante, qui,iavec sea pommea d'of:^ 4UB-
|:£TTR9S SyR L'ISIiAI^^^. 175
pèche les dieu^ de vieillir et le ciel de se dé-
peupler.
Heimclall e$i( le gardien du pont céleste; il a
été enfanté par neuf femmes. Nuit et jour il
veille k l'entrée de la forteresse des dieux pour
prévenir l'attaque des géans. L'Ëdda dit qu'A
dort moins, qu'un oiseau. Son regard perçant
distingue les plus petits objets à cent lieues de
distsince^etila l'ouïe si fine, qu'il entend croître
rher}>e des champs et la laine des brebis.
B£(lder e^t le dieu bon et aimable, le principe
du biep, l'idép du beau. Une nuit> il rêve qu'il
i^oit bientôt mourir. |1 raconte ce vêve à Odin ^
qui fait seller $pn cheval ^ descend aux enfers ,
et va consulter la prophétess^e. Elle lui dévoile
U 4f}stinée de Balder, et Frigga s'adresse à tous
les élres animés de la nature , et leur feit prêter
serment d6 ne pas, nuire à son fils. Par malheur^
^Ue oublie un jeune arbre nouvellement planté
auprès du Yalhalla^ et si faible encore , qu'elle
ne pouvait pa^ le croire dangereux. Mais Loki, le
géi^e du mal, a su ce qui s'était passé. Il arrache
luinQsiéme la branche d'arbre oubliée par Frigga;
et, un jour que tous les dieux étaient réunis et
«^aqmsaient à poiitouÛHse avéo kur kmoe et leur
ifÔ tETTOES StJR X'ÎSLANI>Ë.
épéele l>oh Balder , Loki remet la baguette fatale
entre les nnaîhs deTaveugleHauder, qiii se jette
en riant sur Biilder et le tue. A cette nouvelle ,
un m de douleur retentit dans le ciel , et l'uni*
vers est consterné* On prépsy^e les fuâérailles de
Balder, on brûle son corps, cefui de àa femme
bien-aimée , et celui de son cheval de liataiile.
Toute la nature se revêt de déuil.- La Mort elfe-
«
même s'attendrik Hauder va la prier de laisser
renaître Balder , et elle répond qu'elle y consen-
tira si tous les êtres morts et vivans le pfleurent.
Odîn conV^oque alors» tout ce qui peuple la
naturef la .mce humaine gémit sur le dieu (Jui
n'est plus j les pierres s'émeuvent , les ràmeatrx
de. chêne s'inclinent tristement à son nom, et
la fleur des prairies et l'herbe des montagnes
laissent tomber comme autant de larmes les
gouttes étincelantes de rosée. Mais une vieille
femme s'avahce, le froQt joyeux, l'œil sec, et
déclare qu'elle ne pleurera pas. C'était Loki qui
avait pris celte forme pour tromper les dieUx;
et sa parole cruelle rejeta Balder dans l'empire
de la mort. Nous verrons plus tard commetit
les dieux se vengèrent.
Après ces grandes divinités ^ il faut compter
LETTRES SUR L'ISLANDE. 177
encore Yidar qui tuera un jour le loup Fenris ;
Valiy adroit archer; Ulleri habile à patiner; et
Forsate qui apaise les disputes des hommes et
jyge les procès. . «
« De même qu'il y avait douze grands dieux , il
y avait aussi douze déesses.
La première est Frigga^ épouse d'Odin, qui
partagé avec lui les âmes de ceux qui meurent
sur le champ de bataille ; puis Freya , déesse de
l'amour^ qui a donné, comme Vénus chez les
latins, sonnom àl'un des jours de lasemaine(i).
Elle avait épousé Oddr y qui la quitta pour voya-
ger. Elle le chercha, comme Isis, dans toutes
les parties du monde, et le pleura avec des larmes
d'or, les larmes de la. fidélité. Eyra , la troisième
déesse, fst l'Esculape des demeures célestes.
Géfione est la patrone des vierges. Loma ré-
concilie les amans. Yora sait tout ce qui se passe.
Snorra protège les savans.
On bâtissait à ces dieux des temples sjf^len-
dides; on leur offrait, à certaines époques de
l'année, des sacrifices sanglans. Il y avait,
(2) Oq disait dans notre vieux français Divenres : ( Dies Veneris).
« Pour ce qu'il ert divenres, en mon coer m*assenti, etc. »
{Roman de BerU auigranspUs^ pub. par M. P. Paris).
is
178 LETTRES StJll L^ISLATïDE.
chaque année, trois grandes fêtes : l'une en au-
tomne , l'autre en été, la troisième au milieu de
l'hiver; le peuple y accourait de toutes parts.
Dans* ces réunions religieuses^ les prêtres im-
molaient des prisonniers de guerre, des hommes
condamnés à mort pour quelque crime, des
sangliers et des chevaux, surtout des chevaux
blancs, qui, de même qu'en Perse, étaient re-
gardés comme des animaux sacrés. Le sang dés
victimes était recueilli dans des bassinsMe pierre
ou d'airain: un des pontifes le prenait pom
arroser les murailles du temple, et asperger la
foule; puis on partageait au peuple la chair
palpitante des chevaux; les tonnes de bière s'ou-
vraient et les cérémonies pieuses se changeaient
en orgie. Tous les neuf ans, les Scandinaves
célébraient une fête plus solennelle. L'évêque
Dnhmar rapporte, dans sa Chronique de Mer-
sebourg, que dans ces grandes réunions on
égorgeait quatre-vingt-dix-neuf hommes, autant
de chevaux , de chiens et de coqs.
Ces sacrifices ne servaient pas seulement à
rendre hc^âamage aux dieux; les prêtres y cher-
chaient un moyen de former des pronostics ,
de prédire les évènemens. Ils avaient, comme
LETTRES SUR LTSLANDE. 17tf
les Romains , uife sorte de science augurale à
laquelle le peuple ajoutait foi. Les Scandinaves
étaient créduleà et superstîtîeut. On retrouve
dans leurs croyances le fatalisme grec, le 6a«
béisme des religions primitives , et le fétichisme
des races ignorantes: ils disaietlt que nul homme
ne pouvait échapper à son sort ; ils attribuaient
*
une grande influence aux astres , à la conjonc-
tion des étoiles, aux diverses phases de la lune;
ils prêtaient serment sur des pierres; et s'ils
avai^t ^ne injure à venger, ils prenaient la tête
d'un cheval mort^ la posaient sur un pied , et
la tournaient , comme un signe de malédietiori,
du côté de leur ennemi. '
Les mêmes croyances naïves , les mêmes idées
superstitieuses reparaissent dans la peinture de
leur paradis et de leur enfer. Le paradis des héros
estle Valhalla; oh y arrive par cinq cents portes,
et quatre cent trente-deux mille ( i ) guerriers y
sont réunis. Leur joie est de renouveler, dans
(x) Il fsiut Femarquer ce nombre , qui se trouve dans plusieurs autres
my thologies. Les Chaldéens avaient fait des observations astrouomiques
pour 43!»,ooo années. D'après Borom» el Syucellus , il s*était passé
433)000 ans entre la création du monde et le déluge^ Chez les Indiens,
k deroit^r Age du monde est de 43a,Qoo a)^. (Noie k l'£4da par BI4-
X^imiM^» Uum 1> pfig. a49 )-
180 LETTRES SUE I/ISULNDE.
l'espace éthéré, les combats qp'ils ont sôufenus
dans ce monde. Ils se revêtent de leur armure,
et s'élancent l'un contre l'aittre avec ardeur.
Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes cé-
lestes ne souffrent pas , ef ceux qui tombent
morts sous le poids du glaive se relèvent ausA-
tôt. Quand la bataille est finie, on dresse les
tables' du festin, et les élus s'asseoient, sur des
sièges d'honneur, à côté des dieux. On lour verse
dans de grandes coupes le lait de là chèvre'Hei-
drun et la bière la plus pure : on leur sert chaque
jour les membres fumans d'un "Sanglier qui,
chaque soir, se retrouve intact. Odin est au
milieu d'eux , mais il' ne fait que boire et ne
mange pas : il donne l«s mets qu'on lui présente
à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte
sur l'épaule deux corbeaux qui lui disent à l'o-
reille les nouvelles du monde. Tous les matins^
ces corbeaux prennent leur vol, parcourent la
terre, et à midi ils s'en viennent raconter à leur
maître (*e qu'ils ont appris. La table du héros
est servie par les valky ries ( i ) . €e sont de grandes
(i) Ce mot vient de *valr (camp) et kera (choisir). Le mot allemand
kurfust (électeur) a la même élymologie. On appelait aussi les Talkyries
vmlmeyar^ skiaUdmeyar^ vierges du camp, vierges du bouclier. Quelque
fois elles se cliangeaient en cygnes et traversaient les fleuves en jouant.
LETTRES SUR L'ISLANDE. 181
etibelles femmes qui portent aussi la cuirasse,
et manient avec adresse la lance aiguë: elles
assistent à toutes les batailles , et planent sur
tous les champs de mort. Quand le jour du
corQbat est venu, quand le cri de guerre résonne
à leur oreille 9 elles quittent à la hâte leur de-
meure céleste y et chevauchent dans les airs;
leurs grands yeux bleus étincèlent de joie; leurs
cheveux blonds flottent au gré du vent. Sur
leur tête brille le casque d'or ; sur leur poitriiie,
le soleil éclaire une armure sans tache, et leur
cheval ardent bondit , secoue son frein d'acier,
et baigne la terre d'écume. Les valkyries se
mêlent aux bataillons de soldats^ raniment leur
ardeur, prolongent leur défcn&e, et recueillent, le
soir', les âmes des braves pour les emporter au
ciej.
L'enfer des Scandinaves s'appelle Niflheim ;
c'est un lieu ténébreux, relégué au fond du Nord,
traversé par neuf fleuves qui ne roulent qu'une
eau noire et bourbeuse. Une nuit éternelle l'en-
vironne, et pn y arrive par des chemins obscurs.
Quand Honnodr y descendit pour chercher son
frère Balder,'il traversa, pendant neuf nuits,
des vallées sombres et silencieuses. Tous les
r-rs
183 ICTT&ES SU& L'ISLANDE,
lâches descendaient dans cette triste demeure ,
mais TEdda ne parle point des tourmens qu'on
leur faisait endurer. Les autres peuples du Nord
se représen taient l'enfer de la même manière.
L^ Lapons, en enterrant leurs morts , avaient
coutume de mettre à côté d'eux une pierre à
fusil y afin qu'ils puisent s'éclairer dans le téné-
breux sentier qui conduit à l'autre monde. Une
traditiqn finoise rapporte qu'une femme gé-
missait un jour sur la jperte d'un de ses enfans ;
son mari meurt , et elle s'écrie avec un sentiment
de consolation : « Il est fqrt| lui, et il pourra
' conduire mon pauvre eiifant dans le pays de$
âmes ! »
J'ai indiqué la hiérarchie des dieux comme
çUe se trouve dans l'Ëdda. Ces dieux représentent
l'ordre moral, la sagesse suprême, la justice éter-
nelle. Mais en face d'eux s'élève Lo^i; te^;éhie du
mal. Là s'arrête l'unité religieuse , et le dualisme
commence. Loki est le Typhon , l'Ahriman de
ipette mythologie. Par sa naissance, il appartient
à la race perverse des géans ; par son intelligence
et sa beauté , il est semblable aux dieux ; par ses
vices, il est le premier des esprits infernaux : il
aimel^iBtal pour le.mal; le crime lui sourit, la ven-
UETTRXS SOB. L'ISLANDE. 183
èbce est ^our lui une volupté. Démon spirituel, ^
^tée habile, souple dans ses actions, insinuant
us ses paVoles , il revêt toutes les formes , et
l'odule , sur tous les tons, le mensonge et la
Llerie. lies dieux se servent parfois de lui, c^r
»t adroit et rusé. Mais il se joue des dieux en
^ servant, et la haine qu'il leur porte est in-
|iacable. S^ femme, Signie, lui donna deux fils;
il enfanta, avec la fiUe d'jun géant, trois êtres ,
lonstrueux: le serpent Midgard, qui, dans ses
[^ngs anneaux, entoure la terre, comme, dans
[qde, le serpent Sécha entoure le mont Mérou;
Hela, la mort qui règne dans le ténébreux em-
pire; et le loup Fenris. Les dieux pressentirent
qu'un jour ce loup les attaquerait, et ils résolu-
rent de l'enchaîner. Deux fois ils lui jetèrent
autour du cou un cercle de fer , et deux fois le
loup le rompit. Alors ils firent fabriquer parles
nains un lien magique, souple et léger, et, en
apparence, facile à briser. Ils engagèrent Fenris à
l'essayer; mais le loup leur dit: «Je me défie d^
vos supercheries, et je n'essaierai pas ce lien, si,
pour garantie de votre bonne foi , l'un de vous
ne me met la main d^^ns la gueule. » Tyr se dé-
voua; il y perdit la main, mais le loup fut en-
c
184 LKTTRES SUR VJShÂNDE.
chaîné. Les dieux attachèrent le bout de la çoi^e
à un large bloc de pierre; et pour empêclicar
Fenris de le déchirer sous ses dents, ils le bâil-
lonnèrent avec une épée dont la pointe lui perce '
le palais. Depuis ce' jour, le monstre pousse
sans cesse d'effroyables hurlemens,^et les flots
d'écume qu'il lance dans sa fureur forment im
torrent.
Quand les dieux eurent ainsi dompté un de
leurs ennemis les plus redoutables , ils résolu-
rent de punir les crimes de Loki. Mais il s'était
déjà dérobé à leur colère. Ils le poursuivirent
long-temps sans pouvoir l'atteindre, car il
s'était bâti une maison ouverte de tous côtés ,
d'où il pouvait voir venir ses adversaires ,
et il leur échappait toujours par une nou-
velle métamorphose. Un jour il se transforma
en saumon et se jeta dans une rivière. Les dieux
le péchèrent avec un filet , et Thor le saisit par
la queue au moment où il allait encore s'enfuir.
Us l'enchaînèrent avec les boyaux d un de ses fils
entre trois rocs aigus qui l'empêchent de se
mouvoir; sur sa tête ils posèrent un serpent qui
lui jette sans cesse son venin au visage. Mais Si«
gnie, son épouse fidèle, le suivit dans son in-
j
irrTAES SUE i;iStÂNDB. 18S'
«
iUftune. £11^ eât assise auprès de Haï , et reçoit
dans un grand vase tout le poison vomi par la
vipère. Quand le vase est plein , quand il faut le
vider ^ le venin tombe sur le corps de Loki et
lui cause de telles douleuoi | qu'il s'agitçèavec
une sorte de frénésie^^et ébranle le soi dans ses
convulsions. C'est de là que vienpeiit les tremble-
mens de t^re. ^ •
< ^ Mais 1q règœ des dieux est limité ^ et les génies
Mu mal doiveplrun jour rqmpre feursuchaîiles et
boutevéréer le monde! Ce jour s'annonce par des
signet effrayans. r^trois longs bivers se succèdent
sans interruption ; pas une lueur consolante
n'apparaît au ciel, pas une fleur de pifnfemps
n'éclot dans la vallée, pas^un brm^ 'herbe ne
reve|;dit siu* la< colline. La 'famine et la peste ra*
"vagent le monde; la haine divise les familles; les
frères s'entretuei|t; il n'y a plus de liens, d'afïec-
tion, plus de foyer domestique , plus de vertus ,
plus d'amour. Le crime gagne tous les jcœurs
comme un ulcère , et ceux qui sont restés justes
« réjouis»», de s'endormir dïm leur .onU>e.u.
Tout à coup la terre tremble sur sa base ; les
arbres sont renversés avec leurs racines; les
montagnes s'écroulent ; les étoiles tombent du
ciel (i) deitt loups engloutissent le. soleil et ia
hine f et le monde est plongé dans les ténèbres.
' L'Océan , que la main du Créateur n'arrête plus
dans son lit de sable , inonde le globe. Sur ses
vagues orage^es on voit flotter le Naglefar (a).
Les géans eux'^mémes le i^mplissenf et sert
*vont chercher les - dfetiic. Le serpent -9|idgard
fonetle les eaux de Sa large qitëùe , et lance son
venin dsins les^rs. Le lo«p Fenfî^ s'avance tfœj^
etiflammé^ une de ses «roàdioires'tbuche à la»
terre, Vautre aii ciel.^Loki marche, comme
rAntec}irist , 4 la tét^ d^ tou^leS moi|ptres, et
Surttu: 1^ isujl avec tme épée flamboj^ante à la
main. •
A rentré^*deia forteresse céleste, Heimdal
jette le cri d'alarme , et sonne la trompette qui
retentit dans le monde entier. Odin va consulter
Fa source de Mimer, et tous les dieux se prépa-^
rent au combat. Surtur renverse à ses pieds l'a-
moureux Freyr, qui n'aplus d'épée. Thor écrase
(i) Un vieu poilé cspagooir Gonulo et Bereeo, eniploîe la
Veras e las estrellas caer de su loçir
Como caen las |oias quant caen del figar.
(a) y^iiifm cpnUriDUv^ Iti ongles d«i «MU.
IflTEXS sua LISLASBB. 187
le Serpent , et puis tombe, lui-même sous le
poids du vei^n qae le monstre lui a jeté. Le loup
dévore Odin ; mais le puissant . Vidar s'élance
contre lui, pose un pied sur sa mâchoire, et,
d'une main de fer, lui déchire la mâchoire sûpéj
rieure. Jx>ki et Heimdal se tuent l'un l'autre^ et
Surtur, le génie du feu , embrase le*moii()e.
Le monde s'est écroulé comme dans l'Apoca-
lypse, comme dans le Zendavesta, côm'me dan^
les yédas. Les hommes ont pj^ri dsms le feu , le»
dieux ont disparu. Mais du milieu des flots pu-
rifiés, une autre terre sumt plus fraîche et
pluà .riante que la première. Balder ressuscite ;
Yi^ar et Yali^pt survécu à la race des dieux.
* Tin enfant du soleil éclaire de ses rayons Umpjdes
ce nouveau monde. Un homme et une femme
opt éqjiappé à l'embrasement universel, et' ré-
pandent sur le globe une famille nombreuse. Au
Yalhalla succède un autre paradis plus heureux
et plus beau , et le Niflheim est reYnplacé par un
autre enfer. Le sol, béni parles dieux , n'attend
plus que le laboureur le sillonne à la sueur de
son front. Il se couvre de fleurs et de fruits. Un
m
ciel d'azur s'élève sur celte terre féconde ; un
printemps étemel sourit à tous les regards. Les
188 ^LETTRES SI7K riSLAS^DE.
' . * ■
hommes vivent dHine vie .paisible dans une
atmosphère de joie et de lumière. Les dieux re-
trouvent sur le gazon les tables do» des Ases, et
s'asse(|îent l'un auprès de l'autre , et s'entretien-
«lent; du passé.
* Ainsi finit le dogme de la mythologie Scandi-
nave f ainsi finit celui de tous les peuples, par
des rêves qui s'en vont au-delà des siècles , par»
l'amère dputeur qui détruit la terre où' chacun
^souflBre , et la foi «qui recrée âuss^ôt u|jp terre
idéale y u]) monde éternel.
«
#
*
41
I
vu
•
. • ,.
LBS DBUX^DDA.
t
%
Pi
Dans un deS districts les moins désftlés de
Ilslande, sur la route de Breidabolstad àGErebak,
après avoir chevauché à travers une plaine ma-
récageuse,, le voyageur^perçoit , au haut d*une
colline doucement inclinée , un groupe de mai-
sons entourées de verdure. Une. muraille de
gazon les protège; ime grande porte en bois
s'ouvre au milieu de ce rempart agreste. D'un
côté appal^t la chapelle avec ses saints de bois
8Ûrlcportaa;deraatre,niabitationduçay8aii,
cdie du pasteur, et à voir de loin ces deme ur e»
1
iWJr LEtTRES SUR L'ISLANDE.
paisibles , isolées 4^ tout bruit , et ces murs dg
gazon qHi les entouréht, on dirait d'un ermi-
tage rustique ,^u d'une forteresse de Êergers.
J'y arrivais au mois d'août pai* une belle matinée.
L'herbe des champs awi^ reverdi ; les clochettes
jaunes se balançaient au milieu de renclo», et
les marguerites décoraient de leurs cof oUes
blanches tout^ les .lombes du cimetière. Sou^
leur toit de rhousse', les fenêtres étroites du DÎ*es-
byjère s'é'clairaiént à un rayon "de soleiU Un
homme tressait des filets de péch^ devant la ^
* porte, et deux enfans jousrienf %vec ^e^moutons
dans la prairie. Jq retins* fa bride de mon cheval,
je regardai avec émotion ce tableau si* simple efr^
« • • •
si riant : il me semblait voir devant moi une
page des poèmes champêtres, une idylle vi-
vante. Aux aboiemens du chien, qui annonçait
l'arrivée d'un étrangei^ le paysan leva la tête
et, quittant aussitôt son travail, à*en vint avec
son bonnet de laine k la main, m'aider à mettre
pied à terre et me souhaiter la bienvenue. J*en-
trai dans J'église, où l'on me montra avec orgueil
quelques ornemens d'autel qui dataient d'uû
temps jincien ; j'çntrai dans la demeure du prêtre;
c'était un homme instruit et modeste comme
» •
£ETniB6 SUR t'ISLANDfi. 491
j'en ai reçtSMitré ptuâeurs éan^ cette pauvre
teire d'Islandç. Tandis qu'il me faisait voir, avec
une Vf aie joie ^savant , sa ccMlection de livres
quil avait amassés Pun apufes l'autre, en sMm-
• ^ ,4
posant toujours de nouveaux Sacrifices ,^a jeune
femme, douce et blonde jcom me les jeunes .
femmes des bords dé l'Elbe , mettait une nappe
blanche surja table ^*et préparait la jatte de lait ^
et les tasses de porcelaine. , Je m*assis* entre
enx ,, et: les voyant ^ous deut si jeunet et si
fteureux, Tidéfe me venait de leur dettîander, sans
crainte de Tanachroni&me , si le Srîeux Voss ri^a-
vait pas songé à eux en écriyailt sa Louise , ou
s'ils n'étalent pas de la famille^ de Herrfnann et
Dorothée. D'uïi côté s'élevaient dev^ht nous
les montagnes blanches qui environnent lllécla ;
de l'autre , la mer formait compie autant dé la^
entre les baies où eUe vient se jeter,*et tout était
calme et silencieux. Pas un bruit dans l'air, pas
une voix importune , pas un souvenir du monde
lointain, et quand je regardais cette solitude si
beHe dans sa pauvreté , si douce danè son repos*,
je me disais qu'on pourrait bien renoncer à toute,
ambition, quitter toute foUevanitéet venir v^vre
là comaie le^poète cspagnot, sans rien envier et /
• •
/
ils urca^ SUR fj^tAixtit
«ans être envié : &i efividuidoy ni envidiaso (t).
Cette 'retraite où je 'passais une matinée.
^foéme aivâitété l^^bitée par deux des plus ffrahi
'lionunes de-FlsIai^e} c'était. Odda. (C'^t de là
que^ous sont veqpes les deux Edda. Cest^à cjue
vivait /au xi^âiècle, Sœmund le savant; au xii%
inorri Sturleson , le poètp ^t ^historien. ^
I « SœifAmd naqvit en loSp et mourut en 1 133.
Il descendait d une des familles les plus nobles
dellêlande, et son ffère était pasteur, lànimé du
(lésir de s'mstru^re , il quitta de bonne béùre la
demeure j^ternelle e^ pqssa une grande partie
de sa jetlinesse à v&yager. U visita rAUea^gne,
la France, lltalie, étjadiant partout, à cette
éppqueide conn*aissances encore coft fuses, les
chroniques populaires^ les mœurs, la poésie; il
obséda avec enthousiasme les mdnumens an-
tiques de Rome , et fréquenta pendant plusieurs
années les écoles de Paris ('i). Tout ce qu'il avait
recherché et aipié dans les contrées étrangères
ne put cependa^jt pas lui faire oublier sa terre
"d'Islande. Il l'evint en io8a à Odda ^ plein de sou-
venirs , riche,de science , et , pour se rendre utile
(t) Poesias del maestro Luis de Léon* «
(a) Finosen. Hutoria ecdeuaitica , tooi. I , j^, X9S .
LETTRES SUR L'ISLANDE. 19S
à ses compatriotes y il établit dans sa demeure
une école d*où il est sorti plusieurs hommes dis-
tingués ; puis il se fit prêtre , et toute sa vie se
passa entra les soins qull donnait i^ses élèves ,
entre les devoirs religieux que lui imposaient
son sacerdoce et les études de prédilection quHl .
s'était choisies. Il n'y avait pas long-temps que
l'Islande s'était convertie au christianisme. Le
culte d^Odin était aboli , mais les traditions
païennes vivaient encore dans la mémoire des
vieillards y et les noms de Thor et de Frigga,
Ibistorre des nains et des géans devaient se mêler
souvent aux causeries de la veillée. Le peuple
m
ne renonce pas si vite aux croyances avec les«
quelles il a été bercé. On peut briser d'un coup
de hache une idole , mais on ne brise pas du
même coup le lien qui le rattache à Thistoire du
passé; on peut lui enseigner une nouvelle foi,
lui imposer un nouveau serment, mais sans le
vouloir, au fond du cœur, il se souvient de la
religion qu'il apprit au foyer de famille, et des
* prières' que murmuraient ses lèvres d'enfant.
Les hommes qui le gouvertient, voyant leur loi
promtilguée, la regardent comme ,^ établie; ils
posent un jalon entre eux et le passé; ils corn-
i3
i94 LETTRES &€E LlSLANDË.
posent une nouvelle ère ; mais latradition , cette
fée du vieux temps, dément leur chronologie.
A côté de l'histoire écrke par le savant , buri-
née par l'artiste, la trallition invisible, insaisis-
saWe, s'en va de contrée en coiftrée et se per-
pétue par qii la foule. Elle n'a ni stylet , ni burin ,
ell^ n'impose point d'arrêt, elle n'élève point la
voix; mais ell^ murmure secrètement de nfa-
gîques paroles awf. oreilles charmées qiii l'é-
couteqt. Les homîTjes qui ne la* connaissent pas
la déclarent morte et oubliée, et elle repose en-
core au milieu des ruines, etelle soupire au boi^
des chemins; le voyageur l'emmène avec lui
dans ses courses lointaines, la voix de l'aveugle
ambulant l'annonce à toute uïie génération, la
harpe du ménestrel la répand dans les airs.
Aii^i , tandis que les prêtres prêchaient l'é-
yangile dans les églises, l'histoire des anciens
dieux occupait encore l'imagination du peuple^
et Sqemund l'étudia. Il se fit redire les mystères
et le culte d'un autre temps; il recueillit les
vers des scaldes, les épopées pmïennes <x)nser-
vées par la parole; il écrivit d'après les récits des
vieillards, d'après la tradition, et voilà comment
nouse^tveAuel'fidda. Les voyages et les études
tETTliSS StIB. JL^ISLAJSDE. ^5
deSœmund lui avaient fait doimjer Iq aurnom cb
savant ; son goût pour tes Bctipns du pàgsmiêmfi
lui fit donner celui de sorcier. Il acheva patiem-
ment $on œuvre, mais son caractère <Jk pfétrp
lui défendait de la publier. Elle resta coquine ffft
dépôt dans sa retraite d'Odda, ^ attendant
qu upe main plus hardie la mît au grand j«»ur.
En même temps qu'il travaillait k compléter
cette épopée populaire, Soemund ra^embiaif;
pour rhis^toire de son pays d autres docuafien&i
Il écrivit une chronique des fpis de Ijforvég^ qui
malheureusement ^st perdue. Peut-être TSdda
n'était-elle que l'appendice religieui^ de^ cette
chronique. Quelques savants lui attribueutauâsi
les annales d^dda qui embrassent Thirtoipf
imiverselledepiûs la création du monde.
Le recueil de Sœmund rest^ prè$ d^ cinq
siècles ignoré en Islande. En 1639, Brynhiolf
Svendsen, évéque de Skalholt, découvrit un
juan usent qui contenait les principau^c cllanjte â^
TEddaet l'envoya à Frédéric III , roi deDane-^
mark. Un autre manuscrit appartenant à la
collection d'Arne Magnussen, renfenn^e )e ¥e|p*
tamsqvida. Ce manuscrit faisait partie d'un
ouvrage plus çpDisidérat)!» 4»»% m m JUBÊS^^
196 LETTRES SUK L*ISLAI9DE.
malheiireuçement que des débris. -En 1665^
Resenius publia , avec une traduction latine et
danoise 9 les deux ^principaux chants de FEdda.
En 1787 parut le premier volume de la grande
édition de Magnussen ( 1 ) .
Le mot Edda , appliqué aux chants recueillis
par Sœmund, signifie Aïeule. Peut-être aussi,
irient-il iXOdda^ cette retraite paisible^ où le
poète rapporta le*fruit de ses voyages, et passa
* ' une vie d'étude et de recueillement. >
Les poèmes de l'Edda se divisent en deux par-
ties: poèmes my thologiques, poèmes historiques.
Les premiers renferment toute la cosmogonie et
tout le dogme théogonique des Scandinaves; les
seconds se rattachent au cycle populaire répété
dans le Ktempe-viser et chanté dans les Niebe-
lungen. Là est la vie des dieux, ici celle des héros;
là sont les luttes perpétuelles du bon et du mati-
vais principe, ici les guerres haineuses, les ven-
geanjces cruelles ; là est le drame du Valhalla^
*
ici le drame du monde. L'Edda dans sa puissante
. étreinte a tout embrassé , depuis le trône des
géans jusqu'à la. grotte des nains, depuis l'a-
(i) Ed^^ Sfpnundar hîniu Feoda, Ia-4^ trad. latin^.
LETTRES SUR L'ISLANDE. 19Y
.. • • «
bîmeténébfeux habité par Hella jusqu'aux salies
resplendissantes où se rassemblent les valkyries. ,
Il serait presque iippossible d'assigner une
date précise à ces poèmes. Ils ont élé composés
en différens lieux ^ et à différentes époques.
Leur forme de versification , leurs métaphores ,
et quelques mots recueillis çà et là dans les sa-
gas peuvent servir d'indication et guider les
savans dans leurs hypothèses. Mais il y a loin
de ces conjectures de Térudit au document exact
basé sur des faits, appuyé sur* des dates. Tout
ce qu'on peut affirmer, c'est que ces poèmes
furent composés par les scaldes , chantés dans
les cours y dan^ les assemblées populaires, dans
les grandes fêtes (i). Quelques-uns d'entre eux
remontent au moins, poui* la forme sous laquelle
npus les connaissons,* jusqu'au viii^ siècle , et
pour l'idée qu'ils représentent, jusqu'à l'époque
de l'émigration des peuples d'Asie dans le nord.
Le premier de tous est la Voluspa(2). C'est une
oeuvre d'un caractère étrange, solennel et mys-
térieux , triste et éloquent, grave et obscur.
t>
(x) Den œldre Hdda oversat af Magnussen.
(i) FaJa (sybille) Spà (prophélîe). La soreièredes chants senriena
l'apjpelle W'ila,
» « « « •
tdé litlkES SUK LISLÀNDE.
Cest le récit, souvent énigma tique, souvent
*. brisé, d'un oracle; ofest le cri de la sibylle.
A rentrée de la forêt die sapins, balancés par
lé veut du nord , au milieu des corbeaux qui
crqpfôent sur sa tête, et des: loups qui hurlent
autour d^elïe, la prôplîétesse Scandinave monte
sûr le trépied , et devant la chair palpitante des
victimes, elle prononce ses conjurations et le
dieuàppairaît: Deus ecce Deus! Au souffle puis-
sant qui l^nspire, son coQi^r tressaille, ses cheveux
Se hérissent sur son front, ses yeux enflammés
regardent passer avec, une sorte de stupeur et
d'effroi les images quelle évoque, et ^Ue chante
lé chaos, la naissance du géant, les combats
des dieux. Une voix impérieuse lui crie : Ne
vbis-^tu rien encore? Et elle se ranime et
chante Tenfantement de la mort, la detneure
souterraine des damnés, la dernière lutte des
mauvais esprits, la destruction du monde.'
a Au commencement des temps il n*y avait
iiçn. lï'n'y avait ni sable, ni mer, ni vent. On
ne voyait point de terre et point de ciel , rign
que l'abîme vide sans arbres et sans végétation.
, « La âûkil pa^ut. au sud. La lune ouvrit la
porte de la nuit. Mais le soleil ne éôjàhdtissàit
LETTRES SUR LISLANDC. 190
*
pas sa route , la lune ne savait pas oi\ elle devait
se poser, et les étoiles ignoraient leur place.
« Alors les dieux montèrent sur leurs sièges
élevés, et tinrent conseil ensemble. Ils donnèrent
un nom à la nuit et au crépuscule. Ils réglèrent
l'heure du matin , le milieu du jour, et partage^
rent Tannée.
« La prophétesse sait où s'élève le frêne Yg-
drasil, le grand arbre qui étend au loin seâ
blancs rameaux. De là découle la rosée qui
baigne la terre, et le frêne reste toujours vert.
(c Du milieu des eaui, les trois filles de la sa-
gesse s'avancent sous cet arbre. L'une s'appelle
l/rd; la seconde, P^erdandi ; Isl troisième,
Skùld. Ce sont elles qiii règlent le destin de
l'homme et disposent de sa vie.
K Elle sait que la trompette de Heimdal est
cachée sous les larges rameaux de Tarbre cé-
leste. Elle voit les vagues écumantes du fleuve
de sagesse tomber du front de l'Alfader.
« Un jour elle était assise à l'entrée de sa de-
meure. Elle voit venir à elle le dieu savant par
.excellence et le regarde entre les yeux. — Que
me demandez-vous? Qu'attendez- vous de moi?
Je sais tout Odin. Je sais'qué ton œil' est plongé
200 LETTRES SUR L'ISLANDE,
dans la limpide source de Mimer cffi chaque
matin farrôse avec l'eau de la sagesse.
c Le dieu souverain lui donna des anneaux ,
des bâtons runiques et le don de«prophérie. Sa
vue s'étend au long et au large sur chaque
monde.
a Elle a vu le sort cruel réservé à Balder, fils
d'Odin. La branche^ d'arbfe croissait ; elle était
petite encore, mais fort belle Cette branche de-
vint un glaive meurtrier. Hauder s'en'servit (i).
« Bientôt naquit le fils d'Odin qui devait
venger BaJder. En une njiit il devint vieux, et il
ne se lava pas les mains, et il ne se peigna pas
les cheveux avant que d'avoir porté sur le bûcher
le meurtrier de Balder. Mais F*rigga pleurait le
malheur arrivé dans le Valhalla. »
La voix lui crie : Voyez-vous encore quelque
chose ? Et la prophétesse répond :
ff Les chiens aboient dans les cavernes de
Gnipa. Les chaînes sont brisées; les loups sont
libres. La prophétesse sait encore beaucoup de
choses;, elle voit de loin le déclin de l'empire
céleste, la chute des dieux.
(x) Toyez la mort de Balcler« pag.^z75.
J
lETTRES Sim L1SLAaD& SM
a Les frères combattent Tun contre Tautre et
se tuent. laes parens rompent leurs liens. On
viole^la foi du mariage. On brise les boucliers»
C'est un temps de far, un temps de loups et
d'orages, -et avant que le monde s'j^croule^ les
hommes ne s'épargnent plus;
a Les chiens aboient dans les oavernes de
Gnipa. Leç chaînes sont brisées; les loups sont
Ubres. Pu côté de l'est s'aVance-Hrym. La mer
ck^orde; les terpens s^enflent avec colère, pa-
bime des eaux« s'entr'ouvre. L'aigle pousse des
cris de joie auprès des cadavres qu'il déchire, et
le Naglfar flotte «ur les vagues.
(c II vient du midi. Les fîls de Mnspell le
montent , mais Loki le gc^verne. Toute la race
des mopstres accourt avec les loups , et Loki
marche à leur tête.
« Qu'arrive-t-il aux Ases? Qu'arrive-t-il aux
Elfes ? Le monde des géans est plein de bri|it.
Les Ases se rassemblent, et les nains qui habitent
les montagnes gémissent à l'entrée des cavernes.
<c Surtur vient du sud et apporte l'incendie.
Son épée flamboie. Les rochers se fendent. Les
Trolles errent avec anxiétés Les hommes pren-
nent le chemin de la mort, ije del se déchire.
202 LETTRES SUR L'ISLANDE.
et L'inquiétude saisit le cœur de Hlyna (i)
lorsque Odin s'avança contre le loup. Le vain-
queur de Bêla combat contre Surtur. Mais Té-
poux chéri dp Frigga succombe.
Xi Alors le fils du maître de la victoire , le puis-
sant Vidar* s'avance .pour tutttr avec le loup
monstrueui. D'une main il saisit cette progé-
niture de géant ; de l'autre il lui enfonce son épée
dans le cœur.
a Puis vient le noble fils d'Odin (Thor). 11
attaque vaillamment le serpent 'Midgard et lui
porte le coup mortel. Mais il recule detieufpas,
renversé par le monstre.
« Le soleil s'obscurcit. La terre s'abîme dans
Teau. Les étoiles brillantes disparaissent. Des
nuages de fumée enveloppent les arbres. Là
flamme s'élance jusqu'au ciel.
oc Et la prophétessè voit une nouvelle terre,
une terre verte et riante , sortir du sein des eaux*
Les vagues se retirent. L'aigle qui prenait le
Qoisson dans les champs s'enfuit,
tf Dans la vallée d'tda , les Ases se rassemblent
et parlent de la destruction du monde et rap-
' (t) 'tûUt é^ grande» déesses.
'•
t
LETT&ES SUfl I18LANDE. 303
pellent les grandes actions du passé et les leçons
du Dieu suprême..
« Ils retrouvent dans le ^azon les merveilleuses
tables d'or, que le premier des dieux et la race
de Fiolnir avaient possédées avant le temps.
a lies champs se couvrent de fruits sans qu'on .
les cultive. Le mal est anéanti. Balderrevienl et
deAieure avec son frère Hauder dans le palais
d'Odin.
<c La prophétesse voit la salle de Gimle toute
couverte d'or et plus bHllante que le soleil. Les
justes doivent y demeurer et y vivre heureux à
jamais.
« Du fond des lieux ténébreux, Nidhug , l'hor-
rible dragon , s'élève portant sur ses ailes les
cadavres iies morts. Il plane au-dessus des vallées,
tombe et dis[)arait. »
Le chant de Vafthrudner, de Grinmer et
d'Alvis, complètent la Voluspa. Les poètes
n'ont £iit qu'encadrer dans une nouvelle fable
les mêmes dogmes cosmogoniques. Dans le pre-
mier, Odin va visiter le géant Vafthrudner.
Tous deux se posent différentes questions sur la
terre, dur le sol , sur lés astres^ et tout ce dià-
lofne est Tc^posé fidèle des eroyaneeâ. scanifi-
a04 LETTRES ATR UlSLAin>E«
naves. Dgiis le second , Odin , sous le nom de
Grimner, dépeint à' Geirrt)d les planètes , la
demeure céleste , le Yalhalla. Il lui raconte la
création du inonde et les actions des dieux. Ce
chanftest fort détaillé, très clair, et les mytho-
logues du nord y ont souvent eu recoure; il est
moins ancien que laVoluspa, mais il date encore
de Tëpoque païenne. Dans le poëmed' Alvis, le dia-
logue inythologique descend du Dieu suprême,
de la sagesse , à l'un de ces êtres imaginaires aux-
quels la crédulité du peuple atlribuak tant de
connaissances mystérieuses. Le nain Alvis s'est
fiancé avec la fille de Thor; il vient la chercher
un soir pour célébrer ses noces; mais.au moment
où il va l'emmener Thor app^aît et lui défend
de faire un pas : a Tu n'auras pas ma fille , lui
dit-il , si tu ne réponds pleinement à tontes les
questions que je vais t'adresser. » Alors le dieu
de la force et du tonnerre devantlequel s'incline
le pauvre nain, l'interroge sur la formation de
la nuit et du jour, sur les astres et les élémens.
Alvis répond à tout avec une admirable préci-
sion. Thor lui-même e$t forcé de' rendre hom-
mage à tant de science, et déjà il se rëpent de
YeQgagement qu'ils pris, quand tout à coup le
j
* LETTRES SUR LISLANDE. d05
jour paraît^ et le malhenreiuf Alvis, qui devait
par sa nature de nain passer sa vie dans les en-
entrailles de la terre, s'anéantit aux rajons du
soleil. ^
A côt^ de ces leçons religieuses, de cet ensei-
gnement théogonique , il* faut placer les leçons
de morale et de prudence contenues dans le Ha-^
çamal. Les Scandinaves avaient un tel respect
pour ce poëme , ^qu'ils Tattribuaient à Odin lui-
même. C'est le livre des proverbes de pe Salo-
mon' du noVd ; c'est le code de la vie intellec-
tuelle et de' la vie praftiquç. Chaque strophe
renferme une sentence, et cbaque sentence
rappelle cette sagesse proverbiale des peuples
qui survit à tous les temps et que l'on retrouve
au| midi comme au nord , sous la tente de l'Arabe
comme sous la chaumière du paysan breton.
Souvent ces préceptes du Qavamal m'ont frappé
par leurs expressions. UOrdsprvg, de Syv, n'est
pas plus correct ; le Refrano , de Sancho , pas
plus simple et pas plus vrai , et le vers da La Fon-
taine n'est pas plus net. Le dieu suprême qui a
•formulé ces maximes ne s'est point renfermé
dans les hauteurs de son sanctuaire; pour en-
seigner les hommes il s'est fait homnie ; il s'est
fl06 LETT]eLE$ SCR yiSLANDE. •
associé à leurs habitudes , à leurs passions; il
est entré dans le* secret de leurs besoins , de leurs
faiblesses, de leurs vices. En up mot, il est des-
cendu de son trône de Dieu pour s'asseoir à la
table du paysan et pénétrer ^^ns tous les détails
.de la vie vulgaire ; il a vu les Scandinaves hardis
et courageux , et il ne leur a pas trop recom-
mandé le courage. Mais il les a vus avides de
boisson , vaniteux , téméraires , et à chaque
instant il leur rappelle les dangers de Hyresse ,
et la nécessité d'agir avec modestie et prudence.
Je traduis quelques strophes de ce curieux
poëme afin de le mieux caractériser :
ce Avant que d'eat rer dans une maison regarde
^ toutes les fenêtres, regarde de tous les côtés,
car qui sait si tes ennemis ne sont pas là ?
a II ^ besoin d'avoir de l'esprit celui qui
vovHge beaucoup. Chez soi on est libre; mais
celui qui ne sait rien s'expgse a être tourné en
dérision lorsqu'il se trouve au mijieu des gens
instruit^ «
. « Il ne faut point faire parade de son esprit ;
il faut le tenir en garde. Il vous arrivera rarement,
malheur si vous enti ezavec sagesse et prudence
dans une maison , car il n'est pas d'ami plus sùx
qu'un bon jugement.
LETraES SUE L'ISLANPi:. 2ft7
« Prenez garde d'importuner le voyageur qui
vous demande l'hospitalité. Il peut dire beau-
coup de chosQ^ sans qu*on Tinterroge, mais
il a besoin avant tQut de repos et djg vêtemens.
« Si vous rendez visite à-un ami infidèle , pre-
nez les détours , si vous allez chez un ami vrai ,
prenez le droit chemin.
ce La maison que l'on possède est la meilleure,
si petite qu'elle puisse être. Chacun est maître /
chez soi. Le. cœur saigne quand il faut mendier
sa nourriture à l'heure des repas.
oc Dans ma jeunesse j'ai beaucoup voyagé.
Quand j'avais trouvé un compagnon , il me sem-
blait que j'étais assez riche. L'homme fait la joie
de l'homme.
« Ne faites jamais un pas sans emporter vos
armes. Qui sait si le long du chemin vous n'aurez
pas besoin de tirer l'épée ? '
ce II faut rendre à son ami affection pour affec-
tion, présent pour présent, payer le sarcasme
par le sarcasme et le mensonge par le mensonge.
a Que l'homme réfléchisse, mais qu'il ne réflé-
chisse pas trop ! La joie n'entre pas souvent au
coeur de celui qui sait trop de choses.
(c^Le tison s'allume avec le tison ^ la ûsmima
^08 yBTTMS SIJK L^ftLANW.
mon te avec la flamme. Dans Tentretien Thomme
se révèle à l'homme , et Fétre nul ou dédaigneux
se révèle par son silence.
ce ilïos troupeaux meurent. Kos amis mturetit,
et noua mourons nolis*mémes;mais un noble
Bom ne meurt pas. * '
a Heureux ce\jui qui sait mériter par lui-même
les louanges et le bon accueil, caV de compter
sur 1^ générosité des autres ^ c'est cl^ose trop
incertaine. ^
c^ L'homme sans jugement veille toute la nuit,
s'occupn de tout, se trouve fatigué le matin , et
n'est pas plus avancé que le jour précédent.
• « Il i\'y a pas de maladie plus cruelle que
d'être mécontent de son sort.
« JVIiëux vaut flatter les autres que de se flat-
ter soi-même.
(c Ne confie pas tes secrets au méchant , car
jamais il ne te récompensera de ta confiance.
a Si tu as un ami fidèle , visite-le souvent. ,
Le chemin que Ton ne fréquente pas se couvre
; d'herbes et de plantes.
a Ne te moque pas des vieillards. Leurs paroles
sont souvent bonne^^à entendre , car la sagesse
descend des rides de leur front.
/
LETTRES SUR LISLANDE. 209
a Ne vous séparez pas sans motif d'un ami.
Lé chagrin ronge le cœur de l'homme qui n'a
point d'amis pour l'aider et lui donner conseil.
« L'arbre de la montagne est desséché. Il n'a
plus de feuilles et plus d'écorce. Personne ne
l'aime. Comment pourrait-il vivre?
tt Louez la beauté du jour quand il est passé.
Louez la femme qnand elle est morte, la jeune
fille quand elle est mariée, l'épée quand vous
l'avez mise à l'épreuve, la glace quand vous
l'avez traversée, la bière quand vous l'avez
bue. »
Le Havamal est terminé par un chant enthou-
siaste dans lequel Odin explique la magie et la
puissance des runes.
Après cela viennent les poëmes symboliques,
récits de guerres et de voyages, contes épiqtfes
où >se révèle sous des formes bizarres l'imagi-
nation des hommes du nord. Tous ces chants,
qui au premier abord nous apparaissent comme
des romans fantastiques, étaient sans doute
comme les travaux d'Hercule chez les Grecs ,
comme les voyages d'Isis chez les Égyptiens ,
autant de mystères religieux, et il serait facile
«4
SlO LETTRES Stm LtSLANDE.
de démqp^er leur analogie avec les mythes so-
laires de rOrient. #
Up de ces chants (i) nous représente tous les
dieux attristés par de sombres pressenti mens.
Ils prévoient la fin du monde* , la chute du cieJ.
Odin envoie ^rfiga et Loki consulter Iduna
^ans les enfers, mais là déesse fie leur répond
que par seç larmes, plus tar4 Odin lui-même,
à qui Balder a r^contç ses rêves sinistres, Odin
fait se))jçr ^^n cheval Steipner e) descend dans
le nombre empire de )a mort. II interroge avec
anxiété la prophétesse qui lui déi ouïe l'arrêt des
^ç^tinsi çt le 4}eu suprême ne peut l'annuler
Ja^ çb^nts consacré^ à 1 histoire de Thor ne
sont ni moins curieux ni moins significatifs. Les
po^tiÇS scaj^ijin^vçs ont inventé les scènes les
plus étranges, pour rehausser les exploits du
Dieu delà force. Un jour toute la famille céleste
était réunie ch^z ^gir qui , à défaut de nectar
et d'ambroisie» traitait sesbptes avec de la bière.
Malheureusement la bière aussi vint à man-
quer^ ijQiUte d'une ch^udijère asse^ large pour
la brasser, faute 4'uap tonne assez profonde
(i) VegtamMprida.
pour la contenir. Grande fut }a douleiyr des
enfans d'Odin , qui avaient compté s'enivrer
à ce royal banquet et qui, après avoir à peine
,hu(necté leurs lèvres , s'en allaient retourner
piteusement au maigre festin duValhalla. Dans
ce moment d'angoisse, Tyr prit la parole, et dit
qu'il y avait chez le géant Hymer une chaudière
tellequVIle pourrait àjamais suffire aux joyeuses
réunions des dieux. A ces mots Fespéranœ
renaît dans tous les cœurs , et Tbor, à qui sont
réservées toutes lesexcursipns aventureuses, fait
atteler ses boucs et part avec Tyr. La femme
du ^éant les reçoit avec crainte. Elle a neuf
cents têtes, mais elle redoute son mari. Elle sait
•
qu'il est peu hospitalier, et pour prévenir sop
premier mouvement de colère, elle fait cacher
les deux voyageurs sous la chaudière qu'ils
sont venus chercher. Bientôt Hymer revient de
la chasse et jette autour de lui un regard effaré.
Comme l'ogre il sent la chair fraîche. Il traverse
la salle à grands pas , soulevant tous les meubles
renversant les colonnes de pierre; enfin il
découvre Thdr et ^ob^e^ve d'un oeil sévère.
Mais sa femme l'apaise. Il permet aux étrangers
de coucher sous son toit et ordonne qu'on tuiB
212 LETTRES SUR LlSLAlTDE.
trois jumens pour le souper. Thor en mange
une tout entière, et le géant secoue la tête
avec colère. Le lendemain , ils vont à la pèche
ensemble ; Thor prend un bœuf pour amorce ,
le suspend au bout de sa ligne , et amène au-
d/sssus de Teau le serpent Midgard qui entoure
le monde. A cet aspect , le géant pâlit ; mais
Thor assène sur la ^éte du serpent un coup de
marteau si violent que la mer et les dunes et
les montagnes en tremblèrent. Quand ils re-
vinrent à terre , le géant , jaloux de la force de
Thor, lui apporta une grande coupe d'un métal
très dur et le défia de la casser. Le Dieu la jette
à diverses reprises sur le fer et sur le roc sans
pouvoir Feutamer. A 1^ fin il la lança contre
le front d'Hymer, et le géant supporta le choc
^ sans b^en apercevoir, mais la coupe se rompit
en deux. Le géant tenta une nouvelle épreuve.
Il conduisit les voyageurs devant sa grande
chaudière et leur demanda s'ils pourraient
la porîer ; Tyr essaya le premier , mais il ploya
sous le faix et fut obligé de s'avouer vaincu.
Thor la prit en riant, la posa sur sa tétecomme
un casque, et s'éloigna d'un pas rapide. Le
géant le poursuivit , avec une foule de monstres
I£TTKES SUR L'ISLANDE. SIS
qui lui servaient de gardiens; maisThor les mas-
sacra l'un après l'autre, et s'en alla en triomphe
déposer son fardeau dans l'assemblée des
dieux (i).
Un autre jour Thor se réveille avec tristesse ,
il s'aperçoit qu'on lui a volé son marteau, le
marteau avec lequel il extermine les monstres
et subjugue les géans. Il appelle Loki et le prie de
venir à son secours. Loki emprunte le vêtement
de plumes de Freya et s'élance dans les airs.
Il traverse les collines, il traverse les vallées;
il arrive dans la terre des géans et voit de loin
le vaillant Tbrym assis au-dessus d'une mon-
tagne , chantant sa chanson du matin et façon-
nant des colliers d'or pour ses chiens, des
harnais pour ses chevaux. -> Parle- moi fran-
chement , dit Loki , n'as-tu pas le marteau de
Thor? — Oui, j'ai le marteau de Thor, répond
le géant ; il est enseveli dans la terre à huit
lieues de profondeur , et je ne le rendrai qu'à
condition d'obtenir freya pour épouse. Loki
rapportecette réponse dans lademeure desdieux.
Lie belle Freya pousse les hauts cris et déclare
214 u^riMi ivK l'islandê.
qn*éîlé n'Ira jamais habiter \e monde des géans.
Loki, là voyant inébranlable , engage Thor à
s'hdbiller en femme et à se présenter lui-même
à la place de la déesse. Thor accepte. Le char
est attelé et fend l'air; les montagnes résonnent
sôus lès foùes d'airain , et partout où il passe
Téclair luit , la terre s'enflamme. A l'aspect du
dieu Thor (Jtii s'avance couvert d'une longue
robe, et la tête enveloppée d'un voile épais,
Thrym ci'oit voir sa fiancée et pousse un cri
de joie. Aussitôt on prépare les noces, on décore
M salle dé festip. Les boeufs tes plus gras rôtis-
sent dans Fâtre, et la bière pétille dans de
grandes^ clives. Tout le monde se met à table.
1*1 J 6r ùiange un bœuf tout entier, huit saumons,
et boit trois grandes mesures de bière. Le géant
le regarde à\éc surprise : — Jamais, s'écrie-t-il, je
îi'âî vu une femme douée d'un tel appétit. — Je
le croîs bien, répond Loki, votre fiancée n'a rien
ttiangé depuis quatre jours, tant elle était occu-
pée de son prochain voyage. Thrym se lève pour
embrasâer sa jeune épouse , il écarte le voilé de
lin qui recouvre le visage de Thor, et recule
avec effroi à l'aspect du regard enflammé que
lui lance le dieu. — Quel regard terrible ! s'écrie-
r
t-il.— N'en soyei pas éf onrié, dît le perfide Lokl,'
lâ pauvre enfant h'à rien dormi depuis quatre
jours, tant il lui tardait d'être auprès de vous.
La sœur du géant s'approche ensuite dé la pré-
tendue Freya, et lù2 demande les ànheaux de
fiançailles , les préséns d'usage; mais Thor
veut avant tout que Thryni exécute sa promesse
et restitue lé marteau. Les hommes lés plus
forts vont léchercher et l'apportent avec peine.
Thor le saisit à deux mains , écrasé la tété de
Tbrym et tue tous les gédns (i).
Le chant de Harbard est encore consacre aux
exploits de Thor ; celui dé Skirner dépeint Tà-
mour de Freyr , et celui qui a pour titre jËgis^
dreka raconte une des scènes dé colère de Loki.
Trois autres poèmes de l'Êdda ne peuvent
être classés ni dans l'une ni dans l'autre des deux
séries que je viens d'incfiqiier. Le chant de
Hyndia est une sorte de tablé généalogique
composée par un scalde pour flatter l'orgueil
de quelque prince. Le FioWinsmal ressemble
aux ballades d amour, aux ^œchter-liecler v^w^ori
trouve souvent dans lesanciens recueilsde poésie
(i) ThrymMpida.
216 LETTBES SUE V1SLÂSCDZ.
allemande. Un jeune homme a quitté sa fiancée
pour courirles aventures. Il a voyagé long-temps,
bien long' temps, et il revient avec les rêves d'a-
mour mêlés d'inquiet ude, e t il ar ri ve en tremblant
devant la demeure de sa bien-aimée, ne sa«
chant si elle vit encore , ou si elle lui est res-
tée fidèle. Il appelle le gardien du château , lui
cache son vrai nom, et lui demande si la belle
Menglade est dans son château y et si nul
homme ne se vante d'être son amant. —
Non, dit le gardien, elle n'a point d'autre
amant que le vaillant Svipdag à qui elle est
fiancée. A ces mots Svipdag entre, et la jeune
fille s'élance dans ses bras. Ce poème, très obcur
en certains endroits, renferme aussi une idée
mystérieuse, un fait mythologique , sur lequel
les commentateurs ont déjà beaucoup dis-
cuté. Le chant de Groa repose sur une idée
touchante qui a laissé plusieurs vestiges dans
le nord, l'idée qu'au-delà de cette vie ceux
que nous avons aimés entendent nos plaintes,
et que notre voix peut les réveiller dans le
tombeau. Un jeune homme va s'asseoir sur
un sépulcre et appelle sa mère ensevelie de-
puis lojig-temps. Là mère se réveille de son
LETTRES SUE VîSLAiXDt. 2i7
sommeil de mort. — Que veux-tu ? lui dît-elle.
— Je veux épouser celle que j'aime ; mais elle
demeure îgin de moi , et j'ignore le chemio. La
mère Fencourage à se mettre en route et lui
enseigne des chants magiques pour se garantif
de la colère des elfes , des poursuites dp ses en-
nemis y de la prison , des orages ,- des dangers
de la nuit, des géans. £t le jeune homme part,
4
et sa mère s'endort (i).
La seconde partie de l'Edda renferme les tra-
ditions héroïques du nord. Voici l'histoire de
Volsung, rhabile forgeron, qui rappelle toutes
les merveilles attribuées par les Grecs à Çédale.
Voici l'histoire de Sigurd que l'Allemagne a po-
pularisée par le poëme épique, par le conte, par
la ballade. L'épopée Scandinave de Sigurd et
l'épopée gertnanique des Niebelungen, provien-
nent de la même tradition et représentent la
mémeidée(!2). Dans l'une comme dans Tautre, les
(i) GroiiKildiir.
(a) A celte même tradition se rapportent les récils delà Niflung, de
|a Vilkina, de la Voisungasaga. Un jeune poète allemand, M. Simrock.
a fait de la traduction de Véhnd une jolie épopée. MM. Francisque ,
Micbel et F. B. Deppiiig ont publié sur le même sujet une dissrrta*
tien curieuse, f^éiand le forgeron , apee Us texte* islandais ^ angh'
êewm^edlëmansêiJranfais'romwUf in-8<*. Paris, x83S.
218 lé#Aes suà tl^LÀNlJè. -
hommes du nôW ont iriiprtiné le cncHet.de leurs
passions farouches et le pommeau de leur glaive
de îer. Dans l'une comme dans Tautre; c'est le
ihéme héros et là mênîe valeur impétueuse. Le
>
même esj>rit de vengeance tra\'er^e comme un
4
éclair sinistre, toiit lé dratne, et la même
cruauté Tensanglaiite. Tousles caractères princi-
•
paux se retrouvent Identiquement dans les deux
poèmes, toutes les scènes les plus saillantes y
ont été répétées. Quelques noms seulement et
quelques Faits sont changés. Il est probable que
cette tradition remonte jusqu^à l'Asie. Leè tribus
voyageuses rapportèrent avec elles en êmtgrant
dans le nord, et elle se répandit à travers l'Alle-
magne et la Scandinavie, en se nuançant çà et
là de diverses couleurs. Peut-être aussi tesscaldes
Scandinaves ront-ilsempruntéeàrAlIemagne(i);
peut-être est-ce là une image de ces chnnts po-
pulaires que Charlemagne fit recueillir , et que
nous ne possédons plus. L'épopée desNiebelun-
gen fut écrite, comme on sait , d'après de vieilles
poésies dont on n'a point rétrouvé àé traces.
(i) Grîmm, Heldensajgen , pas. 2. Finn Magoussen. De œldre Edita.
lodIedniDg. MùUer. Sagabibliothek.
LETTÈJA Stm i'ISLANDB. 219
Telle qtie nous la connaissons , elle date dn xii"
siècle. L'épopée Scandinave est beaucoup plus
ancienne. Elle est aussi plus rude, plus âpre,
plus énergique. Il y a dans les Niebelungen un
certain art de composition et de coloris, il n'y
a dans les chants de Sigurd qu'une inspiration
spontanée et saiis frein. Là, de temps à autre,
Tesprit se repose sur une pensée d*a mou r, fes
yeux s'arrêtent sur une image gracieuse. La
famille allemande appar.ait quelquefois au niilieii
des Cohortes bardées de fer, et quand le cliquetis
au glaive cesse, on entend non loin du champ
de bataille la brise du soir qui murmure entre
les arbres, leau du Rhin qui soupire et s Vpanche
mollement sur le rivage. Mais dans le chant
Scandinave, tout est revêtu d'une teinte sombre.
Pas un rayon de soleil n'éclaire ces scènes de
meurtre, pas un souffle d'air pur ne rafraî-
chif la poitrine haletante de ces hommes dé
guerre. Adieu la blonde Chrimhildeassise rêveuse
àsafenêtreetcontemplantjsansqu'oulavoie, les
héros qu'elle aime. Adieu les beaux balcons
dentelés de Worms, et les joutes dans le préaiî
et les noces joyeuses. Nous voici àous le Ciel
nébuleux dA nord, et la lyre mélodieuse de
220 IiETnUESSIJR L*ISiAimE.
Henri d'Ofterdingén et de Wolfram d'Eschen-
bach n*a point modulé le chant de Sigurd pour
une assemblée de princes; la voix mâle et sonore
d*un scalde Ta fait entendre le soir à la lueur des
feux du camp y au milieu des faisceaux de lances
et des soldats.
Sigurd a été 'élevé 'par le ûain Regîn qui lui
a appris à lancer une flèche, à manier la hache
d'armes, et lui a fabriqué un glaive avec lequel il
tranche d'un seul coup un ballot de laine flot-
tant sur l'eau. Regin a pour frère un serpent
monstreux nommé Fafnir qui garde un trésor.
Il voudrait le tuer et s'emparer de ses richesses ,
mais il se sent trop faible pour engager une telle
lutte. Sigurd, à qui il exprime ses désirs, sourit
à l'idée d'essayer ses forces contre le serpent. Il
creuse un fossé sur le chemin par lequel Fafnir
s'en va chaque jour se baigner dans le lac. Il se
cache et attend. Au moment où le dragon passe
il lui plonge une épée dans le ventre. Regin boit
le sang de son frère. Sigurd lui arrache le cœur
et le fait rôtir. Il y pose le doigt, puis le porte
à ses lèvres, et à l'instant même il comprend la
langue dès oiseaux ( i )• Des hirondelles causent au-
-{i) Dans UDC ode attribaée à Oiphée, il est mi de rborome sage
LETTEES SUR riSLANDE. 221
tour de lui et disent que Regin te trahira. Signrd,
pourprévenir la trahison deson ancien maître, le
tue. Puis il pénètre dans la caverne du dragon ,
recueille les trésors qu'ily trouve, et s'en va Tépée
à la main chercher les aventures. Un jour il
entre dans une forteresse : un guerrier est cou-
ché par terre, la cuirasse sur la poitrine, le
casque en tête. Signrd lui enlève son casque et
découvre un visage de femme. C'est une val-
kyrie; c'est Brunhilde. Naguère encore elle pla-
nait sur le champ de bataille, elle afiimait l'ar-
deur des combattans et récompensait le courage
des héros. Mais elle avait oublié les ordres d'O-
din. Elle avait accordé la victoire à celui qui
devait être vaincu, et le dieu de la guerre la
bannit du Valhalla, et la condamna à rentrer
dans le monde, à se marier. Cependant l'exilée
des demeures célestes, en abaissant son vol sur
la terre, n'a point oublié sa haute science et ses
secrets magiques de valkyrie. Elle donne des
conseils à Sigurd et lui enseigne l'art des runes.
qui sera conduit dans le sanctuaire de Mercure : « Il pénétrera le se-
cret des bommes et comp rendra le langage des oiseaux. >•
Dans les Kinder und Haus- yJarchen , on trouve Thistoire d'un
homme qui comprend la langue des oiseaux en mangeant de la chair
de serpent , U i. p. 93.
222 ItBTXRES $1111 {.'I3LANÛE.
L'élève reconnaissant la demande en mariage ,
lui donne un anneau, et part en promettant de
revenir bientôt l'épouser. U continue ses excur-
sions et arrive dans le palais de Giuke. La reine
Chrimhi|de devient 9 non pas èomme dans les
Nie^elungen, l'épouse du Ijérus, mais sa belle-
mère. Elle lui donne un breuvage qui lui fait
oublier celle qu'il aime, et il épouse Gudrun ,
la fille de Giuke, la sœur de Gunnar et dç fiogni.
Quelque temps après , G'upnar aspirç à épouser
Brunbilde. Mais la fière valkyrie allume un grand
bûcher autour de sa demeure et déclare qu'elle
n'accordera sa main qu'à celui qui traversera les
flammes à cheval. Gunnar échoue dans cette
périlleuse entreprise. Sigiird prend sa place,
pousse son cheval sur le brasier ardent, le tra-
verse^, et épouse Brunhilde au nom de Gtuinar.
Il passe trois nuits à côté d'elle, mais une épée
nue les sépare, car Sigurd pe veut pas violer la
fidélité qu'il doit à son frère d'armes. I^ valkyrie
s'en va dans le royaume de Giuke. Les noces se
célèbrent, et la bière coule à pleins flots. Mais
un jour IJrunhilde et Gudrun se rencontrent au
bain. Une dispute s'élève entre elles. Gudrun,
exaspérée par les paroles dédaigneuses de sa
LETTEES SJjfK LISEJUSOB. S^
rivale, lui reproche d^avoir passé trois nuits avec
Sigiird. Bruohilde rentre chez eliej aine ulcérée,
une^ fièvre ardente la dévore. Pas une parole t
pas un regard, pas une çiain d'ami ne peuvent
la consoler. U faut qu*plle se veuge. Il faut
qu'elle voie mourir Thomme qu'elle a aimé. Il
faut que son ^P^^x )ave dans le s^^ng de Sigurd
TafFront qu'elle a reçu. Mais Gunnar s est lié
par un serment solennel à la destinée du héros.
Il i|e peut tirer le glaive coqtre lui, et il confie sa
vengeance à un de ses frères qui égorge Sjgurd
dans son somn^eil. A peine le meurtre e^t-il
çonraiis^ quç Brunhilde s'accuse de l'avoir or-
donné. Toute la colère est éteinte dans son
cœur. Toute la passion qu'elle a ressentie autre-
fois l'en^amme de nouveau. L'image* de Sigurd
lui apparaît avec ses plaies saignantes, et le re-
monlsla déchire, tlanuit elle se lève pâle, éche-
velée,et s'en va, à travers les salles du château ,
poussant de grands cris, appelant Sigurd et
maudissant la iiuiin qui l'a frappé. Enfin la dou-
leur l'accable. Elle lutte en vain contre ses sou-
venirs. Uile main de fer la subjugue et la torture.
Le monde s'est revêtu, pour elle, d'tm long
voile de deuil. La vie lui pèse, la mort lui appa«
2U LETTRES SCK L'ISLANDE.
raît comme une consolation , comme un refuge.
Elle allume le bûcher sol<^nnel. Elle fait tuer
huit hommes et cinq femmes et se jette dans
les flammes pour retrouver, dans un autre
monde, celui qu'elle pleure sans cesse.
L'épouse de Sigurcl , la malheureuse Gudrun,
ne meurt pas ; mais nullevoix humaine ne sau-
m
fait dire son amère douleur. Elle s'asseoit au-
près du corps de Sigurd, et elle ne se lamente
pas 9 elle ne se frappe pas la poitrine» elle ne
s^arrache pas les cheveux , elle ne pleure pas
comme les autres femmes , tant sa douleur est
grande y tant son ame est navrée. Tout les jarl
viennent à elle Tun après l'autre et tentent de
la consoler; mais elle les regarde sans les voir,
et les écoute sans les entendre. Les femmes
viennent ensuite, et pour calmer ses regrets lui
racontent les malheurs qu'elles ont subis. L'une
a perdu son époux et ses soeurs; une autre <ses
frères ; une autre ses quatre enfans; et Gudrun
ne pleure pas et ne se lamente pas, tant sa dou-
leur est grande, tant son ame est navrée. Bientôt
elle ne peut plus supporter l'aspect des lieux où
elle a vu mourir Sigurd; elle s'exile, et pa&se sept
années en pays étranger.
leutees sur lisulnoe. gss
Gependani: Atli(i ) y frère de Bninhilde, accuse
les* £Is de Giuké' d^avoir Êdt mourir sa sœur et
▼eut la v«nger. Gunoar et Hogni offi^eat de Icd
doniler Gudrun en mariage; mais-Gudrun
s'oppqse à leur projet et repousse toute idée de
mariage avec indignation. Sa mère'Ghrimhilde
loi donne un breuvage d'oubK dans une coupe
. couverte <|e caractères runiques. La magicienne
y avait mêlé, l'eau des sources bouillantes et
Teau salée'de la mer; elle y avait fSsiit bouillir le
suc de certaines plantes, les entrailles des ani*
Hiaûx ofiferts en sacrifice et le foie de cochon
qui apaise la colère et la haine. Quand Gudrun
eut pris cette boisson amère, elle ne se souvint
plus des évènemens passés y et accepta l'époux
qû^on lut proposait. Mais ce mariage n'étoufla
point le ressentiment d'Atli ; il avait juré de.
venger Brunhilde \ tt pour y parvenir plus sûr^
ment il eut tecours à la ruse. Un de ses affîdés
js'en alla' de sa part porter un message de paix
aux fih de Giuke et les inviter à une grande fête.
En «même temps, Gudrun les fit prévenir du
danger qui les attendait, et leur envoya,
h
(i) L'ElseldesNiebelungeD.
i z5
S^ IiETTRES SUR LlStANDB.
comme présage sinistre / qn amieap enveloppé
dans des a*ius de loup. Mais Ounnar et Hoghi
nfë voulurent pas écouter )f'aiertisse|^eD1^dê leut
sœur, ix Mous avo^s , dtrenfr-ils , un bon 'chBf-
vsl et une bonne épée; qu^ craignons-npus? »
Et ils partirent, et ib entrèrent, la main sfir le
glaive, la tète haute , dansla^^aUie .dîAtli/ En ]6si
voyant venir, Gudrun s'écria: Vbus âtjBS perdue l
au mémé'instant , les hommes d'Atti les entou*»
rent. Leb deux &èpes 9e défipndent vaillamment,
mais ilk sont accahlé^ par le nOHibre -et en-
chaînés. L'implacable vengeur de' Bruobilde fift
jeter Gunnar ^ans uife fosse pleine tle sei;p^Qna.
Gunnar avait sa harpe , il ea tira des sqi^s si
forts que les poutres de la prison se brisèreùt ,
et des sons si plaintifs que les femqies pleunaiehjt
en l'entçhdant et que les vipères, attendries ou-
bliaient dp lancer Içur venin feôntre lui (t). filais
(i) Ce pouvoir de la masique a été souvent célébré dans le nord.
Les Celtes disaiem que» quand U dmîdfsse . chantait , res«vagviei de
la mer faisaient silence pour Tentendre. Les traditions alUmande^
rapportent quel es esprits des eaux, les nixes, avaient onze* mélodies.
. L'homme pouvait en entendre dix , mais à la onrième, il n'était*plua
qaâtre de lui-même, il étail forcé de danseo «t avec lui dansaient tous
les meubles qui L'entouraient. Les tisaditions finnoises ( Fl/miscke iïu-
nen ) parlent d'une harpe de criîtal avec des cordes d*or; qui«jouait
d'elle-même, et si doucement qu'on eût voulu toujours l'entendre.
Vn .aigb l^i arracha Jies. entraiU^^- Son ç<>mf^-
gnon d'izifortune , son frère; fut aussi Qçn449iné
à mort; ses bçurr^aux prirent liç qoçvir d'uij
esclave , Je posçrçat ^ur un vase et le portèrent
àjgjxi^iwn Jui dlsai^tt que c'était çetui de |Iogni,«
Mki^ jj^i|(}f*un le i^epoussqi avec mçpns.: « Je n€|
vois là , dit-elle 9 c[ué le cosur d un |^che esclave j
il tremble daiis le vase* Daqs la ppitrine d^,
Hiall il treâiblait plus encor^. » On lai apportf^
alors Iç'cqçuï- d^e Hpg^i^ çt elle ^'écria en le
Voj]mt : a Je reconnais 1^ no^^îe cœur de ïù,çïk
frère : iy remble à l^çinç d^Q9. Iç vase ; dan^ la.
poitrine ds mop frère il ne tremblait pgs tant* p.
Après ces d^^ meurtrç^ que Gudrun n'avait
pu empêcher, Ajii chercha, à c^qt)^ h f@f»wti<
ment de spp ^puse par de$ promessç^ et dea
pl'éseïi^ I if^sijs* toi^tçs sei| offres ftireiiit inutiles.
Ou(||pu|i avait oublié 4c venger la mort d^ Si-
|urd , ellç veQgefi çruelleB^ent Ig mort d^ sei»
frères. Pour assouvir sa colère , elle n'épargoa
pa§ même '^s propres ep£}93 ; un jour elle les
prit sur se^ genoux et les égorgea; puis, elle fit
faire dc»^ coiipe^ s^veq leurs crânes y mêla leur
sang avec du vin , le porta à Atli et lui dit :
« Cette coupç où tu bois e&t le crâne d'un de
1
^28 IiPTXK£S SUR VÎSLANDt.
testais , et ce breuvage est son s^ng. i> Atli poussa
un cri d'horreur. Gudpun le tua. incendia le pa«
lais et s'enfuit. * •
■
Elle Toulait mourir , elle se jeta dans la mer;
mais la mer refusa d'englçutir dans sonseki «se
femqjyp dxargée de tant d/e crimes , et la porta
sur une terre étrangère ; elle épousa . le roi
Jonakur et mit au monde trois fils noirs comme
des corbeaux. Sa fiUe Syanhilde , dont Sigurd
était le père, épousa Jarmerik qui, peu dç
temps après, la croyant infidèle , 1^ côndam|Mi à
être foulée aux^pieds des<)hevaux; elJp était si
belle que les coursiers ardens qui s'élatiçaient
contre elle s'arrêtèrent à son aspect , et n'osaient
la toucher. On la couvrit d'un sac et alAi> ils
l'écrasèrent. A cette nouvelle, Gudrup spntit re-
naître en elle toute la rage que lui avait causée
la mort de [ses frères; eDe appela ses filsJaux
armes , et mourut en proférant des cris de po«
1ère et de vengeance.
A cette épopée païenne que nous Uf^ connais-
sons que par fragmens , on a joint un chant re-
ligieux attribué à Sœmund. C'est uiïè œuvre
tout en dehors de celle que nous venons d*anâ-
lyser, ime œuvre de christianisme et de morale ,
LETTRES sua LISLANDE. 229
à côté des aventui^s de Thor et du drame san-
glant de Sfgurd ; c'est une leçon paternelle en-
cadrée dans un récit où les souvenirs du paga-
nisme se glissent encore à travers le dogme
catholique. Un vieillard revient de Tautre monde
pour exhorter son fils à la vertu ; il lui dit com-
ment il est mort, comment son ame, devenue
libre , a été transportée dans la terre des morts;
la^ il est resté neuf jours , puis il a pris son vol,
et il a parcouru sept mondes ; il a vu le soleil
entouré d'étoiles rouges , le monde brillant
i^es élus, et au-dessous de lui l'abîme où sont
plongés.les mécbkns; il décrit leurs tourmens,
et c'eSt un nouveau chapitre sur l'enfer à ajouter
aux chants de Virgile et de Dante ; il a vu passer
autour de lui des âmes en formes d'oiseaux. Des
oiàbres sanglantes et informes marchent .çans*
cesse sur des chemins de feu. Les vpleurs sont
dévorés par des dragons; les etivieux portent
des runes brûlantes sur la poitrine. Ceux qui y
pendant leur vie , avaient profané les jours de
fête . ont les mains attachées sur des pierres
brûlantes. Ceux qui ont calomnié sont déchirés
par les corbeau^. Puis, il voit les justes avec
• ' ê
leur auréole, les vierges éblouissantes de beauté,
230 lËTtllES Suk L'ISLANDE.
leâ indigens assis près du trône de Dieu. Puis , il
encourage de nouveau soi^ fils à faire le bien et
s'en retourne.
Ce chant est appelé Chant du soleil. Il n'est
pas à beaucoup près aussi intéressant c^e ceux
de l'Edda. Cependant il mérite d'être étudié , soit
comme monument poétique, soit comme tradi-
tion religieuse.
•
c
•
II.
La seconde Edda , autrement dite Edda pro-
saïque, date du i3' siècle. On l'attribue à Snor^
Sturleson , l'homme le plus célèbre de l'Islande,
il naquit à Hrai^m, en 1 178; sa famille était
riche , noble , puissante , et se vantait de des-
cendre de Ragnar Lodbrok. John , le petit-fils
de Sœmundy était son tuteur. Â Tâge de' trois
ans, Snorri fiit envoyé chfez lui , et y resta jus-
qu'en il 97, étudiant, profitant de tous les
livres amassés par le vénérable prêtre d'Odda,
et de tousses matiuscrits. Â la mort de son tuteur,
il quitta la demeure poétique de Sœmund, se
inaria avec une jeune fille riche et vint habiter
sa mâîsôfi de Reykhôlt , quHl entoura dé rem-^
parts comh!i6 une forteresse; sa fortune et ses
taleiis lui donnaient Une grande influence. On
Tavait vu venir à FAlthing comme uil roi, av€|p
une suite de huit ceilte hommes* On l'avait vu
montet* sur le JJogberg et eritraîtier la foule
émue par son éloquence. Le peuple se passionna
p^ur lui et le nomma^ en iii3, grand-juge
de l'Islande^ C'était le consulat , c'était la dignité
suprême de la république. Les grands-juges
étaient élus à vie, et le temps ^e leur magistra-
turfe faisait époque comme le règne d'un souve*
rain. Tandis que Snbriri obtenait ainsi les suf*
frages du peuple, il aspirait à la faveur des
princes. Il adressa des chants louangeurs au roi ,
au jarl de Norvège , qui lui envoyèrent de riches
présens. £n 1 2 1 8 , il alla les visiter, et tous deux
Faccueillirent avec empressement. Il s'arrêta
quelques nuits chez le roi Hàkon , voyagea en
Suède , et revint passer l'hiver che^ le jarl Skule ,
qui lui fit préparer à grands frais un navire pour le
ramener en Islande. Tous ces succès enflèrent son
orgueil et soulevèrent contre lui la haine de plu-
sieurs familles puissantes ; il avait l'àme flère et
hautaine. Loin de chercher à adoucir l'irritation
232 LBTTRSS SUE L1SLAND;E.
de ceux qu'il avait offensés par sa ^ vanité, il
Taccrut encore par ses dédains. A cette époque^^
rislande était en ,pVoie à la guerre civile; ses
cjiefs de tribus s'armaient l'un contre l'autre et
traversaient le pays comme un fléau. Snorri de-
vint une de leurs victimes. Une troupe de paysans,
commandés par ses ennemis, s'avança à Reyk-
holt., incendia sa maison, ravagea ses qhamps,
égorgea ses troupeaux. Snorri prit la fuite et se
retira en Norvège ; il échappait à une guerre
intestine , il tomba dans une conspiration. Son
ami Skule y à qui i4 était venu demander un asile,
avait pris le titre de duc et aspirait à porter la
couronne de Norvège. On ne sait quelle part
Snorri prit dans ce'complot , maisiil redoutait de
voir let*oi Hakon; peu de temps après son arri-
vèe, il jugea à propos de quitter la Norvège. Au
moment où il allait s'embarquer, un messager
accourut avec un ordre royal qui lui défendait;
de partir. Snorri , dit la Sturlunga saga, lut la
lettre de Hakon , et répondit : Je partirai. Mais
avant <)ue de sç séparer, le duc et lui eurent une
assez longue conférence ensemble. Peu de per-
sonnes y assistaient , et Amfimr qui entendit
J
LETIBE8 SDB. LlSLàllDk; S8S
«
tout rentretien , rafjpbrte qae le dmc doofia à
Snorri le titne de jarl (r).
De retour en Islande , Snorri se i:etrouya jeté
au milieu des discordes, des luttes sanglantes
qu'il avait en vain .essayé de fuir, il ne sut ni
diminuer le çombre de ses enhemis , ni calmer
leur colère, et il avait kôssé en Norvège uA;
enneiiu plus «puissant et plus implaôable encorq
que ceux dont il était entouré. Snorri n'avait
pas songé à se mettre en garde contre lui et il
succomba. Déjà son ami Skule a^ait expié ses
projets jimbitieux; Snorri devait' avoir le même
sort. » Au commencemfpt de l'été ,^ dit la Stur-
lunga*saga (a) , on vit arriver Ey vindr Barstr
et 'Ami y avec des lettres cle Hakoif'qui annon-
çaient la guerre survinue en Norvège et là ùiort
de Skulp. » *
<t Les mêmes hommël présentèrent à Gissur
une lettre du roi qui lui ordonnait de s'emparer
de Snorri y ou de le tuer. Gissur résolut de le tu^.
Il assembla ses compagnons, et tous partirent
pour Beykholt la nuit après la Saint Maurice. Ils
(x)Tomen,|Mig. s3a. *
(9)Tomen,i»ag.a4t.
envàhîifent!âcîiaIiib^e àbotifcher deTetirèntiemî,
mais Snorri se ssluvsl dan^ tùxe petite tfiaison qui
touchait & la sienne. Li il trouva lé ^^^tré Arn-
Jbiorn fet, après s*êtrè consulté avec kii, 11 alla se
cachef dani là cave. Gîssur âccouryt après lui
et detnauda'à Ambiôilî où il était. Le prêtre re-
fusa de le lui dire, et cothme Gissur le meba-
fait AWbîbrh bédù, mais à la coiiditibn qu'on
respcdtef ait les jour* de iSnorrî! Gissur se préci-
pita dans'la caie.ll atalt aVeclui cinq hoiùmës.
L'un d*eti^ , Si&oh , dit à Ariia-dé fràjppér Snotri.
— ■' Ne frappé pas , â'éA'ia Snbitk âimoii frappa
et rétendît à ses pieds. » • *
Aiiisi motiilii le magistrat sûprèbie d'IsTàudéy
ràkttî des princeé. C'était uh hotnlne instruit, un
poète hubile , et ùYi véritjtblè historien. Sa chrb-
nique des rois de Norvège^ son Heifnshtiàglaj
est un oïlvrage des plus reçommandables. Il
puisa les matériaux de cette chronique dans les
cbântsdesscaldé*, dans des traditions orales et
des sagas, vraisemblablement âlissi dans les
écrits d'Are et de ^œmund, qui ne ^ont pas venus
jusqu'à nous. Mais il sut retrancher, des docu-
mens auxquels il avait fecour^, touâ les faits
controversés, toutes les opinions ftusse^. îl ôta
r
aux scaldes leur exagération , aux conteurs Ae
sagas leur prolixité, et écrivit cette longue hi8«*
toire que les savans eux-mêmes ont souvent
louée. Naguère encore, j'ai entendu un homme
dont Topinion en pareil cas est une ^eiitence,
M. Aug; Thiarj, vanteh les belles qualités de
Snorri comme historien , et le bon goût y et la
sage critique' qui ont présidé à ]^ composition
de VHilmshringla.
n parait bien démontré aujourd'hui que
âborri est Fauteur de la seconde Edda. Mais il
ts^ Fa pas écrite tout entière. Un de ses ne veux,
OlafThordat^en, composa la Scalda^ et cita les
vers de son oncle comme modèle. Plus tard , eHe
sétaible avoir subi diverses interpolations.
Cette Edda se divise en deux parties : i^ les
"Bcemi-'SœgurjtohXe^ mythologiques ; a* la Scalda
ou la poétique. Il faut y ajouter le chant de Rig ,
#
poème à part , qui se trouve joint comme appen-
dice au manuscrit de Worms (i). Ce poème ra-
conte l'origine de l'esclave, de Fhomme libre, du
noble , et la distinctioti établie entre eux par la
naissance. C'est Fexpression fidèle de ce senti*
(i) Ueber die Aechtheit der Asalehre von Mûller. P. 45. Sandvig
Ta placé dans la traduction panni leêebaiito de l'Edda de Seumund.
S36 LETteSS SUE L'ISLANDE.
nient -d'aristocratie que le jarl exerçait à l'égard
du paysan', et le paysan à l'égard du ^rf. M; J.- J.
Ampère a donné une analyse détaillée et une
appt*écialîon exacte de ce poëme dans son livre
sur ia Ifltérature du nord (i) . ■
• Les'Dœmi-Sœgur dffrent un -exposé clairet
précis de la mythologie Scandinave. Un roi de
SuèdeynoviiméGylfay a entendu vanter la sagesse
des Ases , et il veut voir par lui-même s*ils sont
aussi savans qu'on le dit. Il part et arrive à la
porte d'un grand château , dont les murailles
resplendissantes d'or s'élevaient au-dessus d'une
montagne. A l'entrée , un jongleur jouait avec
des épées nues , et en lançait en Tair "sept à la
fois, saus en laisser tomber une. .Dans la 'grande
salle du château, des femmes buvaient de la
bière , et les trois grands dieux étaient assis sur
leur trône. Gylfa s'avança prè^ d'eux et les in-
terrogea sur la création du monde , sur le ciel,
sur les astres , sur les bons et lés mauvais génies.
Les dieux répondirent patiemment à s^ de-
mandes jusqu'à ce que Gylfa s'avouât vaincu.
Alors , par un coup de baguette céleste , le châ-
(i) LittéràtuFe et Toyages , p. 4^3.
XETDBLES SUR L*ISUin>K. Mt
»
teiau d'or, ie jcnagleur, et les dieux s'évanouirent ^
et le voyageur se trouva seul au milieu de la
nuit , égaré d^ns les <^mps ; mais il avait cou*
serve le souvenir de sa- vision et il la raconta.
G4^^ llistoire de Gylfa n'est lien autre chose
qu'upe Qpmpîlatioa de l'ancienne Edda'j habile*
oiient arrangée* Les chants primitif se retrou<-
vei^ là mêlés ensemble, mis en prose , déve-
loppés et expliqués clairement. L'Edda de
Sœmund était comme le dythyrambe de}a théo»
gonie Scandinave. Celle-ci en est le catéchisme. Il
est probable que Snorri trouva chez son tuteur,
à Od^ y le recueil de Sœmund y et que là , dans
les loisirs de sa jeunesse, l'idée lui vint de com-
poser, d'après ces poésies entrecoupées, em-
phatiques et peu intelligibles, iin cours de
mythologie facile à comprendre. Peut-être aussi,
comme l'a dit; Magnussen , Sœmund avait-il
tracé lui-même l'esquisse de cet ouvrage, et
Snorri ne fit que la continuer.
La seconde partie de l'Edda, la Scalda^ n'est
comme la première qu'uncœuvre d'analyse et
de compilation. Nous avons vu dans un chapitre
précédent à quel point de raffinement littéraire
les poètes Scandinaves en étaient venus. La
98 I«Bm|S SUR LlSLàSaOL
m
Scdda eat le code de ces poètes si jeunes enocvrë
el ^ tôt vieillis ; c'est loue traité de versifioation ,
leur Oradus ad Pcurnaswjn. J)^s une hkifi
mythologique que nous avons déjà cilée. et .qi4
sert $n quelque sorte d'introduotioa k eqtte
thépm y^rauteu» de la Scalda racoz^te rqngine^c^e
la poésie, puis il fait un long nombulaire . 4i
toutes les dénominations dont les portes {leu-
n^nt se servir pour désirer up même objet, de
tous les mots* figurés, de tous les-trppes, de
toutes les périphrases admises par Fart , consa?
crées par Tusage. _ .
^nsi le livre de Sœmund et celui de ^iaorri
«
représentent ce qui est arrivé dans toutes les Ut*
tératures ; 4'akord le chant et puis* Tan^lyso }
d-abçrii le poèpie et puis la rè^le : Homère e|
Aristote; Virgile et Quii^tilien; Milton et Joha"*
son. 44^i ^ deux fldda s^ complètent Tune par
l'autre ;. la première est l' wuvre i^ 1^ seconde est
le précepte; celle-là lious é^eut, celle-ci nous
instruit , e( toutes deifi; présentent iw tableau
complet des mythç;^ religieux, des tpaditioi]^
héroïnes du nord* de la poésie -des scaldes
et de Ffirt des rhéteurs scai;((iinaves.
Il çsgi^te. trois «lanu^crits de l'Ëdda de Snorri^
LETTRES SUK L'VLAJfDE. 289
l'un à la Bibliothèque royale, le second à la
bibliothèque de l'univerfîté de Copenhague, le
troisième à Upsal. £Uf a été imprimée pour la
première foisen i665,parEe6enius. (i) En 1818,
Rask en a publié, ji Stockholm, une ^tion beau-
coup plus complété , et l'on en- {yrépare main-
tenant ui)e nouvelle * en Islande. Les Dœmi-
Sœgur ont été traduites en danois par Nyerup ;
en allemand, par Ruhs et Mayer; en français
par Mallet. Ggmme cette mythologie prosaïque
de Snorri ût plus intelligible que celle de Soe-
mund, elle a toujours été plus populaire.
(x) Son vrai uom est Resen. H naquit à Cppenhague en 162S , et
mourut en 1688. Le l^te islandais cGs TEdda piibliée par^ui est ac-
ooii^(^gnéd*nnc traduction hui^e et daiioise.
1
N '
» " • *
^
«I
, vm.
USS SAGAS.
mot saga vient de seg^pt (dire) ( i ) ; il signifie
récity tradition, noqpas la tradition écrite, maia
verbale , ce qui se dit, ce qui se raconte; la cau«-
ê
série de la veillée , Teninretien d'un an^i. Ainsi
«
$*est faife d'abord Ja sag»^ ainsi s'est faite toute
m
(x) Ce mot se retrouTe dans toutes les tangues geAnaniques: àUfr •
mand , tagen f danois , tige ; suédois , saga ; hollandais , Mejggên; an- *
glo«saxon , soeggan et seégaïf; anglais, /of • Les AJlemands emploient
le mot sage daas*lé même fcos que les Islandûis, Les frères Grimm
roi||^illu%tré par leurs Deutsche sfgeh.
• a6
24Ô LÎTTMS SUll LISLANDË.
tradition nationale, sans effort et sans prétention
littéraire. Le soir, au coin du feu , sousle chaume
du laboureur, ou sous la tente du s(^at, le
vieill&d répétait ce qu'il avait entendu dire à son
père, et les jeunes gens recueillaient ses paroles
avec attention pour 4es transmettre ensuite
à leurs enfaiis; et le récit, sigiple et austère,
passait de bouche en bouche aussi fidèlement
: que s'il eijt été écrit par un moine patieixt sur
un palimpseste, ou imprimé cpmme un livre
classique par un Elzevir. Puis chaque génération
en faisait une nouvelle édition, sans en rien
perdre et sans y rien changer. Et vraiment,
ûu#nd j*y songe, je ne sais ce qui mérite le plus
de respect , d'une de ces .œuv^s enthousiastes f
écloses toutes bouillantes dans la pensée d'un
'homme dé génie , ou d'une de ces œuvres can-
.^ides , issues du sein du peuple , et grandies
. -avec le peuple, œuvres de £amille, œuvres
saintes , que la p&ésie couronne de ses fleur&les
a>lus belles, et à qui jes siècles donnefett Tauto-
rîté de l'histoire. ,
. ' Tous les peuples ont eu leur cycle particulier,
leurs tradition» datkmâlél enfantées par tme
grande époque, et se groupant autour, «d'un
• ••
•
i£iiMâ fttm L'tstJjmos. dis
jgfrand'nom. Ici est le romanct^o , Ift le kœrhpe"
-viser^ ailleurs la légende , la ballade y la chro-
nique du religieux et l'épopée du trdtîTère , mai^
j'ose croire que , dans aucun pays, on ne trou-
verait une sérié d'histoires populaires , compa-
rables aqx sagas {islandaises. Nulle part le génie
conteur de la foule ne s'est montré aussi fé-
cond ; nulle part l'histoire , la poésie , b'ont été ,
comme ici> l'œuvre des masses ^ l'œuvre de
tous ; et mille f>art .elles n'opt eu un aussi grand .
caractère de fixité et ime vogue aussi pfolongée.
Aujourd'hui, le bourgeois de Lisieux aurait de
la peine à comprendre le roman de Rou ; Fétu*
diant anglaisée se trouve pas de primer-abord
iamiliaidsé avec le style et l'orthographe de Chau-
ler ; et, pour lesrendve«accessibles à la foule , les
savans allemands traduisent en langage moderne
l'éjJopéedesNiebelungen et le Parcival de Wol-
fram ct'Eichenbach. Aujourd'hui, le plus pau-
vre paysan islandais lit, ^ sans le secours d'aucun
inlefprète , Ifs livres de ses pères , et les trans'-
met à ses enfans , quilles relisent avec le même
charme, yn jour, à Reykiavik, la fille d'un pé-
cheur, qui avait coutume de venir, chaque
semaine^ hou|{ippôrter d^ oiseauxde mer et du
d44 LETTRES SUR L1SIANDE.,
poisson , entra ^ans ma chambre et me trouva
occupé à étudier la saga de Niai, a Ah ! je con-
nais ce livre , me dit-elle , je Fai lu plusieurs fois
quand j'étais enfant. » Et, à l'instant, elle m'en
indiqua les plus beaux, passages. Je voudrais
bien savoir où nous trouverions, en France,
une fille de pécheur connaissant la chronique de
Saint-Denis.
On ne comprendrait .pas l'importance 4es
sagas, si on les regardait comme des ouvres
purement locales , restreintes entre la cote orien-
tale et la côte occidentale dej'île, et ne racon-
tant que les traditions d€& yetUées de Breidabol-
stad ou de l'Hécla. Les sagas en4>rassent dans
leur large cercle le Nord entier, langues et cou-
tumes y histoireet religion.*» Que saurions-nous,
dit Rask , sur le développement intellectuel , l'or-
ganisation, l'état du Nord dans les temps *an-
, ciens , sans le secours des sagas et d^ livres de
lois ? Partout où ces livres ne nous prêtent pas
leur lumière , nous marchons dai^ les ténèbres.
£t c'est ainsi que l'histoire de la réunion des di-
verses principautés du Danemark sous leVègiie
de Gorm i et beaucoup d'autres graves évène-
mens, sont. entourés^ pour nous, d'une éter-
lETTRES SUE LISLANBE. 145
nelle obscurité. Que saurions-nous sur la vie
d'Odin, sur ses leçons et ses (ouvres, si nous
n'avions l'Edda et les chants des Scaldes (i)? »
Ce fut une colonie de Norvégiens qui peupla
l'Islande : elle émigra avec ses mœurs , ses lois ,
ses croyances ^ et les transplanta sur le sol qu'elle
devait occuper. Ingolfr, avant de partir, empor-
tait , comme un autre Éliée , ses dieux pénates
sur son navire; et les guerriers qui le suivirent
gardèrent leur lance de pirate, et leur bouclier
revêtu d'images symboliques. Ces hommes, qui
fuyaient le despotisme de Harald aux beaux
cheveux ,. appartenaiAit aux* plus nobles fa-
milles de la Norvège; ils joignaient l'orgueil
aristocratique à leur orgueil de«soldats. De peur
qu'on ne l'oubliât, il se faisaient raconter et ils
racontaient eux-mêmes leur généalogie , leurs
aventures , et les aventures de leurs proches et
de leurs amis. Ainsi l'esprit Scandinave revi*
vait dans eét essaim fugitif, qui, pour garder
son indépendance , n'avait pas craint ^e franchir
une mer encore peu connue , et d'aborder sur
une plage aride, dans une contrée sauvage.
Ulslande s'assiiBila complètement à la Suède et
au Danemark. CC furent les mêmes combats , les
mêmes fêtes , les mêmes réunions de famille , le
même caractère hardi et aventureux. Chaque
année, les Islandais s'en allaient errer sdr tes
côtes de la Norvège ou le long de la mer Bal«
tique. Ils retournaient dans leur mère-patrie
pour recueillir un héritage , visiter des parens j
et quelquefois venger une injure faite à Içurs
pères. Us s'arrêtaient à Drontheim, à Cop6n«
hague, à Upsal, ravivaient leurs souvenirs, et
s'en revenaient avec de nouveaux récits. C'étaient
des chroniqueu/is intréfâdes, qui, au lieu de
(buiUer dans les bibliothèques , interrogeaient la
mémoire des hommes > et, du bout de leilrs
glaive , burinaient sur le roc des montagnes le
nom qui les avait £*appés , et le fait historiqut
dont ils avaient été témoins, Cétaient , comme
les Arabes nomades du désert, des hommes d'ac-
tion et des poètes combattant des jours entiers
à toute outrance , ^ se délassant du combat par
le récit de leurs périls et de leurs exploits.
Souvent aussi le marchand norvégien débar-
quait en Islande, apportant avec lui les produc-
tions delà terre étraBgèr#, et prenant en^échange
la k^ elle poisson. Il aritraiit ordinàireoMiit mi
automne, et ne partait qu'au printemps. On
)'accu^Uait dans le bœr islandais, et il devenait
Fhète , l'ami de la famille. L'hiTer, à la veillée, il
racontait ses aventures, ses voyages , qudis lieux
â avait parcourus , quelle tempête il avait es^
suyée , et la vie des rois de Norvège , et les ba^
tailles les plus célèljrés (i). Puis il y avait des
conteurs de ^gas Islandais qui voyageaient de
contrée en conti'ée , s'arr^tant dans les salles du
jarl {7t)j sous la tente des hommes de guerlré,
pour recueillir de nouvelles traditions, et redire
celles qu'ils savâiient. Us n'étaient pas , à beau-
coup près, aussi honorés que les scaldes, et ne
jouissaient pas des mêmes privilèges. Cependant
ils étaient toujours reçus avec empressement.
(i) Od sait (ju'il e](ist;^ encore plusieurs analoeies frappantes entre
les anciennes coutumes du Nord et certaines coutumes de la Nor-
inandM. Dan» «Mte province, eoiH|uise par Rolkm , e'élait aussi
Puiaf^e autref(|i# d^ ]yij#f j^ m fi|iapt ou up r^^ Tliospilaf ilâ qt^^n
recevait.
Xfp^^ est çu Normandie
Que qui hébergié est , qu'il die
Fable ou ebaoson Ile à son boite.
• (lidk*dasaumrêtitm»)
(%y Chef Aa tobo , pelir itl-ifter . Aaf|lo-MnMHi , éori; angltit , mtI.
Ibêê t£n&B8 SOK ^.'ISLANDE.
LacooTcdu jarl se rassemblait autour d'eux pcAu*
les eulepdre , et le jarl leur donnait Fannaau d'or
ou le glaive ciselé. Plusieurs d'^atre euxiav^ent
amassé f dans leurs voyages , une quaatité^ pro-
digieuse de faits et de chroniques. Torfaeus
rapporte .qu'un de ces historiens ambolans.;,
nommé Thorsteiu , vint ' trouver le roi Harald
de Norvège, et lui raGoh|a une tradition qui
dura trois jours. <r Où as-tu do(iç appris cette
histoire ? demalida le roi. -«^ Daqs mon pays , ré-
pondit Thorsliein ; je vais chaque année à l'Alt-
.hing, et je recueille les récits de notre cél^re
Haldor. »
Quand ces conteurs de sagas avaient >long^
temps voyagé y ils tournaient les regati-ds vms
leur pauvre terre d'Islande ^ et ne pensaiient plus
qu'à revenir, avecleur savoir et leur expérience,
se reposer sur le seuil paterneLNi 1 aspect d'une
contrée plus riante ^.ni les liaisons formées en
d'autres lieux, ni les offres desijarl, ne pou-
vaient leur faire oublier le riva{;e d'où ils étaient
partis et l'humble enclos de gazon où s'élevait la *
fumée de leur toit. Tout ce peuple d'Islande, re-
tiré dans ses champs de lave , et vivant , la plupart
du temp^, ignoré dans sa solitude , avait soif de
iiKirBn.5i]& vjSLkssm. ait
novhrtlles. Il se pressaiViButiur des voyageais ,
etnécoutait avec ravissement le récit de leurs
excursvA&s lointaines. C'ét«il , pour ces hommes
naifis et avides d'émotions , un heureuse moment
que i^lui où ik pouvaient ainsi se grouper au*
tour d'un des leurs , le questioflpner et le suivre
parja pepsée dans les pays qu'il venait de par-
courir. C'était là leur poëlne, c'était l'Odyssée de
ces enf ans> d'une .^âu tre* Ithaque»
Lq^* Isl^pdais avaient une te^e passion pour
<^ CPïites de .voyageur» y que, lorsqu'un bâti«
tnent abordait daps leur îie., ils allaient en toute
hâte s'enquérir «du pays qq'il avait quitté et des
dMtrnières nouvelles ^e Suède et de Danemark.
L'un d'eux , qui était renommé pour sa richesse
et son influence , • obligeait tous les étrangers
à aller d'abord lui raconter ce qu'ils savaient , et
se mettait sérieusement en colère contre ceux
qui refusaient de lui* porter Itfur bulletin de
voyage. Un jour, le* peuple était réuni k TAl-
thing : une afïaire grave venait d'être mise en
discussion. Deux partis opposés plaidaient
l'un contre l'autre avec violence^ et rien ne fsd-
sait espérer qu'il .dussent trouver bientôt un
moyen de conciliation , quand tout à coup , au
SMift l4B3niBS SUR VJÊUmniRl
mkei) de leur eflEsrvfiiQQiicQ^.pii anixono^- qw
levéque Magnusson anri^ de Slori?^; et à
l'inst«Dt voilà ee peiijile i$lai»daîs ^ quufi^ml au
peuple Âjtfaéiii^i , oubKe Taiïaire qui Foccupi^U,
et court dsmêiDÀwf k révéqucj h^ r^it $)^ $09
voyage.
Ainsi 1m traditi<ms de.Ja ^ède,..^ Vj^rn"
mark et de la Norvège, vemient: chaque anu^o
se fixer en Islande} ainsr la Mga attirait à Ah
les. chants du p^ète^ les soiïvenirs du voyageur';
^Bsi le nmk dçs j9fU dfs. priuccss étrangers»
veviitaît dans la dqoatewe du p'ay^an,^ et eitàte
pauvre ile d'Isl^ndf ^ si ojbscure et si &ibley
amaMMÛt dans son sein tou; les t^é^or^ d^ afiifHtf ^
auxquels nous de^ûinf nu jour puiser. Les^peii-
plçs du Nord se modifiaient f^X leur eputact
avec les autres peuples, et l'Islande qQutePvaJit
son^ caractère primitif. Le christîftmsj|»e bvtsait
avec sa croix^e 1er l'idole seandicave, l'aul^l
d^Odin , et Tlslattdp gtsardâit encore te défièl; de
trsulitions qui lut awt été confié; Soetunind
chantait Baldec et Freya auprès de . la^ohapefle
chrétienne , et les vieillea monars ei le iweux pa-
gaMane du Nord se reététaieiit dans le^ sagas.
G99è doue 4 ces safpi^ qa'ilJbaluaToiy rnooiavs
pour connaître l'histoire primitive de ces tribué
de pirates, qui y au moyen-âge^aiTahirentrEu-*
rope entière; l'histoire des Angles (i) et des
Normands , ViàiÊfire des compagnons de Rarik,
qui is'en alla, au tx.* siècle, fonder un rojtiume
en Russie, et de Robert Guiscard, qui asservit &
son pouvoir la moitié de l'Italie. Ce sont là les
dooumem essentiels dont les antiquaires suédois
et danois se sont servis, et quiconque voudra
écrire sur l'histoire ancienne du Nord sans étu-
dier les sagas court grand risque de ne feire
qu'une oeuvre fautive et incomplète. ^
Il existe un grand nombre de sagas. Torfœus
en compte cetit quatre-^vingt-sept; MuUer en st
analysé cent cinquante-six. On les a classées
tantÀt par ordre alphabétique, taiftôt d'après
(x)La chronique de Danemark, dit Saxo le gpammairîàn , coin-
menée avec Thistoire des fils de Humble , Dan et Angél. C'est de cet
Angel que vient le nom du peuple anglais. {Histoire de Dane-
BuvA^ebw}.)
L^ Angles faisaient partie ^ la confédération saxonne ; i!s habi-
taient le district d'Angle ( aujourd'hui duché de Sleswick). Hengist et
Horsa , qui abordèrent en Angleterre vers Tan 449 , étaient des J'ules,
mai^ U pins grande partie des hommes d^ guerre qui les sai?alept
étaient dej^ Angles. De là vint le nom à^Engla-land^ d'où Ton a fj^it
par contraction Ëngland ( Angleterre ). { Turner^ Historj ofthe An^
35S IXtTBJÊB SVK LISIANDE.
les dilrerses époques où Tort présumait qu'elles
avaient été écrites , tantôt d'après la position
géographique* des lieux qu'elles signalent. La
plupart ont tout-À*fait le cai^fère héroïque,
tft, séus ce rapport, peuvent être mises à côté
des ballades anglaises , des chants dèguefre sué-
dois ' et danois , du Beldenbuch et du poëme
anglo-saxon de Beowulf. Les persoiinâges qui y
figurent ne sont, il est vrai,- ni deâ chevaliers
galâns, comine ceiA de Bôiardo et de l'Ârioste,
ni des pourfendeurs d'hommes, comme les
douze pairs de France, ni des êtres entourés de
mysticisme et de féerie, comnîe les frères d'armes
Ae la Tàble-Roiide. On n'entend parler dans ces
sag^s ni de tournois, ni d'écharpes brodées; on
n'y voit pdlnt de balcon de marbre et point de
châtélainepleuç^antdanssatourelle.Leshommes,
quand ils sont ensemble , ne s'occupent guère
d'amour, et les femmes ne songent pas à leur
donner une devise. Ce sont de rudes peintures
et de rudes caractères. L'Islandais quitte sa de^
mçure au commencement du printemps. Il ^'em-
barque sur un frêle bateau, avec tous ceux qui
veulent le suivre, et s'élance sur les flots au
hasard. Souvent même il s'embarque par un
^
LETTRES SUR L'ISLAimE. SM
teiop$ d'orage £)finde surprendre plus &cilement
le^ habitans des côtes. S'il trouve le long de sa
route un bâtiment étranger, il le harponne
comme une baleine et l'attire à lui; le conbât
s'engage, les dards acérés pleuvent de part et
d'autre, le glaive brille, chefs et soldats se presûh
nent corps à corps, et Jes boucliers de fer se
brisent , et 1q sang inonde le navire. Le plus fo^
emporte les dépouilles de son adversaire , et cé-
lèbre son triomphe avec dçs chants enthousiastfB
et des libations bachiques. Si deux guerriers se
rencontrent ej; s'a{taquent sans^ pouvoir se
«
vaincre , après avoir combattu tout le jour, ils
jettent bas les armes , se tendent la main , et se
jurent fidélité. Puis ib passent sur le mémejoa-
vire et s'eoi vont chercher ensembfe des avenr
tures. S'ili^ asriveut sur la côte , ils amarrent leur
bateau à une pointe de rocher, (^scendent k
terre , pillent , brûlent , n^sacrent, et s'en re->
viennent joyeusement avec • tout ce qb'ik ont
îtmassé. Le peuple s'enftit crevant eux, et les
gens d'église chantent dans leurs processions:
Afarore Normannorum liberanos^ Domine. Ce
sont des pir'ktes, mais des pirates plus avides
de combats que de pillage , plus fiers des bles->
suKs qulls ont faites que des tcémfs qu'ils ont
conquis* Dans tous leurs chants , ils oélèbrebi; la
iguerre^ ils idéalisent )e courage et la force phy-
jsique. La sagaies représente avec huit .mains (i)«
tomme 1(^ dieux de llnde ^ et frappant à la foiâ
huit coups d'épée. Ils sont si grands et si ro*
bustes , qu'un cheVal ne saurait les porter , et ils
ynt presque tous un bouclier magique fabriqué
par les naina, et une épée qui cdupe f acier
^mme de la toile (a). Mourir de maladie était
pour ces hoiçmes de guerre une effrayante
peine. Odîn , devenu vieui^ s'ét^t lui-même tué
avec sa lance ^ et.ia saga de Gautrek raconté
qu'il y avait en Norvège un focher dû liaUt
duquel les vieillards se précipiitàient pour échap^
per aux infirmités de l'âge. Mourir dans uti
combat était le plus beau sort, mais encore
lallaii'il avqir d*honorables blessures. On an-
nonce à Sivârd la mort de son fils. U demande
Vil a reçu une blessure par devant ou pito*
derrière.-*^ Par (^vaift, répond le messager, -r-
Je n'ai qu'âme réjouir^ dit le vieux pirate. Toute
autr^ ïsL^î serait iùdigiie de inoi et de mc^n Ûï%
(i) Heirarar saga.
(a)HaTaraÏ8aga.
tfiiTRKé 5tm vîÈixmt. 355
Quand ils ont meiié pendant d6 longues annétïs
çen% vie d'aventures ; ib rentrent cheiB e^ic , et
gouvernent p&isiblement leur fernid. Leur sou-
venii^ restée leurs exploita retentissent de toutes
patin, et rislbn^àis qui vient à TAItbing dit à
ses voisins: « Montrez-moi done cet homme
dont le noiïi eit si eélèbre dànft les sagas (i). »
Après edx, lenrs ^s aspirent aux mêmes périls
et ambitionnent la même gloire. Dès qu'ils sont
fmrvenuft |i se {ifocurer un bateau et quelques
hommes, ilâ s*^ance»t loin du rivage , et ma^
heur à qui tenterait d'arrêter ceg faucons dis-
lande dans leur vol! Malheur à qui leur dispu*
terait la domination du glaive et la royauté de la
mer ! Ils aiment le combat, le cliquetis du glaive^
l'odeur du sang. L'éducation qu'ils ont reçue
leur a appris à se laisser tuer |)lut6t que de £air
devant un ennemi^ et la religion Scandinave leur
rend la mort belle. Après une longue lutte , As-
mundr eât parvenu à donopter Egil. Il le jette
par terre j et le tîAit d'une main robuste sous
son genou. — Je ne puis te tuer^ dît-il, car je
n'ai pas moiï épée ; vèux-tu ttf e promettre de
■
(OGisleSuriensaga.
m'attendre, et j'irai \a^ chercher. -~ Je teie pi^o-
met^, dit ËgiL Asmundr court chercher •sou
épée, et retrouve son adversaire étendu par
terre, et attendait: paisiblement la mort(i).
Quand ib sont tombés glorit^usement sur le
champ de bataille, on les enterre avec? leiH*s
armes, et ils vont rejoindre Odin dans le Val-
halla. Qudquefois même ib revivent, comme
le Cid , dans leur tombeau^ Un soir un paysan
passait auprès de la grotte où ét^it enscl^li Gua-
nar; il entendit un bruit cohfus et aperçut des
étincelles de lumière entre les rochers qui re-
couvraient le corps du héros. Il s'en alla cher*
<her les fils de Gunnar, et le soir ib revinrent
tous ensemble. La lune projetait une lueur pâle
sur la vallée, mais quatre flambeaux brillaient
dans la tombe, et le vieux gi^errier , couché sur
son armure, chantait son chant de mort (2) ,
Souvent les Islandais n'entreprenn^ient un de
leurs voyages que pour se* mesurer avec un
guea*vier célèbre , souvent âiissi pour se venger
d'une injurç. La vengeance était pour eux une
chose tellement sacrée , qu'il croyaient que le
(i) Sagan af EigU innlM&da ok Asmuodi.
(a) Niai saga.
LETTRES SUR L'ISLANDE. 257
ciel lui-même pouvait au besoin Tillustrer par
* un miracle. tJn pauvre aveugle de naissance,
/(smundr, s'en vient à TÂlthing demander à
r-Litingr satisfaction de la mort de son père.
Litingr la lui refuse. — Si je n'étais pas aveugle,
s'écrie Asmundr , je saurais bien me v^ger. H
rentre dans sa tente, et tout à coup ses yeux
s'ouvrent à la lumière. — Que Dieu soit loué !
dit-il, je vois ce qu'il veut de moi; et il saisit
une hache, se précipite sur son ennemi et le
tue. Un instajit après ses yeux se ferment de
nouveau, et il reste aveugle (i). Dans la saga
de Volsung, Timplacable Signi a juré de venger
sur son époux Siggeir la mort de son père. Elle
Êiitéprouver les deux fils q[u*elle a eus de Siggeir,
et les trouvant trop faibles , ordonne qu'on les
tue; Elle enfante un nouveau fils , et quand ce-
lui-ci vient avec Sigmund mettre le feu à la
maison' de Siggeir , les deux incendiaires es-
saient en vain de sauver Signi : Non , s'écrie-t-
elle , vous avez rempli mes désirs. Mon œuvre
est accomplie : je meurs avec joie , mon père
est vengé. Elle embrasse Sigmund et Sinfiotli
puis se jette dans les flammes.
(x) Niai saga.
«7
^ LËTtkËS Stm VISU3XDE.
Les femmes ont le ipême caractère hardi et
opiniâtre. Souvent ce sont elles qui encouragent,
leqrs frères au combat; et si l'appui des l^ommes
leur manque , elles saisissent le glaive pendu à
la muraille et cachent leur vêtement de femme
|ous la cuirasse , et leurs lopgs cheyeq? §ous le
çasquç ^\ç\er. La Hervamr scfga rsfçontç l'his-
toire d'upp jeqne fille qvji, pour vepger son
père, ^'efi alja, cpmme ui^ des liéros du Kôem-
peviser , fpapper k la porte de soii topibeau ,. et
lui 4pniander s^ redoutable épée. Pui^ , <|uaBd
§ofi père s'est levé dans le cercueil, et lui a
doppfâ ral*me qu' jl gardait à ses côf es , ell^ ))rave
fçoifrageus^fne^t ses ennemi3, cpwb^tet rentre
ch^z içlle yiçtoqe^se. Une autre histp^re , non
mPÏn^ sipgHlièrp, est celle de Thornbiperg. C'est
1« fille (}'uQ roi 4^ Suède qui repous'çe les habi*
$pdiss pfiisibles de ^op sexe , se revêt d'une ar-
niure , monte à cjapyal ^t s'élance dan^ les Com-
batç. Son pèr^ lui co^fi^ \e gpuvememept d'une
province, elle quittç son nom ()e jeune fill^ pour
prendre un nom fi'l^oinme, et comme une autre
M^fie-Thér^se, ses quiets la saluent du noni de
roi. Plusieurs guerriers iUu^f res , plpi^ieuf s prin-
ces , viennent la demander en mariage , et
coôiina la Bruphilde des Niebelungçn ^ çi%li(tte
contre eux, les dompte, et les fait tuer ou mu«
tiler. II s'en trouve un enfin qui, après uqe
guerre* violente , parvient à se rendre maître
d'elle. Alors elle retourne auprès d,e son père •
et déposant devant lui son casque et ses armes :
« Je vous rends , dit-elle , le pouvoir que vous
ni'aviez confié : je renonce à la gloire que je
voulais acquérir, et je redeviens femme. »
A travers ces tableaux d'une vie aventureuse,
ces scènes sanglantes , on trouve cependant de
temps à autre quelques idées tendres et gra-
cieuses, quelques pages empreintes d'une douce
mélancolie. Telles sont celles qui racontent la
mort de Hialmar. Il tombe sur le champ de ba-
taille comme un héros, sans regretter la vie,
sans exhaler un soupir ; mais tirant un anneau
de' son doigt, il le donne à Oddr, à celui qui Fa
accompagné fidèlement dans tous ses voyages ,
et le prie de le porter à sa bien-aimée. Oddr
part aussitôt pour remplir sa mission , entre
dans la salle où est Ingeborg et lui remet l'an-
neau de son fiancé. La malheureuse jeune fille
le regarde , ne prononce pas un mot , et tombe
morte.
26a LETTHES SUR L'ISLANDE.
Une chose curieuse à observer encore dan$
les sagas , c'est le caractère superstitieux dont
elles sont empreintes. Les Islandais croient aux
pressentimens y aux apparitions , aux rêves. Us
rencontrent souvent des fées et des troUes. Us
ont grande t^onfiance* dans l'adresse- des nains,
et redoutent la force des géans (i). Il y a dans
cetle croyance un souvenir de leur cosmogonie.
Ils se rappelaient que leur terre avait été formée
avec les membres d'un géant , et que , dès le jour
de la création , les nains habitaient dans le flanc
des montagnes. Ils croient aussi aux prédictions
et à la magie. Dans la Fœreyinga saga , Thrandr,
pour reconnaître les meurtriers de Sigmund
(i) « Il y a^ait autrefois, sqIod l'opinion du peuple, dit Saxo le
^ammairien , trois espèces de trottes , qui , au moyen de la magie ,
produisaient toutes sortes de choses étranges. Les premiers étaient une
sorte de monstres difformes qae , dans l'antiquité , on appelait géans ,
et qui étaient beaucoup plus grands et plus forts que le peuple de nos
jours. Les autres étaient bien au-dessous des géans pour la vigueur et
la force; mais ils les surpassaient de beaucoup pour Tiotelligence. Ils
connaissaient les secrets de la nature, et pouvaient prophétiser
Tavenir. Après de longs combats, ces maîtres-sorciers finirent par
vaincre les géans, et non seulement ils étendirent leur domination sur
tout le pays , mais ils devinrent dieux. Les troisièmes étaient un mé^
lange des deux premières races, mais ils ne pouvaient se comparer ni
aux géans pour la puissance physique , ni aux seconds pour la science
magique. « ( Histoire de Danemark^ liv. I. )
LETTRES SU& L'ISLANDE. 26i
V
et de ses deux compagnons, allume un grand
feu et fait apparaître successivement les cada-
vres des trois victimes. Dans une autre saga, une
femme change eii ours l'homme qui n'a pas
voulu répondre à son autour ; des nains fabri-
quent un arc merveilleux, et une fée donne à
Oddr une armure avec laquelle il est à l'abri du
fer, du feu , de l'eau.
Du reste , les mœurs décrites dans ces vieilles
traditions ne présentent qu'un tableau grossier
et quelquefois hideux. Souvent la maison du
pirate islandais est souillée par l'adultère et par
l'inceste. L'étranger qui y est reçu et qui y
reste quelques mois séduit la fille de son hôte ,
et le père ne montre ni colère ni surprise. Les
hommes de guerre passent à boire tout le temps
qu'ils ne passent pas à combattre ; ils se portent
des défis avec la large corne pleine de bière ou
d'hydromel , et chantent leurs exploits jusqu'à
ce que l'ivresse les endorme. Les lois du Thing
permettent le meurtre et l'incendie moyennant
une certaine amende. Les princes entretiennent
à leur cour des hommes qui portent le nom de
berserkir^ et dont ils se servent pour vider leurs
querelles et assouvir leurs vengeances. Ces ber-
M9 ^ LÈtt&ÈS &U& L'tôLÂNDË.
serkir sont de vrai^ ^rai^/ audacieux et terribles^
aussi habiles à manier le poignard qu'à lancer
le javelot, et se jouant de la vie des autres et de
letir propre vie. Le guerrier islandais , -fier de
son indépendance , n^'a pour ces séides de prince
que deia haine et du mépris; partout où il les
renbontte , il les attaque et les poursuit à toute
outrance. Une saga raconte que, dans un de ces
combats de^ bet^serkir contre les Islandais, la
■
terre , ébranlée par leurs coups d'épée , trem-
blait comme. si elle eût été suspendue à un fil.
Quelques sagas, telles que la Kristnij \Ep^
i^Xg^icL^ la Hungurvakuj la Niai y la Sturlunga
saga y peuvent être regardées comme des docu-
menis authentiques. La Sturlunga saga est une
histoire toute nationale, l'histoire de cette fière
aristocratie qui étendit soii sceptre sur l'île en-
tière, iTiîstoire de ces trois puissantes familles
dèi Stùrles que l'ambition divisa , qui désolèrent
le pays par leurs longues guerres, et anéan-
tii*ent leiir pouvoir. C*est une tradition véri-
taDÎé, racontée sans prétention, dépeignant
Bien le pays , les personnages , l'époque , et re-
présentant d'uft côté le règne de l'oligarchie is-
landaise , de Tàutré la fin de la république , la
lÉTTfelÈS Suk L'ISLANDS. 268
réutiîoii de Tîslânde à la Norvège. Là Mal saga
est la plus cUHéuàe de toutes , sou6 le rapport;
des mœurs, des caractères, des éyèiiemens qui
y sont racontés , et de la législation.
Quelques autres sagas Sont des l^cits tout
poétiques, assez vrais encore, et colorés àvet
art ; revêtus d'images nea^es , entremêlés de dé-
tails l*omanesqués. Je opterai par exemple la
Kormaky VEgil^ là Guhnlauffi et la Frithiofs
saga^ qui a fourni à Tegnér (i) le sujet d'un
charmant poëme.
Enfin , il est d'autres sagas qui joignent à un
Caractère évident d'authenticité de^ noms con-
trouvés et des faits imagiuaires ou exagérés.
Elles furent écrites par quelques hommes qui
aspiraient à composer une oeuvre à effet plutôt
qu'une œuvre vraimeht louable et digne de foi.
Et cependant ne les blâmons pas trop : les pau-
^vres cbhteurs de sagas n'avaient souvent pour
toute récompense que l'émotion produisis par
kur récit et le sourire approbateorde ceux qui les
écoutaietit. Pour ébranla leur auditoire ^ ils ne
(i) Tegner, évéque de We^îco en Saède , né dans la proTÎnce de
Wermland en 178a , auteur de plusieurs poèmes qui tous ont eu on
graiid sièiffis. *? .
1
264 LETTRES SUR L'ISLANDE.
citaient que les faits les plus dramatiques, et
ajoutaient à la gloire du héros et au résultat san-
glant des combats. Pauvre naïve ambition ! Ces
historiens voyageurs , assis à la table du jarl ,
quand une famille réunie autour d'eux les sui-
vait avec attention, quand un vieux guerrier
applaudissait à leurs paroles, ils se croyaient
peut-être de grands hommes; et pas un anti*
quaire n'a pu encore nous révéler leur nom.
Vers le xv® siècle, il se fit en Islande une es-
pèce de révolution littéraire. Les écrivains aban-
donnèrent l'idée nationale qui les avait guidés
jusque là et se mirent à traduire les romans de
chevalerie étrangers. On transporta dans le bœr,
on récita à la veillée les aventures de Charle-
magne et celles de la Table-Ronde, la chronique
merveilleuse de Fortunatus et celle de l'empe-
reur Octavien. L'auditoire islandais accueillit
avec empressement ces nouveaux contes, et
ceux qui s'étaient émus au récit des grandes ba-*
tailles de Gunnaroudes souffrances d'Ingeborg,
écoutèrent avec la même émotion l'histoire du
valeureux Roland et celle de la belle Yseult. Il
résulta de cette branche de littérature exotique
une nouvelle espèce de sagas , une . suite de
LETTRES sua LISLAITDE. 905
contes singuliers , où quelques noms de héros
islandais , quelques faits réels , disparurent dans
un amas de noms étrangers et de faits imagi*
naires. Ici le héros s'appelle Marsebille, Âzius
ou Estroval : il est tendre et galant ; il ne se bat
plus avec la hache sur mer, comme dans le temps
ancien; il joute contre les chevaliers. Les éyène-
mens se passent encore en Islande; mais sou-
vent aussi l'auteur transporte ses personnages
dans rinde , dans la Tartarie et dans toutes ces
contrées fabuleuses où s'égai:a l'imagination fé-
conde des romanciers du moyen-âge. Ces œuvres
d'imitation n'ont, comme on peut le croire,
aucune valeur historique , mais elles font époque
dans la littérature islandaise, et sous ce rapport
méritent au moins d'être notées. Revenons aux
vraies sagas.
Le style de ces vieilles traditions est simple ,
dénué d'ornemens, souvent fort uniforme, mais
ferme et abondant. L'auteur ignore l'art de sé-
duire son auditoire par des préliminaires at-
trayans et des tours de phrases ingénieux ; il dit
ce qu'il sait, et comme il le sait; il commence
son histoire comme nous commençons nos
contes : // y açait^ etc. Puis le voilà parti , et il
2M LÈrrfRfô SÛR t tSLÂTÏDK .
va 9 $àné changer d'altiiré , de bataille ëtl bataillé
et d'évèhettieht eh évènewent. Souveiit il se
'croit obligé dfe retracer tolite là généalogie de
ses héros, et il la nlène ausâi loin d^ae possible.
Souvent ebeot-ë 11 feit marcher de front Fhistoîre
de cinq à sil pe^onna^ différehs; et quand
il eti a âàsesS de Tùn d'èuk , il dit tout simple-
ment i "^^^/ôif-^îi' feyf tfejror>kaw kôr^ dé ïa saga;
et dés ce toàôiilent le Ifecteui- n'en entend plus
parler, tl aîtbé là fdi-itite du tiiâlbghe, et il rem-
ploie âVefc habileté, qùbiqull ne ^'applique pà^
à là réhdrë aussi vive, àiisîsi dHlteàtique qu'elle
pourrait Tétre. Du reste, il a un admirable
sang-^id et Uhë merveilléUse modestie dliii-
torfbn.' n i^conte ^ahs s'émouvoir et sanfe ie
pérméth^ë ttrie ^eulè digression. Les actions hé-
roïques s'enchaînent l'une à l'autre; les fâifc^ lés
plUii étraiigés se succèdent, et il continue tran-
quillement sbh récit. Il jparle des apparitions cite
fées ^ des naihi qui fabriquent des armures , des
géahs plUI^ hauts que le^ montagnes , comme il
parîc des voyïiges les pluS ordinaires et des
réunions anmielies de TAlthiTïg. C'est le l-éck de
fabiîlè dans toute sa taiideur , ITiistôlt^e dâtîs
toute ^Aàdtté. èé^èÂdati^ iidé^eirft kvèô uh
LETTRES SUR Ï/ISLANDE. 267
soin minutieux les personnages qu'il met en
scène. On les reconnaîtrait à leur i^egard , à leur
démarche ; il trouve* parfois sans les chercher
de magnifiques comparaisons et des images
grandioses ; le calme avec lequel il raconte ses
scènes de tragédie leur donne un caractère plus
solennel, et la simplicité de ses paroles fait res*
sortir davantage encore les actions d'éclat dont
il rappelle le souvenir. Ce sont de belles pages
d'histoit*e encadrées dans un conte d'enfant. Ce
sont de grands tableaux qui se détachent iha-
jestueusement sur un fond sans relief, dans une
large salle à demi éclairée.
MûUer fait remonter jusqu'au xit* siècle lei
premières sagas. D'autres datent du xiii** , beaù-
Conji du xiv% et quelques-unes du xvii® siècle.
Les plus anciennes renferment des chants de
scàldes qui s'étaient perpétués par là tradition
dès le ix*^ siècle. Snorri Slurleson s'est lui-même
servi de ces ctiants. L'Ynglinga saga à été faitfe
d'après un poëme en trente strophes, composé
par Thîodolfr pour le roi Harald. On retrouve
des traces évidentes des scaldes dans la Knft^
linga , YOrkneyinga^ la Kormaks saga , et quel-
qddbife ce$ fragmens, empruntée; atix pibètës
268 tETTRES SUR LlSLÂNDE.
* «
primitifs de l'Islande j servent à déterminer une
date ou un fait. Autrefois on peignait les sagas
sur les murailles des maisons, on les brodait
sur les tapisseries, on les gravait sur le bois et
sur l'aèier. Les Islandais portaient , comme les
Grecs sur leur armure, le souvenir de leur
gloire nationale et de leurs héros. Le jarl Hakon
donna à Eiinar un bouclier sur lequel étaient
tracés des passages de sagas, et entre les diffé-
rentes lignes écrites il y avait des lames d'or et
des pierres précieuses (i). Olaf le saint conduisit
un joiu* le scalde Thorfin dansT une chambre
richement décorée, et lui dit de chanter les
diverses scènes représentées sur la tapisserie.-
Thorfin jeta les yeux autour de lui, et reconnut
l'histoire de Sigurd. Il improvisa sur le héros
une strophe qui nous a été conservée. Une autra»
tradition rapporte que, vers la fin du x^ siècle,
un riche Islandais , nommé Paa, fit peindre
plusieurs sagas sur les murailles de sa salle à
manger. Les Islandais avaient anciennement
pour les ouvrages de patience la même aptitude
qui les distingue encore aujourd'hui. Ils se
»
(t) Hon van srkîjadr forn'Sœgum, Enn allt milU skriptann voru
lagdar ifir speingur afgulU ok settr steinum. ^gils saga , p. 698.
J
LETTHES SUR LISLANDQ, â69
plaisaient à orner leurs meubles de sculptures.
Us gravaient sur le^ pommeau de leur glaive ,
sur le cimier de leur casque, sur la proue de leur
bateau , l'image de leurs guerriers , le nom d'une
de leurs grandes batailles. Ainsi, leur histoire,
se représentait à eux à tout instant et sous
toutes les formes. Ils la perpétuaient par le burin
et par la parole. Mais tandis qu'ils s'attachaient
à conserver leurs souvenirs nationaux , les autres
peuples du Nord oubliaient qu'une même origine
devait leur faire aimer les mêmes monumens ,
et les sagas, recueillies en Islande avec tant de
soins , demeurèrjsnt long- temps ignorées ou mé-
connues dans les autres Etats de la vieille Scan-
dinavie. L'école savante des xvi® et xvn« siècles,
que l'on pourrait appeler l'école grecque et la-
tine, tenait plus à quelques lignes de Démos-
thènes , à une page de Cicéron , qu'à des volumes
entiers écrits en langue moderne.
Le premier qui révéla toute l'importance des
anciens monumens littéraires du Nord, c'est
Ole Worm, l'auteur du livré sur les runes; puis
■vintTorfesen (i) avec son histoire de Danemark
(c) Tous ce» écrivûos sout plus connus sous leur nom latinisé : Olaus
270 iRïTpÇS ?IÎR î-'îaUSUlî.
et 4e lîoryége, et B^rthpUn , et iS^hP)? et danç
les der^iers tçuips Geyer , VhistQrieu de l2^ Suèd^.
Mais il Qst un homuie qui s'est acquis des droits
éte^aels à la reconnaissance des Islandais pa^ l[e
zèlp ^vec ^çquel il ^ réveillé ^eurs souvenirs his-
' to,^;que$ , pt propagé leurs, poésies et leurs sags^.
Cet hoinn^e est Mâgniy^sen , Islandais de nais-
sance, aimant Flslande pour elle-même, pour
sa science et ses monumens. Après avoir occupé
une chaire de professeur à Copenhague, il re-
vint dans son pays , et passa dix ans à recueillir
tous les manuscrits inédits disséminés chez les
prêtres et les paysans. A sa mort, il fit don de
sa bibliothèque à l'université, et lui légua en
même temps une somme, considér^^ble pour
aider k la publication de ses manuscrits, et
payer l'entretien de deux étudians islandais qui
se consacreraient à l'étude des antiquités du
Nord. En 177:^, une commission royale fut or-
ganisée pour procéder au dépouillement et à la
publicatioji des manuscrits de Magnussen , et
c'est de là que nous viennent ces belles éditions
de sagas avçc la traduction latine. Depuis cette
Vormius , Torfœus , etc. H en est de même de MagQussen , que Ton
Wfl? Pî^?RS toujours j^xi^ ffjj^çmvts.
LtriKES Sim. L*ISLAin>£. 2fH
époque, la société des antiquairesi du Nord,
composée en grande partie de savans danois , a
rendu d'immenses services aux lettres par ses
travaux surfancienne littérature. Nous citerons,
entre autces, ceux de Nyerup, de Grundtvig,
de Rafn , de Finn Magnussen , les trasraux phi-
lologiques de Rask , et ceux de Tévéque Mûller
qui a publié sur le^ sagas un livre'exceilent(i),
auquel il faudra avoir recours chaque fois qu'on
voudra étudier cette longue série de traditions
islandaises.
(i) Saga bihliothêk med Anpufhmger og indUdendt a/handUngerf
3 Tftl.' in-8". Copenhague.
\,*
» •
IX.
LES SAGAS.
I.
SAGA DE IflAL.
. La saga de Niai date du xii® siècle. Cest non-
seulement Tune des traditions islandaises les
plus larges et les plus complètes , c'est Tune des
plus anciennes. Deux grandes figures dominent
dans cette saga : Gunnar et Niai; l'homme fort
et Fhoipme habile; le guerrier et le juriscon-
sulte. Un peu plus tard arrive le prêtre , et tout
le moyen-âge se trouve compris entre ces trois
individualités ; tout le moyen-âge primitif, bardé
de fer, restreint par la loi , civilisé par le chris*
tianisme. Mais Fépoque à laquelle vivait Niai
i8
^4 LETTRES SUR L'ISLANDE.
touche encore à l'âge héroïque. Le soldat est
audessus de tout ; le prêtre et le jurisconsulte
viennent après lui. Le bruit des batailles passe
avec un retentissement sinistre à travers tout ce
long récit ; le plaidoyer du légiste , le sermon du
missionnaire , le compriment quelquefois , mais
ne l'étouffent pas; bientôt il se relève et
tonne de nouveau au sein des familles , au
milieu des grandes réunions. Le peuple se ré-
veille au cliquetis du glaive, et reprend son
bouclier et marche joyeusement au combat.
Car là est encore sa vie et son orgueil : il vénère
ceux qui le prêchent au nom de Dieu, mais il
se passionne pour ceux qui le guident sur le
cbabip de bataille ; il encense ses prêtlres à Tau-
tél> tti^is il porte ses chefs sur le pavois ; il cano-
nise se^ martyrs , mais il déifié ses héros.
Aussi voyez comme les vieux chroniqueurs
dlstande se sont jAu à peindre leur guerrier fa-
vori, leur Guhiiîir : il est, grand et fort; il a le
regard expressif, ta l^te couverte de longues
touffes de cheveux et lé visage beau ; il est riche
et j*énéreux , adroit tet hardi. Avec son arc et
ses flèches il ne manque jamais le but, avec
son épée il ne craint aucun ennemi ; il est si agile
LETTEES SUR L*ISLÂNOE. 975
à la course que personne ne peut le suivre ^ et il
nage comme un phoque. Auprès de lui ^ nul ne
peut rester indifférent : on le hait ou on Taime f
et on se fait tuer pour le défendre , ou pour le
combattre.
A côté de lui parait Nia) , homme firoid, maiâ
habile , et renommé pour sa finesse d'esprit et sa
science de jurisconsulte. Niàl n'a point de barbe.
Les historiens guerriers de ce* temps*là ne pou-*
valent se figurer qu'un homme ayant dd la
barbe consacrât sa vie à étudier les lois. Gun*^
nar et lui forment ensemble un parfait contraste.
L'un est bouillant et impétueux ^ l'autre calme
et réfléchi ; celui-là ne rêve que voyages et ba-
tailles, celui-ci reste tranquillem^it dans la de-
meure que lui a léguée son père. Mais souvent,
l'impétuosité de Gunnar le trompe , et il a re*
cours à Niai. Le guerrier tombe dans un danger
où son courage est inutile , et la prudence du
jurisconsulte, le sauve. Les siècles barbares
rendaient quelquefois hommage à l'intelligence.
Ils reconnaissaient la fragilité du glaive et l'au»
torité de l'esprit.
A côté de ces deux personnages importans se
groupent d'autres figures non moins caractéris-
w
276 LETTRES SUE L1SLAI7DE.
tiques : Rolskeggr, le fidèle compagnon de son
frère , et Kari, Fopiniâtre, et l'intrépide Flosi. Il
faut remarquer encpre Hallgerdr, femme de
Gunnar, et Bergthora, son ennemie. La haine de
ces deux femmes est un des plus puissans mo-
biles de cette longue tradition. Les hommes
s'entretuent ici pour obéir à la passion de Hall-
gerdr, comme dans les Niebelungen , pour satis-
faire à la vengeance de Chrimhilde.
A peine Gunnar a-t-il appris à manier la hache
pesante et à bander un arc, qu'il aspire à s'en
aller comme ses compatriotes sillonner l'Océan,
explorer les côtes étrangères ; il équipe un ba-
teau et part avec Kolskeggn Bientôt il rencontre
un bâtiment comme le sien, il l'attaque et le
pille. On lui dit qu'une troupe d'hommes intré-
pides, vient d'aborder dans une baie; il y court ,
engage le combat , et remporte la victoire. Il n'a
point de route déterminée , il erre de côté et
d'autre, comme le vautour qui cherche sa proie.
Là où la voile du navire se déroule au vent,
là où il y a du sang à répandre et des hommes
à piller, là est son but , là est sa joie , et il vogue ,
l'intrépide pirate, et le bruit de ses exploits
passe de bouche en bouche.
LETTRES SUR L*ISLA]!a)E. 277
•
De temps à autre , il aborde la terre , et les
grands du pays l'appellent à leurs fêtes , et se
plaisent à l'entendre raconter ses voyages. Le
jarl Hakon lui donne un bracelet d'or et des
provisions pour son navire. Le roi de Danemark
lui fait les ofFres les plus brillantes pour le garder
auprès de lui , mais il ne veut pas renoncer à son
pays d'Islande. Il aime à y rapporter les dé-
pouilles de ses ennemis, et il est fier jjie voir son '
nom chanté par se^ compatriotes. Quand il ar-
rive dans sa demeure, sa vieille mère l'embrasse
avec orgueil , et quand il se présente à l'Althing,
chacun se presse autour de lui. Un jour, il ren*
contre au milieu des champs une jeune femme
dont la beauté le frappe ; elle portait une robe
écarlate , un corset brodé en argent, et ses grands
cheveux blonds comme l'or tombaient sur ses
épaules ; c'est Hallgerdr, la fille d'un riche Islan.
dais ; elle a été mariée deux fois ,' et deux fois
son mari est mort de mort violente. Tout le
monde dit que c'est une méchante femme;
mais il n'y a pas dans toute la contrée un regard
plus doux que le sien et une figure plus at-
trayante. Gunnar en devient amoureux , et l'é-
pouse malgré les représentations de ses amis ,
278 LETTOES SUR L'ISUHOE.
•
malgré l^ conseils de Niai. Les noces se font au
commencement de l'hiver, noces bruyantes, où
les coQviés arrivent avec leurs armes comme à
un rendez-vous de bataille, où les tonnes de
bière et d'hydromel se vident au milieu de la
salle; espèce de lice bachique où le pirate
aguerri s'applaudit de voir autour de lui ses
adversaires tomber sous le poids de la boisson ,
comme il s'applaudit de les voir tomber en rase
campagae sous le poids de s% lance.
Une dispute éclate entre Hallgerdr et Berg-
thora , la femme de Niai , et alors comnienoent
lés guerres de familles. L'année suivante , Hall-
gerdr fait assassiner un valet de sa rivale et an-
nonce ce meurtre à son mari. Gunnar, qui sait
comment un homme d'honneur doit se com*
porter en pareil cas , va trouver Niai , et lui dil; :
Ma femme a fait tuer un de tes gens , combien
te doîs^je ? -^ Niai demande douze onces d'ar*
gent. Quelque temps après , Bergthora prend sa
revanche , .et. Niai rembourse à Gunnar les
douze onces d'argent qu'il a reçues. Une auti:e
année même meurtre, mêmes représailles, et le
même compte courant s'établit et se solde de
part et dViutre. C'était la loi de l'Althiog : la mort
LETTJtÇS SU». L'ISUNDE. 279
^jS^I'bpiprpe était tarifée ^ ^eubmentle tarif va-
riait pour le serviteur et pour le maître , pour
resclâve et poiir Tji^omme libre. Un Islandais
pouvait tuer tant qu'il avait de l'arjgent ; m^is il
ne fallait pas qu'il fit banqueroute à l'assassinat ^
car alors la loi devenait implacable pour lui , et
le peuple le regardait comme un homme sans
délicatesse.
La femme de Gunnar ne se contentait pas
d'envoyer de temps à autre un de ses émissaires
décimçr les gens de Niai ; elle étendait ses re-
gards plus loin. Il était survenu en Islande une
année de disette comme ce nialheureux pay$
n'en ^ que trop spuveqt éprouvé. Dans ce
temps 4^ calamité; Guiinar avait distribué tout
ce qu'i} ppssédait , et il tomba lui-même dans le
dénuement. Il souffrait sans se plaindre , mais
Uallge^dr n'avait pas la même patience. Un jour,
pendant que soi> mari était à l'Althing, elle
envoie un de ses valets piller la maison d'un
paysaU; nommé Otkell, plus riche et plus avare
que les autres. Le valet entre la nuit dans la
demeure qu'on lui a enseignée ^ charge deuf
chevau^ d^ prçvisiops , et pour * qu'on ne s'a-
perçoive pas de son vol , met le feu au magasin
280 LETTRES SUE L'ISLANDE.
et s'en revient. Quelque temps après , Gunnar
s'aperçoit de cette nouvelle opulence et demande •
à sa femme d'où elle provient. —Que t'importe?
dit Hallgerdr, il ne convient pas aux hommes de
se mêler de pareilles choses. — Gunnar irrité lui
donne un soufflet. — Je me souviendrai de cette
offense y dit la fière Hallgerdr, et quelque jour
je m'en vengerai. Nous verrons plus tard comme
elle se vengea.
Cependant Otkell a su par qui il avait été
volé et veut user de représailles. Un jour on
vient avertir Gunnar que l'on a vu passer non
loin de sa demeure, huit hommes armés. —
C'est sans doute Otkell, s'écrie-t-il; et à l'instant
il prend son épée et son casque, et s'élance
après lui. Son frère Kolskeggr le suit en toute
hâte. Ije combat s'engage. Otkell est plein de
courage, et ses compagnons le soutiennent avec
énergie; mais rien ne résiste à l'impétueuse ar-
deur de Gunnar. Il pousse son cheval en avant,
et de sa lourde lance de fer brise casque et
cuirasse et renverse sou ennemi à ses pieds.
Après une lutte acharnée, Gunnar s'en revient
en triomphe avec son frère, et les huit hommes
on t cessé de vivre.
LETTRES sua L'ISLANDE. 281
L'été suivant, quand il se présenta à Fassem»
blce populaire , la foule sq. souleva contre lui.
Les parens d'Otk^ll avaient juré de le faire
proscrire. Mais il ne fléchit pas devant l'orage ,
et Niai vint à «son secours. On gagna par des
présens quelques-uns de ses ennemis, on adoucit
les autres par des promesses , et Gunnar sortit
de TAlthing plus puissant et plus redouté que
jamais. A peine cette heure de crise était-elle
passée, qu'il engagea une nouvelle bataille, et
souleVa de nouvelles animosités contre lui. Cette
fois, Niai eut peur. Prends garde , lui dit-il, la
loi t'a absous , mais tes ennemis ne t'ont pa^
pardonné. Ta popularité s'en va, et le nombre
de ceux qui te haïssent augmente. A la première
occasion tu les verras se lever en masse contre
toi , et alors nous n'aurons plus assez de force
pour leur résister.
Tous ces sages conseils du jurisconsulte
étaient perdus pour Gunnar. Il ne pouvait ni
vivre en repos dans sa demeure, ni éviter
une querelle. Peu de temps après il attaque
encore un de ses voisins et le tue. C'était un
homme noble, appartenant à une famille riche
r
et puËsante. Les ennemis de Gunnar accourent
2$2 LEXT|US3 SU)|f. |.*IS{4N][>p»
h Fasseq^blée populaire pi prient yiengie^Qce
contre lu|. Jj'un d'eux 3e lève et prononce la
sentence d'exil : <f Q^'ii soit banqi , dit-il, chassé,
privé de );p^]t ^.cpurs; que i'oq partie se»
biens en dei^if p^rtj, lupe pour moi, l'autre
pour le§ pajjvfeç (le $pn d^trict. » J^ peuple
capriciieui^ , \e peuple qui autrefois saluait avpc
iamour sQi^ yalepreux Gunnar , le peif pie ap-
plaudit ^ cet|:ç sentpnqp. Gupnar lui-même se
défen4 mal j et %e$ partiçaifs n'osent plus élever
la voixp^ur }e soutepîr. ]M[ais Niai if p l'abandonne
pas. Il parle , il plaide, il intercèd/e; i| se glisse
au milieu 4^ groupes agité$ , et calice peu à peu
leur efferyespeuf e. J^es plîûi^te^ portées copfre
Gunuar étaient trop fortes pour qu'il put être
complè^emejnt abjsous, mais la sentence dç ses
adyersaires f^t j^doucie, et Ips juges de l'Althipg
le condamnèrent, lui et son frère, à une amende
et ^ ^rois ani^i^s 4e bannissement. « Va, dit
Niai , $ouuiets-toi à cet âirrét, et tu reviendrai
avec donneur dan^ ton pays» Mais si tu brave§
encore la haine de tes ennemis, je tremble qu'un
grand malheur n'arrive. »
G^nnfr s'élo^fie fvcjC tristesse e^ se résout h
partir. 51 pr^re 1^ bateau qui 4oit J'emii^eper,
wsnm âu& vBUJXDiL sas
4i|; adiea à Niai , à sa femme, à aes gens, monte
k cheval avec son firére, et se dirige vers
la cote; mais, arrivé à une certaine distance, il
tourne la tête , regarde les montagnes d'Islande,
et cet homme , dopt rien jusque là n'avait pu
ébranler I4 fermeté, s'émeut et s'attendrit à la
-^e du pays qu'il doit abandonner. Oh! s'écrie-
t-il^ jamais ces champs ne «l'ont paru si beaux,
ja^^ais ce ciel ne s'est montré si pur. Non, je ne
partirai pas. J'accepte tout ce qui peut m'arriver.
Je retourne dans ma depieure, et j'y resterai.
£a vain Kolskeggr Ipi représente-tril )a colère
qui va éclater contre lui, lea dangers qu'il va
courir. L'homme de guerre , le pirate n'a plus
qu'une pensée , l'amour de son pays , le désir de
revoir sa demeure. Il sourit aux collines arides
qui s'élèvent devant lui , aux plaines de lave qui
se déroulent à ses. pieds, et écoute d'une oreille
distraite J^es remontrances de son frère. Kols-
ke^r part et s'en va en Danemark. Gunnar
reste.
A cette nouvelle , la fureur s'empare de ses
ennemis* Maintenant ils savent que la loi est im-
puissante à le dompter, ils se réunissent et jurent
de s'emparer de lui, ou par Ibrce, ou par sur-
284 LETTRES SUE L'ISLANDE.
prise. Une nuit ils se glissent autour de sa
demeuré, tuent le chien qui lui servait de garde,
et tentent d'escalader la chambre où il couche.
Gunnar se réveille, saisit son arc, et l'homme
qui s'était cramponné à la muraille retombe par
terre. — Gunnar est-il là haut? lui demandent
ses compagnons. — Vous le voyez , répond-îl
en montrant la flèche qui lui a traversé le cœur,
et il expire. Un autre lui succède, et retombe
comme lui. Au milieu même de l'obscurité,
l'adresse de Gunnar ne le trompe pas ; il dirige
avec un coup d'œil sûr son arc contre ses adver-
saires. Chaque flèche atteint un homme, et
chaque homme atteint est hors de combat.
Déjà l'ardeur des assiégeans se ralentit; ils voient
leurs rangs se dégarnir, et regardent avec effroi
cette fenêtre étroite d'où partent tant de flèches
meurtrières. L'un deux propose d'incendier
la maison , mais les autres repoussent avec indi-
gnation ce moyen lâche et honteux. Le combat
se ranime, et Gunnar est infatigable; du haut
de sa demeure, il semble se jouer de la colère de
ses ennemis et de leurs efforts impuissans.
Deux hommes sont morts devant lui et huit
autres sont torturés par leurs blessures. Une
LETTKBS SUE LISLAKDE. â85
voix s'élève encore pour demander qu'on le
bràle dans cette maison • mais cette voix n'est
pas écoutée. Enfin un des assiégeans parvient à
monter auprès de la fenêtre où se tient Gunnar
et coupe la corde de son arc. Gunnar saisit
aussitôt sa hache et lui fend la tête en deux. Un
second veut le remplacev^ et Gunnar lui abat
les deux mains. Cependant il ne peut plus éloi*
gner ses ennemis comme il le faisait avec ses
flèches. Le malheureux les voit qui se pressent
autour de sa demeure et cherchent à l'escalader
l'un après l'autre; il appelle sa femme^ et lui crie :
Coupe-moi une tresse de tes cheveux ^ et donne-
là à ma mère, pour la tordre et enfsdre une
corde. — * Ce que tu demandes , dit Hallgerdr,
est-il pour toi d'un grand prix ? -^ H y va de ma
vie y car mes ennemis ne s'empareront pas
de moi si mon arc est en bon état. — £h bien y
lui dit sa femme, souviens-toi du soufflet que tu
m'as donné. J'avais promis de m'en venger.
Voilà le jour que j'attendais. Gunnar jette sur
elle un regard de mépris. — Je ne te deman-
derai plus -rien, dit-il^ et il se défend avec sa
hache et son bouclier. Long-temps encore, il
soutient ce rude combat, mais il est seul, le
1
286 LETTAES SUR L18LANDE.
nombire é^ ses ennemis l'accable ^ son sang
coule de toutes parts , son bras s'affaiblit , et il
tombe couvert de Uessures.
On l'ensevelit avec des larmes ; ceux qui i'a*^
raient le plUs haï vantaient scm cburage^ et
quelque temps 8t)#ès le peuple eiitourait sa
tombe de prodiges et racontait avec entfaou-
siastaie ses combats et sa gloire.
Gunnar mort , la saga n'est pas finie. Les fili
de Niai ont comme lui Une vie de guerre et d'à*
vebtùres ; comme lui y ils s'embarquent sur un
bateau I et^ confians dans leur force » s'aban-
donnent au vent qui les pousse , à la vague qui
les entraîne. Tout leur bonheur aussi est de se
battre, tout leur orgueil est d'étonner ies gens
du peuple par leurs récits ^ les hommes de gUenre
par leurs ttophées. De retour en Islande, ils
ont de violents disputes -, et le vieux Niai, à qui
la mort de Gunnar semblait devoir t*endre le
repos , est obligé de se rendre encore chaque
année à l'Althing, et de payer chaque année de
nouvelles rançons. Mais le nombre de leurs
ennemis s'augmente sans cesse, et^bientot la
haine qu'on leur porte retombe sur leur père.
Un jour, ils attaquent à l'improv^te un jeune
lETTRES StJ& LlSLÀiVDÉ. 287
homme fort aimé dans le pays, et le tuent. La
femme de ce jeune homme s'en va elle-même
sur le champ de bataille relever le corjps de son
maH y eUé le cfiépouille de ses vêtemeils ensan-
glantés et les enferme dafas un coffi*e; puis,
elte coiiVbque tous ses parens; VûfùÀ eux il s'en
trouvait un , nommé Flosi , ddnt elte connaissait
te càhictère fertiie et àudftcietuc. Qaàhd le ban-
quet de famille est achevé , eflfe ouVre le coffre ,
et tirant ce vêtéthent de mOrt , cette robe de
César, eDe prohônjce le cri de vëilgeânce. Tous
le répèteiit après elle j tous jurent de la venger.
Dans le défilé étroit de l'AlIinattiiagià, au mi-
lieu de cette sombre enceiiite de rochers , Hosi
rassemble ceut qui ont promis de le suivre , et
arrête Son plan de bataille contre Niai. Un d'eut
les ti'âhît , et va prévenir le vieillard du danger
qui le menace ; mais Niai ne veut pas fuir; il se
fie à sa prudehce et ses fils à leùi* àudàce. Les
conjurés arrivent à l'entrée de la nhit, au
nombre de cetit. Les enfans de Niâl veulent
marcher au-devant d'eux , mais leur jpère les re-
tient. Nous sommes trente ici, dit-il , il nous est
plus facile de nous dépendre. Cette fois son es-
prit de prévision l'abandonnait. Les jeuries gens
288 LETTBSS SUR LlSLÀNDE.
cèdent à ses ordres , mais à regret. Cependant
ils disposent leurs armes v lancent des flèches et
tuent plusieurs hommes. Les conjurés, effrayés
de cette attaque , entourent la maison et y
mettent le feu. La flamme gagne rapidement
les solives du toit , les lambris qui couvrent les
murailles , les femmes souffrent et se plaignent,
et Niai leur dit : « Rassurez-vous , ne cherchez
pas Tune et l'autre à vous décourager. Ce n'est
qu'une tempête passagère ; Dieu est miséricor-
dieux et ne nous laissera pas brMer ainsi dans ce
monde ni dans l'autre. » Le vieillard cherchait
ainsi à les consoler ; mais les flammes s'étendent
et enveloppent la maison. Niai s'avance sur
la porte et demaade si Flosi est' assez près pour
l'entendre. Oui, répond Flosi, je peux t'en-
tendre. — Eh bien, veux-tu faire la paix avec
mes fils, ou veux-tu permettrjs à quelques-ims
des miens de sortir? — Il n'y aura point de paix
entre tes fils, et moi, dit Flosi , et je ne m'éloi-
gnerai pas d'ici avant qu'ils soient tous morts ;
mais je laisserai sortir les femmes, les enfens,
les valets. Niai rentra et dit : « Sortez vous tous,
qui en avez la permission : sors aussi Thorhalla,
épouse d'Asgrim , et emmène avec toi ceux qui
sont libres. » Thorhalla dit : « Je ne croyais pas
me séparer ainsi de Helga, mais j'engagerai
mon père et mes frères à Hrer vengeanoe d'mi
tel scttentat » — « Va , s'écria Niai , tu seras
heureuse , car tu es une digne femme. » Elle sortit
et avec elle plusieurs personnes. Astridr dit à
Helga , fils de Niai : « Viens avec moi , je te cou-
vrirai d'une robe , et je cacherai ta tête sous une
coiffe de femme. » Helga ne voulait d'abord pas
y consentir, mais enfin il céda à ses instances.
Astrklr lui mit une coiffe; Thorhilldrle revêtit
d'une robe ; toutes deux l'emmenèrent avec
elles et avec Thorgedr^ et d'autres encore.
Mais Flosi s'écria en le voyant passer: « Voilà
une femme qui est bien grande et qui a les
épaules bien larges; ârrêtez^la et ne la laissez
pas échapper. » A ces mots , Helga se dégage
de son vêtement, tire son épée qu'il tenait cachée
sous le bras et en frappe l'homme qui se trou-
vait auprès de lui ; mais au même instant Flosi
accourt , et lui abat la tête ; puis il s'approche
de la maison enflammée et appelle Niai et sa
femme. Niai se présente : « Je ne veux pas te
laisser brûler ici sans défense , dit Flosi, tu es
libre de sortir. » — «Non, répond Niai , je suis
«9
vieux et ti^p faible pour venger mes âb ^ mieut
Vaut mourir que de vivre dans l'ignominie. » —
<c Mais toi , dit Flosi à Bêrgthoa*a, il Êtut que tu
sortes 9 tu ne dois pas périr ainsi » Bergthc»^
répond : « J'ai été unie jeune à Niai , j'ai priM»U
de partager son sort. » Et tous deux r^itrent
dans leur demeure. — Que ferons-noua iQainr
tenant ? demande Bergthora. — Nousirons nous
mettre dans notre lit , répond Niai y la ohaleur
me fatigue. » Bergthora dit à Thor^ son petit-
fils. — Je voudrais te voir sortir et échapper aux
flammes. -*- Ma bonne mère , s'écria-l-il , tu m'as
promis de ne pas nie quitta tant que je voudrais
être auprès de toi. J'aime mieux meurir avec
vous que de vous survivre. >» Bergtliora prit
l'enfant et le porta dans le lit. — «c Maintenant,
dit Kial à un valet ^ tu observeras Fendroit
où nous nous p^açoqs et de quelle manière nous
sommes coudbés, car jje ne sortirai plus d'ici ,
soit que le feu me consume ou que la fumée
m'étouffe , et tu sauras où il feut chei'oher nos
restes. » Le valet répondit qu'il resapliraît ce
devoir. Peu de temps auparavant on avait tué
un bœuf et la peau était dans la chanibre ; Niai le
pria d'étendre cette peau sur le Ut. Le valet
é
UTTEES SUR yi$LAND£. ^
obéit. Le vieillard et sa femme se couohèndnt et
mirent Tenfant au milieu d'eux ; pui» iU fireiil:
le sigoe de la croix ^ recommanclèreiil: leur ame
à Dieu y et un imtaot après la maison s'écroula*
Leur fils Skarphedin essaya jm vain de se
sauver. On retrouva, le lendemain > son ocm|6
à demi consume par l«s âammes; malt leur
gendre Kari s'élança à travers le feu, parvint à
gagper un maniis où il se tint caché, et se vé^
fugia çhez^ un de ses amis.
Lui seul surviit à une famille puissante.. £b
quittant son frère Skarphedin > il a juré qufi s'il
parvenait à se sauver, il le vengerait, et désor*
mais Kari dévoue sa vie à la vengeance. Nous
ne comprenons plus guèire aujourd'hui ces
haines implacables, ces rêves aanglans qu'un
homme emporte de loingues années au foiid du
cœur. Mais à l'époque cm cette histoire se pasee,
et pour ces farouches guerriers du Nord, c'est
presque un sentiment religieux que la vea^
geance. Un soldat ^ serait cru marqué d'une
tache infamante « tant qu'il aurait laissé une
offense impunie, et il pensait que les valkyiiea
l'eussent mal accueilli au Y albaUa % s'îjl s'y étaàt
présenté sans avoir vengé Igt mort d'un Mii ou
d'un frère.
â02 tETTaCS SUR LISLANDB*
Quelques jours après la nuit* de mort et d'in-
cendie, Rari retournait à la maison de NistL
Sous les poutres noircies par le feu , sous les
pierres amoncelées, il chercha les restes du
vieillard , ceux de sa femme et de ses enfans, et
les enterra pieusement. Puis , ce premier devoir
rempli, il ne songea plus qu'à finir la rude
tâche qu'il s'était imposée. On le vit alors courir
à cheval dans toute la contrée. H s'en allait d'ha-
bitation en habitation , ne gardant qu'un seul
désir , n'ekprimant qu'une seule pensée , la
pensée du meurtre et de la vengeance. A ceux
qui avaient connu Niai, il rappelle la «sagesse
d'esprit, la douceur de caractère et les vertus
du vieillard. A ceux qui déjà haïssaient Flosi ,
il dépeint toute la cruauté de son attentat. Aux
/femmes, il raconte les souffrances de Bergthora,
aux hommes l'héroïque défense de Skarphedin.
il intéresse ainsi plusieurs familles à sa cause,
et plusieurs des principaux habitans du pays
s'engagent par serment à lui prêter leur appui.
N De son côté Flosi comprend qu'il va se trou-
ver dans une circonstance difficile, et voyage
aussi pour s'assurer des auxiliaires. L'époque
du thing arrive. Les deux chefs de parti s'y
LETTRES SUR L'ISLANDE. . 203
présentent armés de pied en cape. Ils posei^t
leur tente l'une en face de l'autre, et rangent
autour d'eus^ leur cohorte. L'assemblée judi-
ciaire disparaît, et la yallée ressemble à un
champ de. bataille. La cause qui occupait tous
les esprits devait être plaidée le lendemain devant
le peuple. Kari visite l'un après l'autre tous les
juges. Flosi s'en va trouver un jurisconsulte
nommé Eyiolfr. La saga guerrière traite tou-
jours fort mal les hommes de loi. Celui-ci res- •
semble à un avocat, de comédie. — De quoi me
parlez* vous ! s'écrie-t-il avec indignation , quand
Flosi le prie de lui donner un conseil ; ne con-
nais-je pas toute la noirceur de votre crime, et
croyez-vous que vous puissiez venir me suborner
et me faire manquer à ce que me prescrit ma
conscience? — Non , dit Fiosi, je respecte vos
scrupules. Je voulais seulement vous donner
un témoignage de confiance, et vous offrir
comme une marque de respect et d'affecfion ce
bracelet d'or. Eyiolfr pèse dans sa main le
bracelet et s'écrie : Maintenant je vois la droi-
ture de vos intentions; votre cause est juste, et
je la défendrai.
Le lendemain la foule s'assemble en tumulte
1
294 LETTRES SU& L*ISLANDE.
autour des deu!s adversaires. Un homme se lève
et prononce contre Flosi une sentence d'exil.
Mais Eyiolfr le défend avec acharnement. Il
récuse les témoins, il récuse les juges, et les
hommes de guerre qui accompagnent Kari
et son antagoniste , las de voir la discussiqn se
prolonger, ei^ viennent aux mains. H n'y a plus
de juges , plus d'avocats , plus de décision légale
à prendre ; les dards volent , les boucliers ré-
' sonnent sous le glaive qui les frappe^ et le procès
se plaide par le fer et par le sang. La bataille
dura tout le jour et devait encore se prolonger.
Un vieillard, qui avait de Tascendant si^f le
peuple, s'avança au milieu des combattans et
proposa de faire décider cette grande lutte par
des arbitres. La proposition est acceptée. De
part et d'autre on nomme les arbitres, et Flosi
et ses compagnons sont condamnés^ comme
GuUtiâr , à une amende et à trois années d'exil.
■
Mais la colère de Kari n'est pas apaisée. Il
s'itifortne de la route qu'ont prise les meurtriers
dé Niai, et il court après eux. Il les poursuit
dans chaque défilé de montagnes , dans chaque
habitation. Malheur à celui d'entre eux qui
reèlé kTéûârt, Kari se jette sur lui comme ug
LETTRES SUR L'ISLANDE. B9S
oiseau de proie, et le poignarde au nom de
Niai. Flosi quitte llslandb et Kari quitte après
lui rislande. Il traverse les contrées étrangères
et Kari via comme lui de mer en mer, de rivage
en rivage. Un soir il entre chez un jarl, au
moment où un des compagnons de Flosi ra-
contait l'incendie de la maison de Niai. Il se
tient immobile contre la porte et écoute. Le
jarl demande si Skarphedin a supporté avec
courage la douleur que lui faisait endurer le
feu Oui, dans le commencement, dit le corn*
pagnon de Flosi , mais ensuite il a pleuré. — Tu
en as menti , s'écria Kari en s'élançant sur lui ,
et d'un coup de hache il l'étend à ses pieds.
De longues ai^nëes se passent ainsi. Les deux
guerriers sont devenus vieux , et l'âge n'a pas
éteint la haine dans leur cœur. Mais la religion
d'Odin était passée , et à la place où s'élevait na-
guère l'dutel sanglant des sacrifices , le chris-
tianisme avait posé sôti mystérieux symbole.
Kari et Flosi sont chrétiens. Le prêtre leur
prêche la mansuétude du cœur et le pardon
des injures. Flosi, touché de ses paroles, s'en
va à Rotne et se fait absoudre pat* le pape. Kari
s'en va atissi à Rdme et demandé la même ab-
286 LETT&ES SUR L'ISLANDE^
solution. Quelque temps après ce pieux pèle-
rinage , Flosi était au milieu des siens, dans sa
maison dislande. Un homme s'avance au devant
de lui: c'était Kari. Les deux vieillards se ten-
dent la main et s'embrassent. Cette fbis , c'en
était fait, des idées Scandinaves. La vieille Islande
s'était régénérée par le christianisme. La saga de
Niai commençait par une guerre implacable
et se terminait par un acte de repentir.
Cette saga a été imprimée à Copenhague ^i
177a. En 1809 y Johnsen en a publié une tra-
duction latine avec un excellent vocabulaire.
II.
, SAGA DE GUKNLAUGI.
A côté de cette saga de Niai , si large et si fé-
conde en évènemens « en voici une d'une action
simple et habilement ménagée. Les noms qui
s'y trouvent sont historiques , les faits qu'elle
rapporte sont vraisemblables. La scène se passe
dans, des lieux connus, à une époque décrite
dans plusieurs traditions certaines , et Gunn-
.u . ^^]
LET7&ES SU& L'ISIJ^E. 297
laugi f le principal peisonnage de cette saga , *
était un scalde assez célèbre dont âl nous est
resté quelques fragmens. Mais* ce vécit auquel
les dates, les noms de lieux donnent un carac-
tère d'authenticité , a été embelli comme une
'fiction et se teimine comme un roman. Les
chroniqueurs islandais y ont laissé l'empreinte
de leur rude énefgie, mais on dirait qu'une
femme y dans une heure de nonchalance , a pris
plaisir à y jeter quelques-unes de ses douces et
rêveuses pensées.
Un jour, Thorstein ^ le fils d'£gil , a un rêve
qui l'agite ; il lui semble voir sur le toit de sa
maison un cygne (i) d'une blancheur éclatante.
Dçux aigles aux larges ailes , à l'œil de sang, au
bec de fer, s'arrêtent près de ce cygne ; et , ja-
loux l'un de l'autre , s'élancent dans les airs, se
poursuivent, se déchirent, et tombent tous deux
percés de coups et inanimés. Le cygne les re-
garde avec douleur et pleure en les voyant
mourir. Peu après un autre oiseau arrive et s'en-
vole avec lui.
Thorstein raconte ce rêve à un de ses amis ,
(i) Jl/l (cygne ) en isUndais est féminis.
4
29S LÉTIBIES SUR t'iSLÀIlDE.
qui le lui explique ainsf ^ oc II te naîtra bientôt
une fille fort belle; deut hommes puissant se
tueroilt pour elle, mais un troisième arrivera
après eût et l'épousera. »
« Le commencement de cette prédiction ne tarde
pas à se réaliser. La feratne de Thorstein met an
monde une tille qui , en gr^ndissanf , se distingue
par ^â grâce et sa rare beauté. Cette fille se
nottitue tïelga.
Non loin de la demeure de Helga vivait le père
de Gunnlaugi; c'était un Islandais riche et
considéré ^ mais d'Un caraôtèrë difficile ; sôti fils
eut une querelle avec lui et vint se réfugier chez
Thorstein. Là, il connut Helga, et tous deux
^'aimèrent, et tous deux passèrent de Idtigs
jours à travailler l'un près de l'autre, et de
tongues Veillées d'hiver à Se regarder et à causer
ensemble. Gunnlaugi était grand et fort; il avait
le courage du guerrier et l'imagination du poète.
Quelques semaines auparavant , il eût bravé la
îner et les combats pour réaliser un de ses rêves
de gloire ; maintenant son plus beaU réVe était
de i*estèr là , de toîr son Helga et de lui parler
d'amour.
Un soir que tous les gens de la tMîson étaient
LETTRES SUR L'ISLAITDE. S99
réunis ddns là même -chambre , U. dit à Thor-
stein a « Jl est une formule importante que je ne
connais pas et que je veux apprendre de vous ,
c'est celle qu on prononce en se maH:ant. »
Thorstein la lui enseigna. -— « Attendez , s'écria
Gunnlaugi , et prenant la main de sa bien-aimée^
il répéta avec enthousiasme le serment solennel.
Maintenant 9 ajouta-t-il, vous voyez que nous
sommes bien légalement mariés , et j'en prends
à témoin ceux qui m'ont entendu, n
Peu de jours après, il alla trouver son père Qt
revint avec lui demander formellement la main
de Helga. — Je veuit bien donner ma fille à
Oudnlaugi , dit Thorstein , mais il est encore
trop jeune; qu'il voyage pendant trois ans; à
son retour je tiendrai ma promesse.
Gunnlaugi part avec douleur et cependant
avec espoir ; il avait de%larmes dans les yeux en
serrant la main de Helga ; mais il songea à son
retour, et un rayon de joie dissipa la tristesse de
son regard. A dix-huit ans , Fimaginatibn est si
riche et l'espérance si belle ! Comment douter
du sort quand on s'embarque avec des rêves
de poésie^ et un premier amour dans le cœur?
Gunnlaugi s'en alla donc commencer son pë-
300 LETTRES SCR L'Is\jkin>E.
lerinage; il visita le Danemark et la Norvège,
l'Angleterre et Tlrlande. Son courage de jeune
homme s'était affermi , sou talent de âcalde s'é-
tait développé; il sillonna la mer sans crainte, et
s'arrêta avec joia^dans les salles de festin où ses
vers, le faisaient rechercher. Les jarl et les rois
aimaient à le voir séjourner à leur cour. Lés uns
lui donnaient des bracelets en or, d'autres de
riches instrumens. Quand il .reçoit tous ses pré-
sens, il songe à Helga et se réjouit de lui en
fjiire un jour hommage. Quelquefois plusieurs
scaldes se rassemblent chez le même jarl, et,
comme jadis sous les chênes de Mantoue, ou
comme , au moyen-âge , dans les murs gothiques
de la Wartbourg , ils s'essaient l'un après l'autre
à chanter, et Gunnlaugi se distingue entre eux
tous.
Un jour il arrive à Ugsal , et trouve chez le jarl
un de ses compatriotes , voyageur et poète
comme lui. Cet homme s'appelle Rafii. Il s'est
acquis une certaine réputation comme scalde,
mais c'est un scalde de la méchante espèce, car
il s'irrite du succès des autres, et il a l'ame
étroite et vindicative. Tous deux chantent de-
vant le prince chez lequel ils sont réunis, et tous
LETIRES SUR L'ISLAl^E. 301
deuxblâment réciproquement leurs vers. Ounn-
laugi accepte sans murmurer la critique de* son
rival, mais celui-ci lui dit en le quittant : — Tu
m'as offensé en fiice du jarl, je m'en vengerai. Etil
part pour rislande.GunnIaugiretoumeen Angle-
terre.
Rafn devient amoureux de Helga, et la de-
mande en mariage ; mais le vieux Thorstein a la
parole fidèle , le coeur loyal , et il répond : « Tai
promis nia fille à Gunnlaugi , je. dois attendre en-
core six mois , s'il ne revient pas à cette époque ,
nous verrons. » Six mois se passent , et puis un'
an^ Gunnlaugi est retenu en Angleterre par
des préparatifs de guerre avec le Danemark ;
il ne peut, sans manqujer à l'honneur, quitter
d&ns 4e telles circonstances le roi qui l'a comblé
de bienfaits. Pendant ce teiïips , Rafn dominé
* tout à la fois et par l'amour que lui inspire
la jeune, fille , et par la haine qu'il garde à son
rival , renouvelle sa demande , et le mariage est
décidé. A cette liouvdile, la pauvre Helga pleure
beaucoup, mais son père l'ordonnait, et elle
. n'espérait plus guère revoir jamais son bien-aimé.
Gunnlaugi arrive le jour même où la décision
venait d'être prise, où Thorstein avait engagé sa
302 i£rnuïs S0& vmJkSDm.
parole , et il va à la noce bien trôte et Ibrt dé-
courage. Pendant que la grande coupe d'hydro-
mel circule autour de la table, Helga et lui se
regardent et pensent à leurs entreti^is d'autre-
fois , k leurs hes&jx rêves trompés^ Ils étaient
trop loin l'un de l'autre , pour pouvoir se parler,
mais après le dîner, il s'approoba d'elle et lui
donna le vêtement ^oré qu'il avait reçu d'un
roi ; puis il s'en retourna douloureusement par
le chemin qu^il parcounut quatre ani}ées aupa-
ravant avec tant de joie et d'amour. •
' Quand l'été vint, il se rendit à l' Althiag;^ il
avait l'ame désespérée , et s'avançant au milieu
delà foule , il s'écria : ilafo est^ii ici? — |ifo voilà,
dit Rafh , que veux-tu? — Tu m'as enlevé la
femme que j'aimais et je veux me ^euger. J^ t's(|>-
pelle en duel d'ici à trois jours. Rafia accepte.
Au jour indiqué , les deux adversaires arn- *
vent sur le ch^p de bataille et s!atlaquent
aveq colère. Bafii blesse légèrement Gunulaugi,
oelui-d voudrait continuer; mais leurs amis les
séparent , et le lendemain on publia la loi qui
interdisait formellement toute espèce de du^l .
^judiciaire en Islande (i).
(i) lisdiMl jdKiUM^kppciahiMiVaii^n.G^
JBn retournant d^^ez lui, Gunnl%ugi aperçoit ,
au Retour d'une nvière, Helga» qui le regarde
et vient à lui. Ils s'^i^seoient dans un cjjanip de
gaZiOn et causent long-temps ensiepiUe du passé,
et puis de lavenir ; du passé plein de charmantes
images , et de Favenir bien long et bien sombre.
Quand ils se quittent , Helga s'arrête encore
pour Je ycâr, çt-le salue de Iqin} <re fut pour lui
la dernière beuve d^^unour et le^^nier rayon de
jjoie. jQue^ues jours aptes, B^ff^ vint le trquver
et lui dît : • 0^ a suspendu jpot{;e duel en
hUamàeyje vien^tè propocîer 4e le conUmuer en
Norvège; là du moins nous suerons libres, et
personne n'essAiera de noi^ réçdi^cîU^r, d
^ Gunnlaugi accuei^fe avec bwheur eette pro-
positips, et, le printemps vftnu,, ils s'em*
barquent, arrivent en Norvège^ et se.reqdeJ9t
avec dein^ témoins dans unepluîne écartée. Les
téniKHias se battent , et tQiibe^t Ifs premiers 9
les deux scaldês restent «@uls, Il« s'élancent l'un
contre TaiUre aVao impét^p^té, brisent leurs
glaives, fracassent leuBs boucliers, ^t Gunnlaugi
coupe k^ambedesanadvesïsaire. Mais&afn $'ap-
bitude qu*on avait anciennement d'aller se kittre dans uûe petite ile
(B^lm^, IfiLhixfak proierivit 0M>4iMkfiil pitawlgiée en i^si.
•1
304 LETTREt SUR tiSL ANDE /
puie contre oïl arbi^ etne tombe' pas. *^ Te Toilà
vaincu , dit l'amant de Helgaf, tu ne peux plus
combattre , je te fais grâce cle la vie. — Àh ! s'é-
érie Rafn, je «onibattrais bien encore si je pou-
vais apaiser la soif qui me tourmente.
A ces mots , Guniilaugi court à la source voi-
sine, puise de l'eau dans son casque, et la lui
rapporte en toute hâte , m^is §t»i9oment où son
perfide acïversaire saisit d'une main le casque ,
de l'autre il donné à Gmnnlaugi un grand «coup
d'épée. Lajutte se renouvelé plus ardente, plus
passiohnée que jamais. *£nnn l^afn expiré sous
le glaive , mais Gunnlaugi était couvert dé blés-
sures et mourût trois jours après.
Quand on apprit cet événement en Is-
lande , Helga prit le deuil> et ne parla pas de
Rafh, mais souvent de Gunnlaugi; pms elle
céda encore aux instances de son père et ^se
maria de nouveau. Afais dans ses pionieiii^ de
solitude , sa grande joie était de prendre le vête-
ment que i^on acnant Jui avait domné, ^ de
rêver en le regardant. *
H arriva dans ce temps une épidémie en
Islande, et la jeune femme en fut«tteinte.
Quand eUe sentit sa fin venir elle iqppela spn
LETniES SI}& L'ISLANDE. 305
mari et le pria de lui apporter le vêtement de
Gunnlaugi; elle le posa sur elle, le pressa sur
son cœur, ferma les yeux et s'endormit.
La saga de Gunnlaugi , comme celle de Niai,
faisait partie des livres légués par Magnussen à
l'Université de Copenhague. On en a publié , en
l'j'jS, une très belle édition in-4% avec up
glossaire , des notes et deux dissertations fort in-
téressantes.
III.
SAGA DE FRITHIOF.
Cette saga date de la fin du xui?, ou du com-
mencement du XIV® siècle. Elle a été vraisembla-
blement composée d'après les chants de scaldes
qui y sont en partie intercalés ; elle ne présente
ni la valeur historique de celle de Niai, ni la
variété de faits qui se trouve dans celle d'Egil ;
elle est courte , mais énergique , et comme ta*
bleau de mœurs elle mérite d'être consultée. Le
héros de cette saga^ Frithiof , est un type des
guerrieirs Scandinaves. On l'appelle Frithiof-le-
ao
• r
306 LETTRES SUR LlSLAm>&
Hardi {Frithiof en Frœkn). Et il est noble et
généreux , loyal et galant ; son histoire a été très
populaire dans le Nord. Les paysans de la Suède,
de la Norvège, de l'Islande, l'ont souvent répétée,
et les poètes Font chantée.
Il y avait autrefois en Norvège, dit la sa^,
tin roi nommé Béli ; il avait deux fila : Helgi et
Hal£dan , et une fille ^ qu'on âppekit Ingeborg
la belle {Ingibiorga hinnfagra). Nc^ loin de
la demeure du roi vivait un homme fort riche
et puissant ; c'était Thorstein , le père de Fri-
thiof.
Ingeborg et Frithiof avaient été élevés en*
semble. Tout jeunes encore , ils avaient appris
à s'aimer, et ils avaient juré de s'aimer toujours ;
letifs |)ères observaient avec joie cette sympa-
\ thîè mutuelle. Quand Beli mourut ^ il recom-
manda à ses fils dé rester fidèlement attachés à la
Êimiite de Thorstein ^ quand Thorstein mourut ,
il pria Frithiof ^étre à j*mais dévoué aux en-
fans de son roi.
Frithiof grandissait, et chaque année on
voyait se dételdj^ël* eti lui une nouvelle force
et une nouvelle vie ; U était de tous ks jeunes
hommiss de k Kwvége le phtt adroit et le plus
UnU$ SUR L'ISUHl». fMT
«
fort 9 le plus beau et le plus fier, et qutnd il wX
hérité des grands biens de Thorstem il se trouva
plus riche que les jarl ; il marchait de pair avec
les princes. De toutes parts on entendait fiûre
son éloge, et ces louanges continaellea eméu-
tèrent l'envie et la haine des fiyis de Bélif etix
aussi avaient hérité des biens de leur père f et ils
étaient devenus rois ; mais ils avaient l'esprit in-
juste j la main fEÛble, Tame étroite.
Frithiof vient leur demander la main d'Inge-
biorg, et ils, la lui refusent durement* Le fila de
Thorstem, qui connaissait sa force, leur dît:
<r Vous me dédaignes maintenant , voua viendreE
un jour implorer mon appui et vous ne robtien-
dre2 pas. » Dès ce jour il quitte la demeun
royale et n'y reparaît plus.
Un autre roi de Norvège , Rring , apprend
que Frithiof s'est séparé de Helgi et de Halfdan,
et comme c'était le seul homme qu'il craignit ,
bien sûr désormais de n'avoir plus à lutter contre
lui, il déclare la guerre aux deux jeunes rois. Les
fils de Beli envoient alors prier Frithiof de les
secourir; mais le héros répond à leur message
par des paroles de mépris. Forcés de se mettre
en campagne, Helgi et HalAkn enferment
3iOS LETTHES Sim L'ISLANDE.
Ingeborg dans une forteresse , ils lui donnent
huit femmes pour la garder, et défendent à Fri-
thiof de venir la voir.
A peine sont-ils partis que Frithiof revêt ses
plus beaux habits , entre dans la forteresse y et
demande a voir sa bien*aimée. — Gomment, lui
dit la timide Ingeborg, comment as-tu osé bra-
ver la défense de mes frères ? — Que m'impûrf e
la défense de tes frères ? répond Frithiof. Mieux
vaut les irriter à tout jamais que de passer
un jour sans te voir. Et les deux amans s'as-
seoient Fun auprès de Tautre , et ils renouvellent
leurs sermens d'amour, et ils échangent leur
anneau d!or. L'auteur de la saga n'entre pas dans
de longs détails -«sur ces entretiens mystérieux;
il ne dit qu'un mot , mais ce mot est expressif:
Frithiof accourait au château et il se réjouissait
près d'Ingeborg (ok skemti sèr vid Ingi^
biœrgu).
Pendant ce temps, Helgi et Halfdan marchent à
la rencontre de Hring. Mais l'aspectde l'armée en-
nemie leur fait peur. Le roi Hring demande à
épouser Ingeborg , et pour en avoir plus tôt fini ,
ils y consentent. Lemariage est décidé, et la pau-
vre Ingeborgest contrainte d'oublier ses amours
USTTJL£S SUR I/ISUINDE, 309
pour obéir à la volonté de ses frères. . Ce n!est
pas d'aujourd'hui, comme on le voit,. que les
filles de rois se marient par convenance poli-
tique. Les princesses norvégiennes du temps de
'Frithiof étaient comme les reines du xix* siècle.
Cependant Helgi et Halfdan apprennent que
Frithiof a pénétré dans la demeure qui lui était
interdite. Pour le punir, ils lui ordonnent en
leur qualité de rois de quitter le pays,. et d'aller
aux îles Orcades chercher le tribut qui leur
est dû.
Frithiof obéit. Il rassemble dix-huit hoipmes
courageux et dévoués , et s'embarque sur VJSl"
lidcy le meilleur navire qu'on ait jamais vu en
.liorvége. Mais à peine le bâtiment est-il^ en
pleine mer, qu'une tempête violente éclate. Le
vent gronde, les vagues mugissent. Pas un bras
n'est assez adroit, pas une rame n'est assez
forte pour soutenir le navire qui bondit sur Jes
.flots et menace à tout instant de s'engloutir.
. Au milieu de Forage , Frithiof se souvient de
son amour et chante son Ingeborg. )X n'attribue
cette tempête ni au hasard, ni à la colère des
dieux, mais à la méchanceté de deux sorcières
envoyées par son ennemi. «Je vois, dit>il, je
310 LET11UE8 SU& LlSLàNDE,
irdb au milieu deû flots , deux sorcières envoyées
par Heltgi. »
M^ TlwaUhmur
Tworà&m '
Thcer hefir Hdgi
ftlngM MBdar
Gette idée ne fait que lui dot^ner une nouvelle
ârdettt*. Il ranime le courage de ses compagnons^
3 Ttiiiie avec force , et après avoir été ballotté
par la mér et jeté sur une côte lointaine , il
àtrive aux lies Orcades. Le Jarl Àngantyr Tac-
cmeille avec amitié : ^^ Te ne te donnerai rien , lui
iSit-il , pour tes deux rois que je méprise , mais
je te donnerai à toi tout ce que tu voudras.
<
f titliiof reste quelque temps auprès de lui et
se remet efi route.
fin arrivant dans son pays ^ il apprend que
fielgi et ftalfdan ont, pendant son absence,
intenidBé sa maison , pillé son domaine. Tons
disux célébraient alors la fête de Balder. Il s'a-
vance dans le temple ^ jette la bourse quHl a
rapportée à la tête de Helgi et lui casse les dents;
puis il intendie le temple et s'en i^. Les deux
rois veulent te poursuivre mi^is Frilhiof a brisé
uma 6U& vjsuinA su
leurs vaiMeftax , et il n'en reste pas un seul dont
on puisse se servir.
Le hardi guerrier s'âoî|[ne. Il s'embarque de
nouveau sur VEllide; il s'élance sur les vagues
et s'en va comme le vent le pousse ^ de rirage
^1 rivage. Ses deux ennemis le déclarent pro^
scrit. Mais que lui importe? Il a conquis un autre
domaine ; il est devenu roi de la mer. Cepen»
dant il n'exerce pas d'indignes pirateries comme
les au)tres vikingr. Il s'attaque avep joie aux
riches et aux forts ^ mais il prend pitié du
pauvre pécheur et respecte la barque du mar-
dband.
Trois années se passeni: ainsi , et son nom
^levient célèbre , et de tout côté ou raconte
ses aventures j on célèbre sa valeur et sa no^
blesse d'ame. Pour lui il se souvient sans cesse
de son ingeborg; il la regrette ^ et après avoir
en vain cherché à se distraire par une vie
aventureuse y il prend la résolution d'aller la
Toîr.
U se revêt d'un déguisement et se présente
sous un faux nom dans la demeure du roi
Hring ; mais le n>i le reccmnait aussitôt et le
£iit asseoîr à sa table, fl n'i^ore pas que Fri-
312 tETTRES SUR L'ISUlNDE.
thiof a été Tamant d'Ingeborg; il devine le mo«
tif qui ramène; mais il sait aussi quelle est
sa loyauté , et il a confiance en lui. Bientôt le
jeune guerrier justifie cette confiance^ Le roi
et Ingeborg traversaient un fleuve couvert , en
apparence, d'une épaisse couche de. glace. La
glace se rompt sous eux, ils tombent dans l'a-
bîme, et c'est Frihtiof qui les sauve au péril de
sa vie. — Merci, lui dit le .roi qui ne veut pas
montrer qu'il le reconnaît, vous avez agi avec
héroïsme , et Frithiof n'eût pas mieux fait.
Un autre jour, Hring va à la chasse ; il s'égare
dans la foret , s'éloigne de ses compagnons et
Frithiof est seul auprès de lui. — Je suis las,
dit-il, j ai besoin de me reposer ; et il tombe au
pied d'un arbre épuisé de fatigue et s'endort
d'un profond sommeil. Frithiof le voyant seul,
loin de tout secours , sans défense , comprend
aussitôt les tentations auxquelles il va être en
proie. Cet homme qui repose ainsi devant lui ,
c'est un rival heureux , c'est l'époux dlngeborg,
c'est celui qui Fempéche de s'unir à celle qu'il
aime et dont il est aimé. Une pensée sinistre
traverse son esprit, mais de peur d'y succom-
ber, il tire son épée et la jette loin de lui.
/
f
LETTRES SUR lilSLANDE . 343
• Le roi en s'éveillant aperçoit d'un coup d'œil
tout ce qui s'est passé. — J'étais sûr, dit-il ,
que je pouvais me fier à toi. Je t'ai reconnu dès
le premier jour y et je t'ai fait asseoir à côté de
moi comme un frère d'armes. Reste ici. Je suis
vieux, mes enfans sont jeunes; quand je serai
jnort, tu prendras soin d'eux et tu gouverneras
mon royaume.
Frithiof reste. Quelque temps après , le vieux
roi meurt. Frithiof épouse Ingeborg et règne
avec elle. Ses anciens ennemis viennent encore
l'attaquer y mais il en tue un, s'empare de ses
états , et oblige l'autre à lui payer tribut.
Dans son poëme sur Frithiof, Tegner a suivi
fidèlement la saga; il n'a cherché ni à y mêler de
nouveaux épisodes, ni à la corriger, ni à l'em-
bellir; il l'a prise comme un canevas rigoureux ,
et en s'associant à l'esprit de celui qui avait
composé cette chronique, aux mœurs qui y sont
dépeintes, au caractère du temps qui s'y reflète,
il a seulement développé chaque fait et chanté
quelque situation. Quelques-uns de ces chants
sont très beaux, notamment celui quiiraconte
les heures d'amour que Frithiof passait auprès
dlngeborg , et la scène d'adieu des deux amans,
314 LETTRfS SUR L'ISlAKDfi.
et le «liant héroïque que Frithief entonne
au milieu de forage ( i ). 11 en est un autre encore
qui nous a paru présenter un tableau assez ca-
ractéristique de quelques usages du Nord dé-
peints çà et là dans les sagas. Cest le xyii* chant.
« Le rof Hring est assis sur son siège élevé; il cé-
lèbre les fêtes de Jul (a) et boit rhydromel. Près
de lui est assise la reine au visage blanc et rose.
En les voyant, chacun croit voir Pimage vi-
vante de Tautomne et du printemps. Ingeborg
représente le doux printemps , et Hring , le firoid
automne (3).
(c Un vieillard inconnu s'avance dans la salle;
une peau d'ours le couvre des pieds à la tête;
(z) Ce poëme» qui a en en trèf peu de temps six éditÎQOS e»
Saède, a été traduit en allemand par Mohnike; en anglais^ par
mademoiselle Gamet H serait à souhaiter qu'il fût truduk en français.
(a) Kuog Ring han satt i hœgbœnk om julen och drack miœd ,
Uos honom satt hans drottuing sa hvit odi rosenroed.
Sûm 'vêr ofik bout dem bada man sag fafiedvid hTarauiy
Hon Tar den friska varen • daokuina hœst var ban.
(3) Fête très ancienne qui se célébrait dans la ScandinaTie au
gdflûe .4'iii¥Br« Oa j faisait das aacrifiees .de saag , d l'on paaaaic le
reste du temps à boine. h» mot Jul viçnt probablement du mat sné^
dois et danois Hitd, qui signjfie roue, et qui indiquait Je mouvement
périodique defannée.
IXnmiS 5U& VïShAJtDE. 315
il porte un bâton k la main et semUe marcher
avec peine ; mais il dépasse par sa haute taUle
tous ceux qui sont là.
« Il s'asseoit sur un des bancs rangés le long de
la porte: c'est encore aujourd'hui comme c'é^
tait autrefois la place du pauvre. Les courtisans
regardaient avec dédain cet homme couvert
d'une peau d'ours , et se le montraient du doigt
en riant.
« A cet aspect , les yeux de l'étranger s'en-»
flamment de cdère; il s'approdie de l'un d'^ix,,
le saisit d'une main robuste et le renverse 4'un
seul Coup ; les autres se taisent, et leur silence
semble dire : Nous en aurions fait autant.
•*-^ Qui fait donc tout ce bruit ? Quel est le
téméraire qui ose troubler le repos du roi ? Viens
ici, vieillard y viens et causons ensemble; dis-
moi qud est ton nom , ce que tu veux , et d'où
tu viens ? Ainsi parle le roi à l'étranger en
colère.
— Tu demandes beaucoup de choses , ô roi;
mais je vais te répondre. Je ne te dirai pas mon
nom; ce secret m'appartient. J'ai été élevé dans
la douleur. Tai perdu mon héritage. Je viens de
1
I
316 LETTKES SUR L'JSLAia>E.
la terre des loups (i) ; c'est là que j'étais la der-
nière nuit
ce Autrefois, oh! comme je m'élançais joyeuse-
ment dans l'espace avec mon dragon (a) , il avait
<ie puissantes ailes , et il fuyait sur les vagues si
léger et si fort ; maintenant il est usé, et ses dé-
bris sont sur le rivage. Moi , je suis vieux et je
prépare le sel au bord de la mer. '
c Je venais ici pour observer ta sagesse qui est
renommée au loin ; ces hommes m'ont reçu avec
-mépris et je n'ai pu le supporter. J'en ai pris un
par la poitrine, je l'ai renversé par terre; mais
il s'est relevé et n'a point de mal. Ainsi pardonne-
moi.
— J'approuve tes paroles , dit le roi ; le vieil-
lard doit être respecté; viens t'asseoir à ma
table ; mais laisse tomber cette peau d'ours qui
t'enveloppe , montre toi tel que tu es : les dégui-
semens ne me donnent aucune joie, et je veux
que la joie entre ici.
(i) Il y a dans la saga une amphibologie qu'il serait difficile de
faire passer dans noire langue. Frithiof dit : Tétais la nuit à Vlf^ et
• et j*ai été élevé à angti,^ At ujs var ek inatten i angfi «vor ek upp'
Jœdr. Mais ulf signifie loup, et angri douleur. Tegner a oonserré
la même expression.
(a) Vaisseau portant Tiinage d'un dragon.
LETTRES SUR L'ISLANDE. 317
ce II laisse tomber sa peau d'ours, et au lieu d'un
vieillard on aperçoit un beau jeune homme; au-
tour de son front , sur ses larges épaules,
ses cheveux blonds flottent comme des boucles
d'or.
ce II porte un riche manteau de velours bleu et
une large ceinture d'argent, sur laquelle sont
gravés des animaux. L'artiste les a travaillés avec
soin, et ils sont disposés de telle manière qu'ils
semblent courir l'un après l'autre autour du
héros.
' <K A son bras est attaché un anneau d'or; à son
côté une épée brille comme l'éclair. Le héros
jette autour de lui un regard audacieux; il est
beau comme Balder; il est grand comme Asa-
thor.
ce Le visage de la reine change de couleur à
tout instant ; l'incarnat de ses joues ressemble
au reflet d'une lueur de pourpre qui brille sur
la neige, et le mouvement de son sein ressemble
à celui de deux lis qui se penchent su:!* une mer
agitée.
ce Cependant le cor sonne. Puis il se fait dans
toute la salle un grand silence. Le moment- est
318 LETTaEft SUa L'ISUITDE.
yenu de sacrifier à Freya. On amèae le porc^ la
tête entourée de guirlandes ; il a des pommes
entre les mâchoires et il semble marcher sur le
plat d'argent.
ce Le vieux foi Hring se lève avec sa chevidure
blanche, et , touchant la tête du porc : « Je jure,
dit-il, de vaincre Frithiof , si grand guerrier
qu'il soit. Aide-moi , Freir, et toi ^ Odin , et toi ,
puissant Thor. d
ce L'étranger fait entendre Un rire sardonique.
Un mouvement de colère anime son visage. Avec
son épée il frappe si fort sur la table que toute
la salle en retentit , et chaque guerrier, ému, se
lève sur son siège.
« Et maintenant , dit-il , écoute , 6 roi , ma
promesse. Je connais Frithiof; il est mon ami ,
je jure de le défendre ccmti'e le monde entier.
Pour cek j'ai foi dans les nornes et dans ma
bonne épée. »
a Le roi sourit , et dit : « Étranger, tOQ langage
est fier, mais chacun parie librement dans la
salle des rois du Nord. Reine , remplis sa coupe
du mdlleur vin. J'espère qu'il sera notre h6te cet
hiver. »
LETTRES 8U& L1SUNDB. 319
<c La reine prend la coupe placée devant elle*
C'était un vase précieux fait avec le crâne d'un
taureau ; il était posé sur un piédestal d'argent ,
entouré de cercles d'or, et orné de caractères
runiques et d'images de l'ancien temps.
« Les yeux baissés ^ la reine l'offre à Frithiof ;
mais sa main tremble, et elle laisse tomber
quelques gouttes de vin qui brillent sur ses
doigts de neige comme les rayons du soleil sur
des feuilles de lis.
a Le héros prend avec joie cette large coupe;
deux hommes comme ceux d'aujourd'hui ne
Feussent pas vidée ; mais lui , sans hésiter un
instant , pour faire honneur à la reine , la vide
d'un seul trait.
(c Alors le scalde prend sa harpe.^Il était assis
près de la table du roi ; il chante les amours du
Nord , les amours de Hagbard et de la belle
Signe. Aux accens de sa voix attendrie, le cœur
des guerriers tressaille sous l'armure de fer.
a II chante les salles du Valhalla , le bonheur
des héros , les exploits des vieux guerriers sur
mer et sur terre. Chaque main saisit la poi-
gnée du glaive; chaque regard étincelle, et la
coupe circule joyeusement autour de la table.
320 LETTRES SUE L'ISLANDE.
ce Tousles guerriers restèrent ainsi à boiredans
la salle royale. Tous célébrèrent dignement la
fête de Jul ; puis ils s'endormirent sans soucis et
sans tristesse ; mais le roi dormait près de la belle
Ingeborg. »
X.
LANGUE ET LITTÉRATURE.
' Les écrivains du Nord, qui ont cherché à re-
monter aussi haut' que possible dans les tradi-
tions primitives de leur pays, divisent en deux
grandes familles la race gotho-caucasienne dont
ils font provenir tant de peuples. La première
se répand dans l'Inde, l'Egypte, et s'avance
jusqu'au Thibet. Elle adore le soleil, elle se
* baigne dans le Gange, elle bâtit les pyramides.
C'est la fiUe aînée de Sem, celle à qui sont
at
3S2 . LETTRES SUE.
■
échus en partage les rives fécondes, du Nil, et
les jardins poétiques de Sacomtala. Mous rer
courons, à elle comme à notre sœur aînée/ Son
sphynx a des oracles que nous voudrions^ con-
naître. Ses védas renfertnent des trésors de
sagesse que nous ne nous lassons pas de fomiler^
et. quand, à travers les siècles,- son langage
mystérieux nous arrive, ou par une inscription
symbolique, ou par le chant du poète, notre
esprit devient attentif, comme si elle allait nous
révéler tous les secrets du passé et toutes les
lois de Tavenir. ♦ *
La seconde famille s'avance sur le Jittoral de
la mer Noire, le long de la* mer Caspienne.
Elle touche d'un côté à la Sibérie , de l'autre' au
Pont-Euxin, et c'est là que les Scandinaves
plaçaient leur Asgaard, la demeure de lei»rs
dieux. Comme un fleuve qui déborde, elle s'é-
tend au nord et au midi, et de trois côtés dif-
férens inonde toute l'Europe. La race gothique
peuple les forêts de la Scandinavie , elle occupe
le Danemark , la Suède, la Norvège, et lui donne
une même rehgion et une même langue. La se*
conde race s'en va , avec des armures de fer, là
où l'Elbe, aujourd'hui, murmure tristement
dans ces plaines de Dresde traverséiQf^j)|Li| tant
de batailles; là où le Rhin bondit au pif^^J^i^*
cbenfels^ et de sa vague azurée caress^^l^l^gpf^f
tourelle et les coteaux de; Rudeshevi^,(/c]()^éf
par les Minnesinger. Elle est ardente * et ^ifffir*
gique^ jalouse de spn indépendance , fière de
sa force et de son courage. Ses jours de fête sont
des batailles , et ses premiers poètes sont des
soldats. Elle envahit successivement la Saxe ^
kSouabe , l'Helvétie , et une partie de la Gaule.
Laissez-la venir. Bientôt elle sera aux portes de
Rome et fera reculer les conquérans du monde
devant elle. ,
Mais par les montagees de la Thrace, par la
Macédoine et rillyrie^ parles champs phrygiens^
par les plaines d'oliviers de la Grèce, voici venir
la troisième race. Celle-ci est jeune et riante;
elle se couronne de fleurs et se crée des mythes
d'auiour. Avec sa fraîche et charmante imagi-
nation 9 elle s en va semant sur ses pas la fable
ingénieuse, faisant de sa religion un poëme,
et de ce poëmé un chant de joie. Cette mon-
tagne, qui s'élève devant elle, c'est TOlympe,
cette autre le Parnasse, et cette nier qui sou*
pire sur le rivage est celle qui a enÊmté la déesse
324 UEmUBS SCK VJSJtJ^JXDg^.
de la beauté* Tout ce qui lui vient des autres
peuples s'épure et s'embellit en passant par ses
lèvres' poétiques ou par ses mains d'artiste.
C'était un édifice informe , c'est maintenant le
temple de Diane ; c'était unç grossière statue
d'Isis, c'est la Vénus de Praxitèle; c'était le
récit mystérieux de quelque prêtre égyptien ,
c'est devenu un chant d'Homère , une scène de
Sophocle f une ode d'Anacréon.
Et maintenant, à prendre l'une après Tautre
ces trois races , qui croirait qu'elles ont eu un
même berceau y qu elles proviennent de la même
souche ? Ni leurs n^œurs , ni leur caractère , ni
leur histoire, ne se ressemblent; mais il existe
entre elles un lien continu que le temps a rendu
peu à peu moins apparent , sans qu'il se soit
jamais brisé. Il y a encore, entre le Nord et
l'Orient , un signe de parenté qui s'est maintenu
à travers les siècles et les révolutions ; ce signe,
c'est la langue , la langue islandaise , la vieille
langue Scandinave, dont il est facile de recon-
naître l'identité avec les dialectes germaniques
et les dialectes grecs. Ainsi , en remontant par
l'anglais et le hollandais, par le danois et le
suédois, jusqu'à l'anglo-saxon, au vieil aile--.
LETTRES SUR I«*ISLA^DE. 325
mand, à Tislandais, et de là .'jusqu'au méso-go*^
thique, on arriverait à démontrer très bien
de quelle racine tous ces rameaux sont sortis et
comment ils ont divergé. Od pourrait faire la
carte géographique de toutes ces langues ,* les
suivre comme autant de fleuves dans leurs si-
nuosités, daus leurs conquêtes , et, à l'aide de
ces études philologiques , constater la migration
des peuples, mieux qu'on n'a jamais pu le faire
par d'autres rapprochemens. a Car, comme l'a dit
Rask , les lois, les mœurs, la religion changent;
la langue reste, et, pour apprendre à connaître
l'origine d'un peuple, pour pénétrer dans un
passé obscur où la tradition certaine nous
manque , où l'histoire est souvent interrompue,
il n'est pas de guide plus sûr que les langues (i). »
Il n'y avait autrefois , dans la Scandinavie ,
qu'une seule langue , et elle s'étendait même à
quelques parties de l'Angleterre. Plusieurs livres
authentiques en font foi (a). On l'appelait
(i) Undersœgelse om det garnie nordiske sprog.
(a) Tunga koni met theim hingat er ver kollum norrœiia ok gekk
Q tunga um Saxland , Daomœrk, ok Svitbtod , Noreg, ok um nok*
kurn blute Einglands. — Ces honumes ( les Aaes ) apportèrent avec
eux la laogue qp. e nous appelons langue du nord , et elle se répandit
en Saxe, en Danemark , en Suède, en Norvège , et dans quelques
a
326 LETTRES SUR L^SLÀNÙE,
langue danoise (dcànsk tungu)^ car alors le Da-
nemark était le plus* célèbre et le plus puissant
des trois royaumes. Plus tard, quand il corn-
mença à perdre son influence, ou quand il s'é*
cartà du dialecte primitif, la langue danoise
s'appela langue du nord ( norroena ( i ) tungu ou
horrœnt mal)j et enfin , au xn^ siècle, langue
islandaise, car le danois, le suédois, avaient
pris une autre direction , et la» langue-mère , la
#
vraie langue, se trouvait retranchée en Islande.
Elle avait été transplantée dans cette Qouvelle
terre par une colonie de familles nobles qui la
ferlaient avec une sorte d élégance, et qui crai-
gnaient de l'altérer. C'est ainsi qu'elle rejeta
tout alliage étranger, toute locution nouvelle*
C'était en Norvège la langue de tout le monde j
ce fut en Islande une langue éhoisie et épurée.
Qu'on se figure maintenant, sous le règne du
petit«filsdeCharlemagne,les premières familles
de la Qaule, les premiers soldats qu^ prêtèrent^
en langue romane , le serment que nous con*
parties de r Angleterre. Fommanna sagur^ tom. n,pag. 41 a. le
même passage se trouve dans Rymbegla , troisième partie, chap. I.
(S) Ce mot sigoifiait à la fois langue du nord et laneue nonré-
gienne, inats on l'employait plus souvent dans la première acception.
4
BSÔÉbotÊSf jetés tant à coup sur une de ignorée
au milieu de l'Océan , échappant à toute in*-
flueoce extérieure, et conservant avec un soin
religieux les souvenirs traditionnels que leur
pnt transmis leurs pères, et la lafngae qu^b ont
appris à balbutier. Pendant ce temps, tout
' change dans le pays )qu*ils ont quitté, notre
histoire*se renouvelle, notre langue se trans-
^formë. Cdle de Corneille remplace celle de Vil-
Ion , cell0 de Balzac ne ressemble pas à celle de
* Rousseau. Un jour nous abordons sur cette île
habitée par des hommes issus de la même race
que nou9, et ils nous parlent une langue que
nous n'entendons plus , et ils lisent des livres
que nous ne pouvons comprendre. C'est là
langue primitive de nos pères, ce sont les livres
écrits il y a neuf siècles. Or , voilà précisément
le phénomène philologique qui est arrivé en
r
Islande, à l'égard du Danemark, avec cette
différence que la langue romane, autant que
nous pouvons en juger d'après le serment de
Strasbourg, n'était encore qu'un idiome grossier
et informe, tandis que la langue islandaise, à
répoque où elle traversa les mers avec la colo-
nie norvégienne , est énergique f souple et ri-
32» LETTRES SUR L'ISLANDE.
chement développée. En rétu4^ant aujourd%tii,
avec les idées de philologie progressive que le
temps nous a enseignées, on est étonné de ses
combinaisons gramn^aticales, de son allure
franche et hardie, de son habileté à rendre les
•
nuances les plus délicates de la pensée , et de
son accentuation à la fois douce et sonore. Elle ~
n'a ni les syllabes dures des lan gués ^ germa-
niques, ni le sifflement perpétuel de l'anglais. •
Sa construction est simple , assez semblable à la
notre, et cependant plus libre. Elle a, comme •
l'allemand, une admirable aptitude fi c;*éer de
nouveaux mots; elle a , comme le grec , les tr(HS
genres, comme le danois V article déterminé
qui se place à la fin des substantifs , comme le
latin la déclinaison des noms propres. Et, cepen-
dant , elle est restée telle qu'elle était. Seulement
on vous dira que , sur les cotes de l'île , dans les
ports fréquentés par les bâtimens étrangers , le
peuple a modifié légèrement sa prononciation
et mêlé quelques expressions danoises à l'élé-
ment islandais ; mais , dans l'intérieur du pays ,
elle s'est conservée pure et intacte , on la parle
comme oji la parlait au temps d'Ingoifr , le pre-
mier colon , et, dans toute l'étendu^p de l'île, il
--1
LETTRES SUE L^ISLàlOXE. S»
/l'est pas un paysan illettré , pas un pâtre igno-
rant, qui ne comprenne parfaitement les liyrès
islandais les plus anciens. L'étude de cette
langue est d'une haute importance , non seule-
ment pour les œuvres <}u'elle renferme , mais '
p^jT le large espace qu'elle- nous ouvre au nord.
Elle jette uiï rayon lumineux sur toute la phi-
lologie Scandinave, elle touche au méso-go*
thiqye, elle nous rapproche de l'Asie. Tai
constaté par des recherches faciles à faire soh
-identité étroite avec le danois et le suédois, sa
parenté avec l'allemand, le hollandais, l'anglo-
saxon et l'anglais. D'autres ont établi , par des
recherches vraiment savantes, ses rapports avec
le grec et les langues skves (i) .
Les plus anciens monumens littéraires de
l'Islande sont les runes. Peu de. questions ont
occupé autant que celle-ci la science des anti«
quaires, et jusqu'à présent elle est restée indé-
cise. Ni Worm , ni Grimm , ni Magnussen , ni
Rask , n'ont pu lui donner une solution com-
plète. On ignore l'époque positive à laquelle les
' (x) J« citerai , entre autres, le livre de Rask : Underscegesle om
det garnie islandske sprog^ Tun des meilleurs ouvrages philologiques
qui aient paru dana les temps modernes.
3nr ixssMS SUR iislai^de.
runes farent intraduites en Europe et cette à^
kquelle- elles cessèrent tfétre eh usage. Or n'a
pas encore déternyné leur v#leiir précise dans
les temps anciens , ni leur filiation y ni le rapport
' exact du caractère runiquir au caractère écrit
que nous employons de nos jours. Plusieurs
' philologues ne sont pas même d'accord sur Tin-
terprétation à doniM^r aux runes. Palgrave rap-
porte dans soti Histoire des Anglo-Saxons ^ une
inscription à laquelle trois hommes distingués
ont attribué un sens totalenient opposé. Cham-
pollion et Seyffarth n'ont pas eu plus de contes-
tations sur les hiéroglyphes égyptiens , que les
écrivains d'Allemagne et de Danemark n'en ont
eu sur les hiéroglyphes du Nord. Dans cet état
d'incertitude, quelle que puisse être notre
opinion , nous nous garderons bien de rien con-
dure y et nous chercherons seulement à rappor-
ter aussi exactement que possible ce que l'on
sait sur les runes. •
Le mot rune en islandais signifie parole , mais
surtout parole mystérieuse. Il se retrouve d^ns la
langue méso-gothique, ky mrique, ang|o-saxoin|e,
et tpujours avec la même signification. Les Fin» ^^
nois l'emploient ppur designer leurs chants po-
LETTRES SUR LlSLAiml 331
pulaires, leurs vieilles ballades (i)^ et les sagas
islandaises lui donnent souvent aussi le même
«
sens. ^
Selon les traditions anciennes, les runes
furent apportées dans le Nord par Qdin. Ce fut
•lui qui apprit au peuple à s'en servir, et qui lui
Mvéla leur puissance' magique. Avec les runeâ ,
il pouvait y dit TËdda (2) , guérir les maladies ,
ap^dser les orages , arrêter une flèche aans son
vol. Avec les runes il bri^it les chaînes des pri-
sonniers , il résiliait les morts , il étouffait un
incendie. Il savait comment il fallait les employer
pour gagner l'amour d'une femme, et il con-
jiaissait des secrets mystérieux qu'il ne voulait
révéler qu'à sa sœur ou à sa bien-aimée.
Dans une autre partie de l'Edda , Sigurd prie
une valkyrie de lui enseigner la sagesse, et elle
lui apprend différentes espèces de runes; les
runes victorieuses pour résister à ses ennemis ,
pour triompher dans les combats ; les runes dé
mer pour n'avoir rien à redouter des orages;
les runes de forêt pour connaître les plantes
(i) On « pu)>Ué deraièreoieiit en Allemagne un reoneil de belladlef
finnoises avec le titre de ^mmtchê fiunM,
(a^ Runa-Thattr.
Sdâ LETTRES SUR LlSLi^NDE.
médicales ^ et . traiter efficacement tout^ les
plaies.
On gravait les runes sur la proue du navire ,
sur le pommeau du glaive , sur les cornes à
boire , quelquefois sur des baguettes en bois que
Ton portait en guise d'amulette (i), el le peuple -
croyait à la vertu de ces caractères mystérieux.
Un jour on présenta à Egil une coupe empoi-
sonnée, il s'ouvrit une veine, en fit jaillir du
'sang , écrivit avec ce sang des paroles runiques
sur la coupe, et à l'instant elle se rompit en
deux (a). Un autre jour, on le conduisit auprès
d'une jeune malade pour laquelle on avait inuti-
lement employé tous les remèdes ; il la fit lever, ^
dfaercha dans son lit , et , à la place où elle était
couchée, trouva une baguette couverte de ca-
ractères runiques. Il prit cette baguette', la
jeta au feu, et en replaça une autre, avec
d'autres lettres, sous l'oreiller de la malade.
A peine s'était*elle mise dans son lit , qu'il lui
sembla qu'elle sortait d'un long sommeil. Elle
( i) Les Groëolandait ont encore de pareils amulettes, et croient qa*en
employant de certaines manières quelques caractères de l'alphabet;
ils peuvent faire mourir Torgamsuk, leur esprit lé plus puissant. Voyez
Eg^e. Det garnie Grœnlands wft Periattration»
(4) Egilssaga, pag. a i a. *
.==^
* LETTEES SITR LlSLAIiDE. 388
se sentait encore très faible, mais elle était guérie.
Quelquefois la rune n'était autre chose qu'ime
lettre hiéroglyphique. On la gravait avec la
pointe d'un couteau sur le bras , ou sur la poir
trine. Un iV signifiait naud (nécessité) ; un /,/f
(glace); un VF, Frefa (déesse de l'amour); un
^ Th , Thor ( dieu de la force ). C'étaient là les runes
puissantes, les runes mystiques, enseignées par
les dieux, adoptées par la foule et perpétuées
par la tradition.
Mais il y avait à côté de ces hiéroglyphes re*^
vêtus d'un tel prestige, un alphabet runique
fort simple , servant aux inscriptions de batailles,
aux épitaphes, et les paysans de la Norvège , de
la Finlande, les employaient à se faire des
calendriers. De là est venu tout le merveilleux
des croysiices populaires. Cet alphabet se com-
posait de quinze à seize caractères (i). Il n'y
avait qu'un seul caractère pour les consonnes
dont Taccentuation se ressemble , pour le g et le
ky pour le d et le /", pour le ^ et lé ;? , pour le
M , le v, le ^ (a). Évidemment c'étaient là des
(x) L'alphabet irlaDdais, qui se rapproche de l'alphabet islandais et
anglo-saxon , n'a encore que dix-sept caraclères. L'alphabet sténogra-
phique n'en a que seize.
(a) Les Danois prononcent encore J'/comnie Xu,
334 LETTRES SUR I/ISI^AJÏQE. ^
caract軫s d'écriture ventls de FAsie , et descen-
dànt peut-être en droite ligne des Phéniciens.
Mais le peuple 9 qui t\e les comprenait pas^
leur attribua une iaflusnce n^grstérieuse. Il lui
fallait un moyen quelconque de'' tromper son
ignorance , d'amuser sa crédulitéf II prit ces
hiéroglyphes et se tatoua comme les sauyages
de l'Inde , et se fit des amulettes comme les fa«
kirs. Les.prêtres, qui avaient sans 4outè intérêt
à le laisser dans son erreur, ne cherchèrent
point à l'éclairer. Ils se servirent de l'alphabet ru-
nique selon leurs lois secrètes , et ^bandofmèrent
la foule à ses superstitions. /
Quand le christianisme pénéfra dans le Nord ,
les missionnaires poursuivirent de tout leur zèle
l'usage des runes qu'ils regardaient comme un
reste de paganisme. Mais ils ne pur^t ni l'a*
néantir d'un seul coup , ni faire disparaître les
anciens monumens. Les runes se propagèrent
parmi certaines populations, jusqu'au xiv^
siècle (i). C'est là encore une des richesses scien-
tifiques du Nord. En prepant leà runes sous le
point de vue fabuleux , elles présentent un coté
(z) Dct damkt^ nonkt og svenske sprags historié af Peterten,
tome I.
ujTus SOI }.isuanA. 49s
pittoresque des superstitions sundinaves; en
les prenant sons le point de Tue réel^ elles noûft
aident à remonter à l'origine de Fécriture. Un
jeuBe ftlaudais que la mort a malheureusement
enlevé trop tôt à de belles .et savantes études ,
M. Bryniolsen , auteur d'une dissertation latine
qui parut > il y a qudques années , avec éclat à
Copenhague ). après avoir comparé l'alphabet
runique du Nord à l'alphabet grec 1 étrusque ,
slave > phénicien ; persan , arménien , ^[yptien ,
indien , n'hésite pas à croire que cet alphabet
provient ^ comme la langue Scandinave y de la
race gotlK>caucasienne y et que c'est là l'origine
marne del^éoriture (i).
De cet essai grossier d'intelligence y l'Islande
arrive promptement à une manifestation plui
libre çt plus complète de la pensée. Elle passe
des 'caractères informes y mal composés y à l'al-
phabet européen; de l'inscription tumulaire à la
littérature. Cette littérature ne ressemble pas à
celle des autres peuples, et il suffit d'observer
l'état du pays pour comprendre qu'il ne pouvait
en être autrement U n'y a là, ni villes^ ni
I
•
S|g LETTIUBS StTR LISLANDE.
centre de réumon. Toutes les habitations sont
éloignées l'une de l'autre. Le prêtre est seul , le
paysan seul. Si deux familles se rencontrent,
c'est par hasard ; si elles se réunissent , ce n est
que pour un instant. Les moyens de com-
munications sont rares et difficiles. Le messager
p^é par le gouverneur s'en va deux fois par an ,
du midi au nord de l'île, et met trois mois
à faire son voyage. A part cette excursion ofii»
délie , la famille islandaise n'a que la grande
foire d'été pour savoir ce qui arrive dans le pays
et au-delà. Adieu donc le bruit quotidien des
journaux; adieu l'éclat de la tribune; adieu la
voix encourageante du salon. L'homme qui s'oc*
cupe d'études passe solitairement sa vie au milieu
de son enclos ; s'il lui vient une noble et gêné*
reuse inspiration , pas une parole sympathique
ne l'encourage ; s'il lui vient une heure de
doute, pas une main amie n'est là pour le re«
lever. C'est chose triste à voir et douce en même
temps. C'est une preuve encore que le travail de
l'intelligence est bien au-dessus de tous ces res-
sorts factices dont nous voudrions le faire
dépendre, que J'homme peut vivre avec bonheur
dans un cercle suivi d'études , et se passer de ce
* LETI%ES'SUK L18U.NDE» • Sat
iHUrmure d'afpprobation que nous hous sommes
habitués à envter.
Par «uite de cet isolement des individus , la
littérature islandaise |;frésente un caractère sin-
gulier que Ton retrouverait difficilement ailleurs*
Elle a échappé à l'imitation , mais elle a échappé
a\issi à l'entrainement des masses. Ailleurs,
le siècle jette au peuple une grande pensée,
rhomme de génie imprime à son époque un
large mouvement; ici le siècle n'a qu'une action
lente et uniforme; l'homme de génie est à peine
entendu. En France, Voltaire donne à toute une
génération la parole railleuse , le rire sceptique ;
en Allemagne^ Goethe entraîne le public à la suite
de Werther et de Faust; en Angleterre , Byron
fait retentir dans tous les cœurs la plainte
amère de Manfred, la longue élégie de Child*
HarolJ. En Islande, la voix du poète passe
comme l'écho de rocher en rocher, de maison
en maison. Elle résonne, mais elle n'ébranle pas.
Ailleurs, la littérature porte une admirable
empreinte d'inspiration hardie et de sponta-
néité. Ici , c'est le fruit de la patience et du tra-
vail. En mettaut de côté les chants des Scaldes^
les deux Edda , les Sagas , leurs plus beaux
29
*
fi
«
Kvressoiit des Hvres <f éradition : livres de érét^
annales , traités de matb^matiqués , et ootnineii*
taires de théologie. La Niatssaga indique loate
}a subtilité d'esprit , tofttes les habitudes Ja«
ridiques des Islandais , et leurs expéditions ma-
ritimes le long des cotes d'Angleterre et de Nor-
vège nous prouvent qu'ils devai^it avoir deifi»
bonne lettre des comiais^nceB réelles en astro»
tiomie» Mais chaque œuvre écrite a'est faille chet
èwi lsd>oriett$èitient dans un grattd repos, et avec
fine longue suite de veiUées d'hiver. Quelques*
tinés de ces oeuvres ont été livrées au public ,
mais il en est qui resteront long-temps encore
enfouies dans l'obscur bœr qui les a vues nakre.
A travers ces travaux d# patience , de temps
ti neutre la poésie a fait entendre sa voix harmo-
nieuse ,,et réveillé par un de ses chants le prêtre
courbé sur ses livres d'étude , et le pécheur assis
"dans son bateau. Il n'^t , comme on le sait , si
pauvre pays où les muses ne puissent faire mûrir
leur riche moisson. Elles ont bien jeté de char-
mantes fleurs sur les glaces du Groenland (i),
(t) K«»ier, dans h» ^olksUfék^y « trahit plusieurs chants groen-
landais, et M. Kîer en a publié uq recueil dans ia langue originale :
lUerkorsutit, kKàAva^ z833.
#
*
unrrai» 5u& L'isiiiAimE. aso
et quand on travarse l'Islande y on est heureux
de les voir apparaître au milieu'de ces moali^aes
désertes où l'isolement est si profond^ le long
de ces'dunes rocailleuses où lel)^it de la mer
• est si triste/
L'Islande s^ f>euple au ix* siècle. Au x*^ elle a
de^ écoleâ. Haller en fonde une à Haukadalri
dans une petite vs^e près du Geyser. Soemund,
de qui nous Tient J'iftdtla, en fonde une autre
dans sa solitude de poète, Isléifr établit cdle de
l^kalbolty et Ogmundr celle de Hoolum. La
première date de 999, la seconde de 1080 ; les
deux autres de 1067 et 1 107. Oh apprenait dans
ces écoles la lecture, l'écriture, le chant d'é-
glise , nn peu de latin et de théologie. Mais il y
avait alors en Islande des hommes riches^
et quand leurs fils avaient recueilli , dans le paya
même , les premières notions de la science , ils
s'en allaient en Allemagne, en France, en
Italie , continuer leurs études. Au bout de quel*
ques années , on les voyait revenir comme des
moissonneurs, avec la gerbe littéraire qu'ils
avaient glanée le long de leur route. Ils savaient,
comme des clercs de Bologne et de Paris, leur
quadriyium^ et ils s'étaient fortifiés par leur
840 tvmSS BUK itSLANDK.
contact arec les hommes les plus célèbres de
chaque pays. Toutes ces çxcursions à travers
les villes "étrangères, leur ouvraient«un nouWl
espace dans lé domaine de la pensée^ et cepen* .
dant ils restaient fidèles à leur pauvre contrée ,
et n'appliquaient qu'à des œuvres nationales
l'intelligence qu'ils avaient acquise. ' *
- C'est là le beau temps , c'e^t là l'âge d'or de la
littérature islandaise. C'est^^ xi^ au xiii* siècle
que cette littérature a produit les œuvres qui ,
aujourd'hui , nous étonnent et nous charment
le pios. L^Islande alors est jeune et forte , pleine >
de sève et d'audace,, et fière de son indépen'
dànce. Elle se retrempe dans les souvenirs
héroïques de ses pères , elle s'instruit par |es
voyages. La religion Scandinave lui gardé encore
ses fictions poétiques, et le christianisme l'éclairé
dé son flambeau.
Les colons de Norvège, en abordant sur les
côtes d'Islande , n'ont trouvé , il est vrai , qu'une
contrée aride et rebelle à toute culture , mais ils
n'ont pas encore vu le sol bouleversé comme il
le fut ilepuis par les tremblemens de terre et les
éruptions de volcan. Ils n'ont pasétédécimés par
la famine et l'épidémie. Us occupent , au bord de
• •
. la mer, de larges esfl^pes dsTordure, el des
savans assurent que,*siir ce s«l aride ou nous ne
voyons plus que des masses de lave, il y avait
' autrefois des foréis. A.insi,il^ vivent avec con«
fiance, acceptant avec courayge la rigueur de
leur dimat y et dèman&nt aux- flots qui les en»
tourent ce que la terre leur refuse/ Tandis que
les uns s'en vo^t jeter leurs filets le long des
baies, ou eicplor^ les rive; étrangères, Jes
autans continuent paisiblement levrs études , ^
la litlératjire se forme et s'élargit. Déjà la juris-
prudence, l'histoire naturelle, les mathé^ma-
tiques trouvent des^orgahes. La poésie. inspire,
les scaldes , et Sœmund chante la sagesse d*Odin
et la cosmogonie. Les plus belles sagas se répan*
dent dans l'intérieur des familles.. Snorri-Stur-
leson écrit sa Chronologie des rois de Norvège ,
et Arœ fixe , par deâ faits positifs et des dates
certaines, l'histoire primitive de son pays. C'était
un pauvre prêtre à qui ses connaissances firent
donner le surnom de frodr (savant). Il avait
écrit plusieurs grands ouvrages qui ont été
. perdus. Il ne nous reste de lui que ses esquisses
historiques, ses Schedœ^ et le livre des origines
islandaises j le Landnama bok*
34f ïJÊTmas svmi^mâAMBtL. ^ .
U s'est fait aussi à cetti^pbque deux oHvragls .
qui ne peuvent étse clas&é^ni dans l'histoire, ni
dans la poésie, et qui mmteut â'étre^utls
àpart.Lepreniiçr^est lecaltndmer ecclésiastique,
connu ifous le nom de Rjrmbegla ^le second est
le Kongs^skugg'Sio (lAroir du Roi). ' «
Le Rjrmbegla fut écrit entre le zii'' et le
# xin^ siècle. C'est un livre cqpposé ^e para-
graphes détachés^sur les fét^ , sur la division du
temps , sur le cours du soleil , sur l'âge du mqjude,
tcut cela jeté péle-méle comme des notes*d'ériir
dit , comme les fragmens de lecture qu'amassait
. Jean Paul. A côté ifnn chapitre sur les ^véques
de rislande , voici venir l'histoire des empereurs
romains, et puis celle des rois d'Israël, et celle
d'Heetor et Sémiramis. L'auteur a Êiit un éton-
nait mélange de connaissances réelles et d'idées
fiibuleuses. Par exemple , il croit sans hésiter à
l'esistence des cyclopes , des dragons , des basi-
Kques et des syrènes, comme il croit à celle d^Is-
leifr, pren^ier prélat deSkalholt. U raconte avec la
pkis charmante crédulité quHl y a bien sûr des
pays oà les hommes n'ont pas de tête et portent
le nés et les yeux dans la poitrine. D'autres
ont une tête de efaien et aboient quand ils veu-
r*
Ittit iNHrl^r. D'êtres vi6nneiit au ii»lkidè tam
bouehef et ne vivent que du parfum des ûtmH
et «de Tardme dea plantes (i)« U y a quatre
(i) Les mêmes Mén se lYtvodTeftt-daBs Pline, dans ssint Av^^y
•I elles éUMnfrépmdaes 4»w mme ï^uH/pf m aojmi-Affs. M. UroM»
de Lincy'a cité dans sda Livre des légendes , quelque* fragmens da
Miroir du monde. Ce poëm9 curieux renferme une longue description
dés memifies de l'Itade. On .y troow U pattage.stflvflttt i
' «oiuitres gens î a tons télus
^ QMS l»s y f is s o n i mangp— i ems
(t si boivent la mer salée
^ Si r^a deviers celé contrée
Bieetei et faoniBs fe «oilié
* Et/ceux ont vifi dois en lor pié^.
Mont par i a oribles biestes
Qui ont cors d*omes et de chiens testes,
Qui a lox ongle» ^Mt aiiostent
Et de pîeaux de biestçs se vestent.
Antre i resont ki n'ont c\in oel
inmilefrnnt eler etTWinel
Si r'a uns autres qui les vis
Et la bouce ont enmi le pis
Et un oel en càsMHe éspanlt
Si r'a vers le flueve de Gange
Une gent corloise et estrange
Et ont droite faiture d'orne
^i d» riitor d'Meutie [Mme
Vivant sans phu^etsivoiitlaiiii
La pnme lor a tel besoing
QiiisaBMilapaflf MAtaiant
Sans la pume tantost mourraient.
341 UT3A£$ sini»L'iSLAifine.
'grands fleuves qui découlent du paradis:.- le
Gange, le Nil, le Tigre et FEuphralfe, et les
voyageurs ont vu en Grèce un fleuvç qui tmit
en blanc les moutons qui viennent s'y abreuver,
et un autre qui les teint ext nok*. On a découvert
aussi en Phrygie , un lac où les pierres croissent
comme des arbres, et beaucoup d'autres choses
merveilleuses qu'on ne croirait pas , 4ik le Itiaïf *
conteur, si elles n'étaient attestées par les philo- %
sophes. . . \ *
Tout ce livre est ainsi fait de morceaux dis-
joints; c'est en certaines parties un récit fort
monotone, et dans d'autres une mosaïque eu-
rieuse de préjugés populaires, de croyances
superstitieuses. Sous ce rapport, il mérite d'être
lu par tous ceux qui veulent se faire une idée
complète des connaissances cosmographiques
dn moyen-âge. Du reste, il est devenu rare, et
ce n'est pas sans peine que j'ai pu en acquérir
un exemplaire (i).
Le Miroir du Roi ressemble beaucoup par sa
forme au castoiement d'un père à son fils, et à
tous les livres du même genre. Il renferme deux
(i) Rymhegla , sive ruâimentum compati eceiesUutici , i vol. in-8®,
Copcmfaagae, 1780. v
l^an^es disaevtatioiis sur ^e eoiqmerce, et<sar )a
cour. II deiiait-:y eu avoir deux autres sur les
prêtres et \gs laboureurs. L'auteur aurait ainsi
^embrqssé le% quatre claises de. fa A)ciété. Ou
ignore s'il a ^comp]|j son q^uvre. Dans t9us les
cai^^ les.deux premières parties seulement nous"^
ént été CQnserv;j^e9. iCeJivre fut %crit*par le mi-»
bistre «d'urf roi de Nofvége pour Finstruçtion
d'un {>rinCe , et je ne sache pas d'puvrage qui
piiisie donner use idée plus .étendue et plus
nette dei'étal: du nord aulnoyei^âge. tje ministre
est ufj homme fin et habile, homme du mpnde,
boyme d^ cour, façonné à tous les usages de
"^ ^n époque, fort instruit en beaucoup de choses,
e^ydld reste, crédule comme les hommes de son
temps. Si vous voyiez comme il apprend à son
élève le moyen d'être marchand, comme il lui
recommande d'agir avec prudence, de ne pas
Àe lier trop vite avec ceux qui viennent à lui,,
4e ne pas placer dans la même entreprise tout
ce qu'il possède , de peur de perdre tout à la fois;
^comme il lui indique bien le. secret de vendre à
propos, et la nécessité de ménager ses ressources,
Q}gL croirait entendre un vieux marchand de
province confiant, d'une main tremblante, la
• ge$fk» de M» affiwros j^ ficm fils , elrfm déroulu^
patiemim^nt toutes les-fuseï de«owméti6^4r
Quand il passe de la maison de q^mraerfeà
la cour, il se fait eniore plus (tg^iAe ej; plii%
Muiei^^L. Le vieux min^tre a nk^ii au|L mi*
%pVL des grands, dans la deosaure des piîtiQes»
il sait av^c quelle 'réserve^ il .^aut approchéi^
ceux qui fiennen^en txAAn le pmiv5ir. 4L parle
de ce terrain gléssoF^ dès ehhteaux damme eÂt
pu le ^ine un courtiian de Lqpiis XIY , mais pas
UDocHfiriisan ft'dilt^ait représenté l'autorité roysde
S(ms«uii aspect aussi imposant; Que de p^cau*
tioM il £lut prendre pour pénétrer .dans l^de*
meure du roi, et comme il faut. être adroi^
pftiient et maître de 9oi*meme dès qu'on dl^fire
ft vivre auprèâ de lui ! Le roi n'est pas toojotin
de bonae bumeui*, il faM, consulter swi regard
et répression de son^ visage avant que de hiî
presser une demande* S'il est assis à table,
on aura soin de se tesir humblement à quelque
distaoïce de lui ; s'il parle , on se gurdMti bii^ de
détourner la tête, de se montrer distrait,. ou
inaClentif; s'il fait un geste, il âmt pouvoir, If
premier, interpréter ee geste et agir ; s'il donne
un ordre et ipi'on ne le comprenne pas, on ne
• 4
^ ' ^ IXÉtRm SUR L'ISLA|IDE. MT
• . • . « •
sera pAs si hardi que 4^ l'obliger à répéter ce
lÊ/a^ vienrde dire utte seconde foil , on répt>i^ra
qu'il a été entendu et q^'il va être obéi ;> ;i'il
• appelle un courtisan , le courtisan se jettersf à
genf^ux d^ant lui, et ne se relèvera que quand
té roi le lui aura commandé.
^ Après tïela tj^engent d'autres conseils sur la
manière de "^e *véty* , sur Igs ^rnîes ^u'on doit
«pibrttr, et sur l'équitation. Car ce précepteur
du prince est un jjiomme universel , et il appre-
^ naît à^n éfève tout ce qu'on Avait vraisembla-
folement en Norvège au xh^ siècle. Quan4 il lui
a ainsi eoseign^le re^ect qu'on doit aux rois ,
, a lui enseigne, par des .exemple* tirés de la
Bible, par l'histoire de David, de Joseph, de
Mardochée , la conduite que les rois doivent
avoir. Puis , en lui parlant des pays qu'il peut
parcourir, il lui dit ce' qu'il sait sur chaque
pays , et alors nous retombons dans toutes les
traditions étran*ges du Rymbegla et des autres
géographies du moyen*âge. U sait qu'il y a des
phoques au Groenland., mais c'est pour lui un
animal merveilleux, qui a la tête, les yeux, les
épaules comme un homme , et personne n'a vu
\
\
348 XETXAES SUK yiSLAKDE.
le reste de^on corps (i). Il dépeint assé^ exac*
teipent l'aurore boréale , mais il est dans^ vm
grand embarras pou» expliquer d'où elle pror
vient. Cependant y dit-il y comme le Groenland*
se trouve ^ l'extrémité du globe* il e^ pi^ob&ble
que cette lumière vient du cercle de 4eu qui
entoure la terre, ou des éti^celjês qui jaiUisent ^
des rayoi)6 du sole||l quan4 il %e'coucI^f ou
peut-etrewdu reflet des glaces qui cowreti^
toute cette partje du jnonde^
. L'Irlande est Surtout 'pour lui un vrai pays^
jde prodiges. U y a lâkun lac qui ctiange la moi-
tié d'une branches d'arbre «a fer , l'autre en
pierre. U y à des sources qui teignent les che* .
veux. Il y a une ile où «l'air a une telle force
vitale que personne ne peut y tomber malade.
Quand un homme a atteint l'âge qu'il présume
que Dieu lui destinait , on l'emmène dans un
autre pays , pour qu'il puisse mourir , tsœ jamais
dans cette île il ne pourrait mourir de maladie.
Dans une autre île, quand les habitans meurent,
.on ne les enterre pas. On les porte près de
m
(i) Celte description du phoque a été reproduite dans un ouvrage
français : Relation du Groenland, Pari8,'x667. L*auteur cite le Mi-
roir du Roi «omme une autorité.
■
t
relise, et ils se prpmènent là tranquillement et
causent avec les passans. , :
L'tslan(!e est aiassi 'fine terre assez curieuse.
On ji^trouv^ 4^s baleines clont les nat^uralistes de
nos ^ours ne sô«pçonnent guère l'existence, et
il y avaifkutreiPois une source qui flevait singu«
lièreroent plaire aux* Islandais* Cette source
avait le goût de la biète. Mais si par ilh esprit
de convoiRse trop grand, le buVeur voulait
aller bâtir sa cabane dans ce lieu privilégié ,
Teau merveilleuse fuyait d'un autre côté ; et s'il
voulait y renîplir ses flacons pour les emporter,
elle redevenait^ l'instant comme l'eau ordinaire.
Il fallait en user sobrement , et alors il n'y avait
pas dans la demeure du jarl, dans le palais du
roi , de boisson comparable à celle-là.
Le Miroir du Roi fut écrit vers le milieu du
xii^ siècle. Environ un siècle après, la littératut*6
islandaise commençait à* décliner. En 1 1264 , la
colonie d'émigrés se rejoint à la mère-patrie ,
l'Islande se réunit à la Norvège. Ses nouveaux
rois lui conservent, il est vrai, ses lois, ses
coutumes, mais il lui imposent des gouverneurs
qui ne ménagent ni sa dignité ni ses intérêts.
De violentes contestations s'élèvent souvent
. •
4
99 , VPSTKBSSïM. VJÊUiSîit. #
«ntre Jei pri^pipaux habîtaps du pays et ]fi&
envoyés de Horvége. Les évéqQes déf<^deot
l^rs 4iotitiloyens , le petfjplese plaint de la vio-
lation de sçs droits 9 mais les préfet3 n'en^on*
tinuent pas moins leurs injdstî#e6 et leurs 0^c*
tioDs. L'Islabde^ devenue province tributaire
d'un autre royaume^ semble a^o ir perdu l'Snergie
. qui la distinguait qua^d elle était indépen-
dante. Et puis le volcan plus crud que tous les
gouverneurs, plus terrible que tous les despotes,
le volcan est là qui gronde et déchire la crête
des naontagnes, et vomit de toutes (ikrts ses tour*'
billons de cendre et sa lave brûlajîle. Âja volcan
succèdent quelquefois des tremblemens de terre
qui ébranlent l'île entière, et au xiv« siècle ar«
rive la peste noire. Cette effroyable épidémie ,
qui avait fait le tour de l'Europe, enleva à lis-
lande les deux tiers de ses habitatis. A peine la
pauvre île commençait-^lle à se reposer de ses
calamités , qu'une troupe farouche de c<n*saifes
anglais aborde sur la côte ^ pénètre dans l'inté-
rieur du pays , brûle, pille tout ce qu'elle rea*
contre; et soixante ans après, une nouveUe
épidémie décima encore la population.
Après tant de fléa^, on ne peut guère s'a^
/
9
tendre à voii^le peuple occupé d^tades. Aum
tout totdbe^daDS' loub^, trapus, histoire,
science , liuél*atiire. Quelques landais appren^
nent^encof e dans les écoles à lire et à écrire,
mai% ceuf ({ui se distinguent dans cfs preipiers
élémaM d'instruction sont proclama ^rans,
et ceux qui veulent arriver au plus haut faite
de M scifRce , Ksent les bulles des papes et les
immunités de l'éj^lise. Pendant l'espace de trois
sièdes , on ne trouverait pas dans tout le pays,
un seul homme comparable aux écrivains du
XII* siècle. L'Iskmde ne produit que de pfties
lambeaux d'annales et de prières rimées. Quel-
ques habitans apprennent l'anglaîs et Tallemand
par suite de leurs relations avec les marchands
d'Angleterre et de Hambourg. Mais on vcHt à
Skalhok et à Hoolum, des évéqoes ^ui ne savent
même pas le latin. Au xiv* siède, un moine
nommé Eystèin se rendit cél^M*e par la publi-
cation d'un poëme intitulé k Lys. Mais ce
poëme n'est qu'une froide paraphrase des pre^
miers chapitre de la Grenèse et de l'histoire de
la passion de J.*C. Un autre Islandais, Blœiv ,
se fit nne certaine répulatiim par ses voyages.
Il «vait viiîié le Or^idmid, l'AUbmagne, la
•
Praiice^ ritalle, l'Espagne 'et la Terré-Saintes
On croit qu'il avait écrit plusieurs livres, sur'
ces différens pays, mais il ne noi en est resté
aucun. '^ . *
I^ réfo(;mation vint réveiller les l&sprlti» àè
leur tqrj^ur. Le mouvement d'intelligence qui
s'opérait alors en Alletiiagne et en Danemark al*
teignit aussi l'Islande. On fonda «ne inaprinftrie,
on réforma les écoles. Quelques bons livres
furent pu}>Iiés ; quelques hommes instruits et
zélés répandirent- autour d'eux le goût des
lettres. A cette époque de régénération; l'Islande
ne produisit , il est vrai , aucune œuvre écla-
tante, mai» elle se sentait ravivée par Tétude.
Plusieurs Islandais érudits'se mirent à éctîre. Les
uns suivaient les controversés religieuses dont
toute l'Europe était alors occupée. D'autres cher-
chaient à recueillir les nouvelles notions scienti-
fiques publiées par la France et l'Allemagne et les
transmettaient à leur pays. On vit paraître alors
des dissertations intéressantes siir l'histoire natU'-
relie dislande , plusieurs traités de médecine et
•de physique qui n'étaient point en arrière de
ceux qui s'imprimaient alors dans les autres par-
ties de l'Europe , et surtout beaucoup d'annales
^ LErrRES aUB. ^/ISLANDE. 353
|]istori(}ues. Ces annales sont froides y dépour*-
vues de mouvement et de toute idée philoso*
pl;iique* Ce n'est pas là de l'histoire comme nous
l'entendoïis aujourd'hui. Mais les faits sont ra-
cqfités d'uQe manière précise , étages avec soin
par ordre chronologique; et si ces livres sont
monotones à lire , ils sont au moins intéressans
^consulte)^, car ils ont été faits avec conscien'be.
Les plus estimés sont ceux d'Arngrim^ John-
sen (i), quoique ce ne soient que des précis hi's;
toriques bien pâles, et quelquefois entachés
d'une singulière crédulité. On peut lire aussi
avec confiance lés Annales dé Biœrn, qui* em-
brassent l'histoire d'Islande de i^oojusqu'à 1645.
Il travailla à cet ouvrage toute sa vie , et la plu-
part des faits qu'il raconte se sont passes de son
temps. Presque toutes ces annales ont rapport à
l'histoire de l'île. Cependant on s'occupait àiissi
des contrées étrangères , et Von traduisit de
l'allemand diverses chroniques, i^ais la plus
belle époque historique de l'Islande est le
xviii' siècle. Alors apparaissent successivement
(l) Crymogœa^ she rerum islandicarum , Itbri très. — Spécimen
Iilandiœ hisiorkum,
a3
354 LETTRES SUR I/ISLANDB.
Torfesen , Magiiussen , Flnnsen , trois hoinme$
dont. lès Islandais parïent avec vénération.
Le nom de Torfesen est européen. C'était an
homme d'un rare savoir et d'une critiqué sévère ,
qui 9 en se dévouant à l'étude des antiquités |lu
nord y rendit de grands services à son pays. La
chronique de Norvège et l'introduction mise en
^' \ * téfè de sa Chronologie des rois de Danemark ( i%
. ^ devront être étudiés par tous <:^ux qui veulent
àVoir une coiinaissance exacte de l'ancienne Scan-
dinavie.
Arne Magnusseti est celui à qui llslànde doit
d'avoir vu sortir de loubli où ils étaient' plongés
ses monumens littéraires. Il dévoua sa vie entière
k cette œuvre de science , qui était aussi pour
lui une œuvre de patriotisme ; et il y consacra
$à (ortune.
Le nom de Finnsen est peut-être moins connu
du monde savant. Mais il jsera chéri et respecté
«
de tous ceux qui ont eu recours à son excellente
histoire ecclésiastique (u).
(i) Séries Dynastomm et regum Danùe^ i vol. in-4^, 1702. On
lui doit aussi : Bùtoria renim norçegicarum, 4 Toi. in-folio, X7X<*
Grœnîandia antiqua^ etc. y etc.
(a) Hisimia tccUsiasikalslandiœ, 4 vol. in-4^9 Gopeshaguc^ X779.
LETTRES SUR L'ISLATÏDE. 355
Pendant que la science historique se relevait
ainsi de son affaissement passé, la philologie
faisait aussi quelques progrès. Au xvu' siècle ,
Olafssen compose son lexique punique. Plus tard,
J. Magnussen ) le frère de celui dont nous venons
de parler, écrit une grammaire islandaise. Yi-
dalin publie une fort belle dissertation sur
l'ancienne langue Scandinave , et plusieprs éra*
dits joignent aux sagas qui s'impriment à Copen*
hague des vocabulaires détaillés et des notes
très recomûiandables. On n'avait pas encore
d'histoire littéraire nationale. Finnsen la traite
avec savoir et habileté dans son histoire ecclé-
siastique , et Einarsen publie sa Sciagraphia. Ce
n'est qu'une esquisse de la littérature islandaise,
un catalogue raisonné, une table chronolo-
gique. Mais l'esquisse est complète. Toys les
noms s'y trouvent , toutes les notes bibliogra*-
phiques , toutes les dates ; et si ce livre laisse
beaucoup à dj^sirer sous le rapport des dévelop-
* pemens , il n'en est pas moins précieux comme
indica*ti(m.
A la même époque , la poésie revient aussi vi-.
siter l'Islande , et s'essaye à reprendre sur la
vieille lyre des scaldes des accords ouUliés. Mais
356 LETTRES SUR L'IRLANDE.
elle n'a pas encore retrouvé sa hag^iesse d*in-
vention d'autrefois^ et au lieu de créer, elle
copie. Des soixante<lix-huit poètes cités par
Einarsen , la plupart n'ont fait que rimer des aiH
ciennes sagas. D'autres traduisent en vers des
chapitres de laBible. Tous chantent obscurément
sous l'humble toit qui les abrite. Un seul s'est
acquîs:quelque célébrité. C'est Halgrim Peters-
sën , Tauteur d'un recueil de psa^pes que l'on
trouve aujourd'hui dans tou^ les familles
d'Islande. Mais vers la fin du siècle dernier, cette
poésie timide et défiante s'enhardit et parle un
langage plus élevé. Un sysselmand de Reykiavik
écrit plusieurs poèmes remarquables, et une
comédie qui n'a pas encore été imprimée, mai»
qui est fort vantée de tous ceux qui la con-*
naiss^t Un pauvre prêtre ti*aduit, dans sa soli-'
tude, Pope, Milton, Klopstock. Un homme
déjà renommé pour: sa science de naturaliste,
Eggert Olafssen , l'auteur d'an VQyage intéres-
saut en Islande, compose un recueil de vers que *
tout le monde lirait avec charme. Sa poésie est
tendre et rêveuse. Elle a tout à la fois le carac-
tère dç l'idylle et dé l'élégie , et elle est simple et
• vraie.. CVst un homme des champs qui s'est
I£TT&£S SUR L'ISLANDE. 357
pfu à célébrer son endos de .verdure , se&mon-
tagne^ d'&lande , ses lacs limpides. C'est un père
de famille qui a redit d'une voix émue et tou-
chante ses joies d'intérieur et ses rêves d'amour.
Il avait un frère qui était poète aussi et. qui
a laissé quelques chansons. Mais celui-ci est gai
et frivole; il chante à tout propos , et sa chanson
a la forme riante et coquette. Il amuse, mais son
frère intéresse. *
, La société littéraire de Reykiavik a publié les
œuvres de ces deux poètes , et celles de Grœn-
dal; il serait^ souhaiter qu'elle pût continuer
ses collections.
Il n'y a point de poésie populaire en Islande^
dans le sens que nous attachons à ce mot, et il
ne peut pas y en avoir dans un pays où les ha-
bitans vivent isolés l'un de l'autre , où l'on ne
voit pas y comme en Allemagne , de ces grandes
réunions d'étudians , d'ouvriers qui se commu-
niquent par le chant y la ballade de Schiller, ou
les strophes patriotiques d'Uhland. D'ailleurs ,
les Islandais ont le caractère sérieux et triste. Ils
ne chantent pas , mais ils lisent. Jl n'y a point
parmi eux de gondoUers de Venise , et point de
Bursche. Mais le livre qu'ils aiment passe de
/
358 LETTRES SUR L'ISLArŒ>E.
«
maison en maison. On le lit à la veillée, on en
•
parle en travaillant. Voilà sa popularité, et
Béranger pourrait être leur poète populaire ,
sans qu ils eussent jamais chanté un seul de ses
vers.
Il est surtoutun homme dont ils chérissent le
nom, dont ils^ recherchent les œuvres avec em-
pressement. Cethomme est M. Thorarensen, qui
remplit aujourd'hui les fonctions de préfet dans
le Nordland. C'est un i^rai poète par la pensée,
par la forme , un poète qui aime son pays et qui
le chante avec enthousiasme. Je nç Tai pas vu ,
mais j'ai été en correspondance avec lai, et
ses lettres m'ont frappé par leur candeur et leur
modestie. Ses poésies sont encore disséminées
dans différens recueils, mais tous les Islandais
leâ possèdent. Tai choisi , pour essayer de les
foiré connaître, deux de ses pièces les plus goû-
tées en Islande. Qu'on me permette de les joindre
à cet article. J'avouerai franchement que cette
traduction ne rend pas l'expression nette et
brillante de l'original; mais l'auteur, qui parle
et écrit facilement notre langue , m'a du moins
envoyé un certificat en bonne forme constatant
que je n^avais pas foit de contresens.
LETTRES SUR L'ISLANDE. 359
N
La première tle ces pièces est uA chant pa-
triotique composé par M. Thorarensen lorsqu'il
étudiait à Funiversité de Copenhague. La seionde
est une élégie de mort.
Ma yieillé et noble Islande, 6 ma douce put rie,
Reine des mpnls glacés , tes fils te chériront ,
Tant que la mer ceindra la grève et la prairie ,
Tant que Tamour vivra dans une ame attendrie ,
Tant qu'au soleil de mai nos champs reverdiront.
Ou sein de Copenhague où pèse le nuage
Nous tournons nos regards vers le toit paternel.
Ne poorrofiS-nous bientôt revoir ton beau rivage ?
Ici nous ne trouvons qu'un froid et faux langage ,
Ou le bruit importun , ou le rire cruel.
L'aspeet de C6 pays sans montagnes nous lasse ,
Souvent cet air épais , ce ciel lourd nous fait mal.
Même niveau partout, et partout où je passe
Je cherche vainement ce large et grand espace
Qu'on découvre aux sommets de notre sol natal.
Mieux vaut s'en retourner, mieux vaut revoir encore
La contrée où le yent est plus froid , mais plus pur;
Les champs couverts de neige éclairés par l'aurore ,
Et les flots decriital que le soleil colore,
Et les loekul brilfans avec leur ciel d*azur.
'/Ma vieille et noble Islande , ô ma douce patrie ,
Que le ciel te protège et te garde la paix ! .
Pour toi chacun de nous s'émeut , espère et prie.
Puisse le sort sourire à ta rive chérie ,
Puisse un bonheur constant fanimer^ jamais!
y
3<to LETTRES SUR L'ISLANDE.
* ' SIGHUN. *'
Uu jour je te dirais : Si tu meurs la première,
Re^ns me visiter. Mai» tu né croyais p«>
Que je pusse arracher ton corps à la poussière ,
Baiser tes yeux éleints , t'enlaeer dans me^ brasT
t
Je ne t*aimerals pas , ma douce fiancée ,
8i mon amour devait s'arrêter au tombeau ;
Oe ton fromt virginal la fraîcheur est passée ,
' Mais je reyoij toujours ton visage si beau . ' **•
L*air vital est éteint sur ta bouche riante , *
Mais ua souffle éternel est venu fanimer , *
£t tu resteras jeune à jamais et charmante ,
Comme aux jours où le monde apprenait à t'aimer.
Ne me délaisse point dans ce lieu monotone.
Je suis seul ici-bas, songe à moi dans les cieux.
Lorsque dans nos rochers gémit le vent d'automne ,
Ohl reviens; montre-toi quelque soir à meb yeux.
Si la lune apparaît à travers le noage,
£t si la mai|i me cherche et m'effleure en passant ,
Je me réveillerai pour voir ta chaste image ,
Pour enteudre ta voix avec sou doux acctsnt.
•
Puis pose sur mon sein , pose ta tête bloude «
Et dans tes bras de neige , ô mon ange, prends-moi ,
Enlève les liens qui m*attacheut au monde,
Je voudrais être libre et partir avec toi.
E^ traversant alors l'aurore boréale ,
Loin dts lieux où toujours je n'ai fait que gémir ,
Sur ces nuages d'or teints de pourpre et d*opale
pfous irions tous les deux chanter, rêver, dormir.
LETTUKS SITB^LISLANDE. 361
La poésie de M. Tborarensen ne resseq;ible
guerre à celle des ancieqs scaldes. Ce n'est plus
râpre langage de ces hommes qui d'une» m^in
tenaient la harpe et dei'autre Tépée . C'est la voix
d'une ama rêveuse et aimante qui a souvent ca-
ressé maint prestige et pleiu*é mainte déception.
A voir ces vers islandais revêtus d'ijne teinte
méridionale , ou dirait que le génie ppétique
d'une autre contrée est allé s'asseoir auprès de
l'homme du nord , et que l'hiver, dans le silence
des nuits, celui.de qui nous viennent ces stances
mélancoliques a plus d'une fois prêté l'oreille
aux chants d'amour de fuamartine, aux élégies
rêvées près du golfe^de Baya.
FIN.
TABLE
i«
tutRODùCTio»^^ Départ de la LUloisa, M. de BlosseVillf».
Toyage de la Bordelaise, Premier voyage de la Recherche.
\a Banquise. Second voyage de ia Reeheriche,'^vi\^\ion dam
les glaces. Frederikshaab. Les Esquimaux. Retour. i
i. Hetkiavik. — Aspect de la ville. RévolutioD d'Islande.
M. Phelps et M. Jorgensen. Yisiie à TÉvèque. Intérieur iW&
habitations. La vie du pécheur. Commerce d'échange. Ex-
cursion dam les montagnes. Paysage. Physionomie des Islan-
dais. X
II. Le Getser et L'HiciJi. — Description du pays. Effets de
réfraction. Thingvralla. Le Prêtre du hameau. Situation du
Geyser. Eruption. Skalholt. Ancienne école. Épîtaphe d'une
jeune fille. Route de l'Hécla. Ascension du cratère. - 35
III. Ikstructioh publiée. — Les Soirées d'hiver, éduca-
tion des enfans. Imprimerie de Tidœ. Bibliothèque de Rey-
kiavik. Société littéraire. Journaux. École de Besesstad. Étu-
diaus de Copenhague. 73
IV. DicocrvERTs DE l'Islaxids. — La yieille Tbulé. Voyage ■
de Nadodd. Les corbeaux de Flocki. Harald aux beaux che-
veux. Ingolfr. émigration des Norvégiens. Législation de l'Is-
land/e. L'Islande se convertit au christianisme. Guerres ci-
viles. Réunion de l'Islande à la Norvège. Éphémérides. 93
V. Les scaldes. — Odin et Suttung. Caractère de la poésie
des scaldes. Ses ima{;es. Son ancienneté. Vie des scaldes.
364 TABLE. '
Starkoddr. Le trône de Danemark donfté à un icaldê. Le
chant de Hagbard. Histoire de &agnar Lodbrok. x i^
VI. Mttboloois. — Créatioi& du monde. 'Le géant Hyroer.
L'hommaet la femme. Led^ène Ygdraail. Le Nomes. Le#|rands
Dieux. Mort de Balder. Les Déesses. Sacrifices religieux. Le
Yalfialla. L*Enfer. Le Génie du maL Fin du monde. Le monde
régénéré. * i ^9
VII. Les dbui Eddas. — I. Le presbytère d'Odda. tietle
Scemund. Audenneié de l'Edda. La Vuluspa. Le Uavamai.
Poëroes 8}mboli(^es. l'hor et le géant Hymer. Yoyage de
Tbor. Traditious héroïques. Sigurd. Mort des fères de Gu-
dran. Vengeance de Gudrun. Le cbant du SoleiL — II. Snorri
Siurlwon. Son éducation. Ses voyages en Norw^e. Sa mof .
Heimskringla. Edda de Snorri. Les Dœmi-So^gur. La Scalda. 189
VIII. LA Saoas. — Leur importance. Lt'ur origine. Conteurs
ambulans. Sagas héroïques. Sagas histoiiqiles. Sagas roma-
nesqnes. Leur forme. Leur ancienneté. a 4 ^
IX. Las Sagas. — L Saga de NiaL — n. Saga de Gunnlaugi.
— III. Saga de Friihiof. «73
X. Langue et littérature. Origine Scandinave. Caractère de la
langue. Les runes, littérature islandaise. Premières écoles.
Rymbegla. Miroir du roi. Historiens islandais. Poètes. Chant
national. Sigrun. 3a i
FrH OB I.A TASI.K.